Attaques à l'arme chimique au Darfour

Dans un rapport publié le 29 septembre 2016, Amnesty International accuse le gouvernement soudanais d’avoir perpétré une trentaine d’attaques à l’arme chimique dans le cadre d’une vaste offensive pour reprendre une zone montagneuse du Darfour aux rebelles. Selon des témoins interrogés par l’ONG, « plus de 230 personnes, dont au moins 105 enfants »[1], seraient mortes à la suite de leur exposition aux agents chimiques. Nouvel éclairage sur ce conflit trop souvent oublié.

Français

Montagnes du Jebel Marra au Darfour - source : Wikipédia

1. Le rapport accablant d’Amnesty International

Le rapport publié par Amnesty International décrit une situation terrifiante: des villages totalement détruits, des hommes abattus alors qu’ils fuyaient, des femmes enlevées ou violées, des enfants brûlés mortellement par des agents chimiques [2]. Ces attaques à l’arme chimique auraient été réalisées dans le cadre d’une vaste campagne militaire pour reprendre les positions tenues par la faction Abdul Wahid de l’Armée de libération du Soudan (SLA-AW) dans la région du Djebel Marra au centre du Darfour. En septembre, un rapport de l’Office des Nations Unies pour la Coordination des Affaires humanitaires (UNOCHA) a estimé que jusqu’à 194 000 civils avaient été déplacés à la suite des combats entre la faction SLA-AW et les forces armées soudanaises dans la région du Djebel Marra [3].


Le régime soudanais interdisant l’accès au terrain à tout enquêteur étranger, Amnesty International a fondé ses investigations sur 231 entretiens téléphonique et internet ainsi que sur l’analyse de photos et de vidéos par des experts internationaux. Ces derniers ont conclu à l’usage de produits chimiques tel que le gaz moutarde, employé pendant la Première Guerre Mondiale. Se basant sur le témoignage d’un homme qui a tenté de soigner des victimes, l’ONG rapporte que « les personnes ayant succombé avaient subi de grands changements au niveau cutané. Environ la moitié avait des blessures qui sont devenues vertes, et les autres ont vu leur peau tomber en lambeaux et des cloques purulentes apparaître. » [4]. Amnesty International a longtemps refusé de publier les photos des victimes, les estimant insupportables.


2. Bref rappel historique sur la crise au Darfour

La région du Darfour est instable depuis les années 1980. Des tensions liées à l’accès aux terres et à l’eau entre les agriculteurs noirs et les éleveurs arabes (minoritaires mais soutenus par un gouvernement islamique discriminant les populations non arabes) seraient en cause [5]. Mais d'autres explications sont avancées [6]. La découverte du pétrole à la fin des années 1990 aurait encore aggravé les tensions. En février 2003, des mouvements rebelles auraient ainsi réclamé une meilleure répartition des ressources et des richesses. Des milices islamistes armées, mobilisées par le gouvernement pour tenter de reprendre le contrôle de la région, ont alors effectué des campagnes systématiques de « purification ethnique » contre les populations civiles [7].


En 2005, l’ONU dénonce des crimes contre l’humanité commis au Darfour [8]. Deux ans plus tard, le président soudanais Omar el-Béchir accepte le déploiement de la Mission conjointe des Nations Unies et de l’Union africaine au Soudan (MINUAD) afin d’y rétablir la paix. Depuis 2009, le président soudanais el-Béchir fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Si plusieurs accords de paix ont été signés depuis 2006, les atrocités n’ont jamais véritablement cessé. L’ONU estime que les combats ont coûté la vie à au moins 300 000 personnes et engendré 2.5 millions de déplacés depuis le début du conflit en 2003 [9].

3. Les recommandations d’Amnesty International

Amnesty International estime que le gouvernement soudanais pourrait être accusé de crime de guerre et de crime contre l’humanité [10]. Depuis 1999, le Soudan est un pays signataire de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques [11]. Leur utilisation serait perçue comme un crime de guerre aux termes du droit international coutumier. D’autre part, des attaques menées sans distinction ou visant directement des civils, tels que décrites dans le rapport d’Amnesty International, peuvent également être considérées comme des crimes de guerre au regard du droit international humanitaire. Enfin, les attaques généralisées et systématiques contre la population civile que dénonce Amnesty International s’apparentent à des crimes contre l’humanité.


Sur cette base juridique, Amnesty International propose des recommandations [12]. Il appelle le gouvernement soudanais à autoriser immédiatement la MINUAD et les groupes humanitaires à se rendre librement dans la région du Djebel Marra, ainsi qu’à cesser les violations du droit international. L’ONG demande à la MINUAD de mettre en place une présence permanente dans la région ainsi que d’enquêter sur ses allégations de violations publiques et de rendre public les conclusions de ces enquêtes. Il appelle le Conseil de sécurité des Nations unies à exercer des pressions politiques sur le gouvernement soudanais et à élargir l’embargo sur les armes à la totalité du Soudan. L’organisation demande enfin à ce que les États parties à la Convention sur les armes chimiques demandent une inspection sur place par mise en demeure, conformément à l’article IX de la Convention.

 

FL - Assistant de recherche au CIPADH


[1] AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 29 septembre). « Terre brûlée, air empoisonné. Darfour : la région du Djebel Marra dévaste par les forces gouvernementales soudanaises » [en ligne], URL : https://amnestyfr.cdn.prismic.io/amnestyfr%2F0a185bd2-d74a-4894-bd13-87e...

[2] idem.

[3]  OFFICE DES NATIONS UNIES POUR LA COORDINATION DES AFFAIRES HUMANITAIRES (2016, 1 septembre). « Jebel Marra Crisis. Fact Sheet » [en ligne], URL : http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/Jebel_Marra_Cri...

[4] AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 29 septembre). « Attaques chimiques au Darfour » [en ligne], URL : http://www.amnesty.fr/Nos-campagnes/Crises-et-conflits-armes/Actualites/...

[5] BALVAY Arnaud. « Guerre du Darfour », Encyclopaedia Universalis [en ligne], URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/guerre-du-darfour/

[6] AÏT-HATRIT SAÏD (2004, 16 juillet). « Le conflit du Darfour n’est pas racial », Afrik.com [en ligne], URL : http://www.afrik.com/article7464.html

[7] HUMAN RIGHTS WATCH (2008, 25 avril). « Crise au Darfour » [en ligne], URL : https://www.hrw.org/fr/news/2008/04/25/crise-au-darfour

[8] NATIONS UNIES (2005, 1 février). « Des crimes contre l'humanité commis au Soudan, selon la Commission d'enquête » [en ligne], URL : http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=9888&Cr=Soudan&Cr1=Darfour

[9] AFP (2016, 29 septembre). « Amnesty accuse le gouvernement soudanais d’attaques chimiques au Darfour », Le Temps [en ligne], URL : https://www.letemps.ch/monde/2016/09/29/amnesty-accuse-gouvernement-soud...

[10] AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 29 septembre). « Terre brûlée, air empoisonné. Darfour : la région du Djebel Marra dévaste par les forces gouvernementales soudanaises » [en ligne], URL : https://amnestyfr.cdn.prismic.io/amnestyfr%2F0a185bd2-d74a-4894-bd13-87e...

[11] ORGANISATION POUR L’INTERDICTION DES ARMES CHIMIQUES (1993). « Convention sur l'interdiction des armes chimiques » [en ligne], URL : https://www.opcw.org/fileadmin/OPCW/CWC/CWC_fr.pdf

[12] AMNESTY INTERNATIONAL, op. cit.


Webographie

 

AFP (2016, 29 septembre). « Amnesty accuse le gouvernement soudanais d’attaques chimiques au Darfour », Le Temps [en ligne], URL : https://www.letemps.ch/monde/2016/09/29/amnesty-accuse-gouvernement-soud...

AÏT-HATRIT SAÏD (2004, 16 juillet). « Le conflit du Darfour n’est pas racial », Afrik.com [en ligne], URL : http://www.afrik.com/article7464.html

AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 29 septembre). « Terre brûlée, air empoisonné. Darfour : la région du Djebel Marra dévaste par les forces gouvernementales soudanaises » [en ligne], URL : https://amnestyfr.cdn.prismic.io/amnestyfr%2F0a185bd2-d74a-4894-bd13-87e...

AMNESTY INTERNATIONAL (2016, 29 septembre). « Attaques chimiques au Darfour » [en ligne], URL : http://www.amnesty.fr/Nos-campagnes/Crises-et-conflits-armes/Actualites/...

ARTE Info et AFP (2016, 29 septembre). « Amnesty diffuse des images d’attaques chimiques au Darfour », URL : http://info.arte.tv/fr/le-soudan-accuse-dattaques-chimiques-au-darfour [mis à jour le 3 octobre 2016]

AYAD Christophe (2016, 29 septembre). « Amnesty International accuse le Soudan d’attaques chimiques au Darfour », Le monde [en ligne], URL : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/09/29/amnesty-international-a...

BALVAY Arnaud. « Guerre du Darfour », Encyclopaedia Universalis [en ligne], URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/guerre-du-darfour/

EURONEWS (2015, 18 février). « Le Darfour : un génocide de 300 000 victimes » [en ligne], URL : http://fr.euronews.com/2015/02/18/le-darfour-un-genocide-de-300-000-vict...

HUMAN RIGHTS WATCH (2008, 25 avril). « Crise au Darfour » [en ligne], URL : https://www.hrw.org/fr/news/2008/04/25/crise-au-darfour

NATIONS UNIES (2005, 1 février). « Des crimes contre l'humanité commis au Soudan, selon la Commission d'enquête » [en ligne], URL : http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=9888&Cr=Soudan&Cr1=Darfour

ORGANISATION POUR L’INTERDICTION DES ARMES CHIMIQUES (1993). « Convention sur l'interdiction des armes chimiques » [en ligne], URL : https://www.opcw.org/fileadmin/OPCW/CWC/CWC_fr.pdf

ORGANISATION POUR L’INTERDICTION DES ARMES CHIMIQUES. « The Chemical Weopons Ban Facts and Figures » [en ligne], URL : https://www.opcw.org/news-publications/publications/facts-and-figures/#c...

OULEVAY Joan (2016, 8 février). « Darfour : le désespoir des habitants », ARTE [en ligne], URL : http://info.arte.tv/fr/darfour-les-civils-dans-une-situation-desesperee

OFFICE DES NATIONS UNIES POUR LA COORDINATION DES AFFAIRES HUMANITAIRES (2016, 1 septembre). « Jebel Marra Crisis. Fact Sheet » [en ligne], URL : http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/Jebel_Marra_Cri...

Category: