Boko Haram : l’invasion des corps pour contrôler les terres

ANALYSE – Depuis quelque temps, des articles font état de la situation endurée par les victimes du groupe islamiste Boko Haram. Des rapports du Nigeria’s Political Violence Research Network et de Human Rights Watch, publiés respectivement en 2013 et 2014, détaillent les conditions de vie des femmes et des jeunes filles enlevées par Boko Haram. Leurs témoignages permettent de comprendre les objectifs du groupe islamiste et d’appréhender une partie de la mission de cette organisation violente. Qui sont les membres de Boko Haram ? Quelle est leur finalité ? En quoi l’utilisation des femmes est-elle une arme de guerre à part entière ? Dans quel(s) but(s) sont-elles utilisées ? Quelles en sont les conséquences ? Retour sur les motivations de Boko Haram.

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Les dénommées « Filles de Boko Haram » – source : capture d’écran d’une vidéo du groupe islamiste

Boko Haram, de la lutte contre le modèle d’éducation occidentale aux disparitions organisées 

Le groupe islamiste Boko Haram est tristement connu dans le monde entier pour les exactions qu’il commet, principalement au Nigéria ainsi qu’au Cameroun, au Tchad et au Niger. Le nom du groupe n’a pas été choisi par hasard. En effet, Alain Vicky explique dans le Monde Diplomatique en 20121 que boko haram signifie livre interdit, faisant ainsi référence « au rejet d’un enseignement perverti pour l’occident ».2 Le rejet de l’Occident et des mœurs trop légères qui y sont associées sont donc leur ligne de conduite depuis leur début.

L’idéologie de ce groupe prend racine dans la mouvance Maitatsine des années 70. Celle-ci se disperse et c’est Mohamed Yusuf dans les années 2000 qui commence à défendre les valeurs de l’islamisme radical et de l’anti-occidentalisme, refusant d’accepter toute éducation provenant de l’Occident. En effet, il y voyait le vecteur principal de la destruction de la culture musulmane et de l’appauvrissement des mœurs religieuses. Il décide donc de réunir les personnes qui partagent son opinion et d'en rallier de nouvelles. Pour y parvenir, il monte toute une stratégie de recrutement. Yusuf s’est alors implanté dans les régions les plus pauvres du Nigéria, souvent abandonnées des autorités, pour y construire des écoles où l’enseignement correspondait à ses valeurs et où il pouvait recruter ses nouveaux membres.

La mort de Yusuf après les fortes répressions de 2009 provoque la ramification progressive du groupe, notamment vers un volet plus sévère de l’Islam qui se rapproche des groupes djihadistes. Si par le passé le but était de s’attaquer aux musulmans qui n’appliquaient pas les principes religieux ainsi qu’aux forces coercitives du gouvernement, dès 2011 le groupe prend une tournure plus radicale en tuant des civils chrétiens par des attentats-suicide. 

Si les infidèles de toutes religions sont visées par ces exactions, les femmes et les jeunes filles en sont les premières victimes. Pendant des années, des enlèvements et des crimes sévèrement punis par le Statut de Rome et la Cour Pénale Internationale (CPI) ont été commis sans être dénoncés, en raison du tabou et de la honte liés aux disparitions.3 Pourquoi les femmes sont-elles particulièrement visées par ce groupe ? Quel est leur but ?

 

L’enlèvement et l’esclavage des femmes, une stratégie pour détruire la chrétienté dans la région

Entre 2011 et 2014, beaucoup des crimes commis par Boko Haram ne sont pas dénoncés par peur des représailles mais également en raison du rejet social que subissent les victimes. Ce constat est très important dans la stratégie du groupe, bien que certains événements aient modifié cette logique. En effet, l’enlèvement de 219 lycéennes dans la région de Chibok en 2014 a fait exploser la notion de secret, de par l’ampleur des disparues. La communauté internationale s’est alors mobilisée avec le slogan Bring back our girls, ce qui a permis au groupe armé de se faire connaitre d'un plus grand nombre. Nous pouvons alors nous demander si ces enlèvements ont fait partie d’une stratégie pour accroitre leur visibilité ? Ont-ils au contraire agi sans appréhender la réaction de la communauté internationale ?

A partir de ce moment, des enquêtes très sérieuses comme celle de Human Rights Watch (HRW) ont fait état d’une situation alarmante pour les civils, notamment les femmes. Un autre rapport intéressant, celui du Nigeria’s Political Violence Research Network, pose la question en 2013 du sort des femmes au sein de Boko Haram. Très détaillé, on comprend que les enlèvements ont un but précis : les hommes doivent garnir les troupes et les femmes sont enlevées pour être converties et mariées de force. Et c’est ici que l’on touche un nœud important du problème. La religion est centrale dans l’idéologie de Boko Haram. Dans cette vision rigoriste de l’islam, les femmes sont porteuses de l’identité religieuse. La conversion, le mariage et la reproduction sont des moyens nécessaires pour faire disparaitre la chrétienté et étendre cette vision de l’islam. Certaines victimes qui ont témoignées pour HRW en 2014 ont ainsi confirmé les dires du rapport de 2013 et ont expliqué que la conversion à l’islam des femmes chrétiennes était primordiale pour le groupe armé.4    

Ainsi, ces femmes et ces jeunes filles subissent un endoctrinement violent, lié à la vision que les femmes doivent être battues pour éviter qu’elles agissent avec provocation. L’enlèvement n’est donc que la première partie du calvaire. Il y a par la suite les violences physiques et sexuelles, les mariages forcés et l’entrainement à manier des armes dans le but de commettre des attentats-suicides. Effectivement, certaines petites filles sont enlevées dans le seul but de passer inaperçues et ainsi pénétrer différents lieux avant de se faire exploser.Par ailleurs, les femmes sont également utilisées pour faire passer des messages de terreur, comme on l'a constaté en juin dernier, lorsque quatre femmes ont été égorgées devant les habitants de leur village, parce que leurs époux avaient refuser d'intégrer les rangs de Boko Haram.6

Si ces actes sont terribles et condamnables, les conséquences sont également à prendre en considération. Provenant souvent de villages traditionnels, le viol des jeunes femmes est souvent considéré comme une humiliation pour la famille. Celles-ci se retrouvent souvent seules, considérées comme des parias de la société. Comment ces femmes peuvent-elles s’en sortir ? Quel est leur quotidien ? Comment peut-on empêcher ces exactions ? 

 

L’après Boko Haram, une forme de prison supplémentaire pour les victimes 

Comme présentées dans la partie précédente, les conséquences de ces crimes ont une portée très néfaste sur les victimes et leur entourage. Le premier problème est lié à la pression de la société. En effet, certains documents démontrent que les femmes et les enfants relâchés par Boko Haram sont mis aux bans de la société. Stigmatisés, ils ne retrouvent plus la place qu’ils avaient avant leur enlèvement, parce que dans l’imaginaire populaire, ils sont liés au groupe islamiste. Parfois confinés dans des camps de déplacés, les victimes sont systématiquement mis à l’écart, comme le confirme Mme Salisu dans le cadre d’une enquête menée par l’AFP « On n'a pas le droit de s'approcher, tout le monde nous regarde avec mépris ».7 Elle indique que ni elle ni son fils adoptif, né d’un viol perpétré par un rebelle de Boko Haram, ne sont les bienvenus au sein du camp de réfugiés où ils vivent. 

Dans d’autres cas, les maris eux-mêmes refusent de retourner avec leur épouse pour éviter le déshonneur.8 Ainsi, on constate que ces femmes vivent une double-peine : elles subissent l’enfer pendant leur enlèvement puis à leur retour chez elle. Il faut donc être attentif à ces conséquences. Elles peuvent être la matrice d’une désunion au sein de la société, permettant une plus grande marche de manœuvre à Boko Haram.

Un deuxième problème a été constaté, lié à la prise en charge des victimes. En effet, HRW a établi que ces femmes ne sont pas prises en charge à leur retour chez elle, bien qu’elles aient subi des viols, pouvant engendrer des grossesses à risque ainsi que des problèmes sanitaires graves, notamment lié au virus HIV. Dans ce contexte où le secret prime, les femmes reviennent chez elles, parfois avec des enfants, et souffrent d’un isolement qui a des conséquences sur leur santé physique et mentale. Mausi Segun, chercheuse auprès de HRW, explique que ces femmes « nécessitent de l’information pour obtenir des soins médicaux ainsi que des soins psychologiques ».9 Un témoignage du rapport de HRW étaye cette information puisqu'il montre comment l'entourage d'une jeune femme lui a dit « d’oublier ce qui [lui] était arrivé ».10

Ces éléments dévoilent que les victimes ne reçoivent pas l’aide nécessaire de la part du gouvernement. De plus, Mausi Segun a également affirmé qu’elles avaient besoin d’un soutien juridique afin d’obtenir réparation.11

Ce commentaire nécessite donc un approfondissement. Comment est-il possible qu'il n’y ait pas un soutien plus important de la part des autorités, tant dans l'intervention auprès de Boko Haram que dans la prise en charge des victimes ? On peut se demander si la population nigériane n'est pas livrée à elle-même.

La vérité est plus nuancée. Le gouvernement a effectivement ouvert une offensive armée pour lutter contre Boko Haram et tenter d’intervenir à l’encontre des rebelles. Il semblerait néanmoins que les actions actuelles ne soient pas suffisantes pour arrêter ce groupe, qui trouve désormais du financement et de l’appui dans la montée des extrémismes religieux de la région.12 Pour HRW, la communauté internationale et le gouvernement nigérian ainsi que camerounais, tchadien et nigérien doivent agir ensemble pour démanteler ce groupe armé et rétablir la paix dans la région.13 L’ONG propose d’ailleurs qu’il y ait une commission d’enquête officielle qui se penche sur le sujet, soutenue par la police et l’armée. La communauté internationale ne devrait également plus permettre que ce groupe agisse impunément et devrait engager des poursuites en vertu du Traité de Rome et de la CPI. En effet, le Nigéria a ratifié ce traité rentré en vigueur en 2002, ce qui fait qu’au regard de l’article 9 alinéa 2, un Etat parti, un juge ou un Procureur peut saisir la cour en raison des nombreux crimes perpétrés à l’encontre des civils, comme expliqué dans l’article 5 du même traité. 

On constate donc qu’il y a une marge de manœuvre qu’il faut saisir si l’on veut que les victimes de Boko Haram soient reconnus comme telles et que les exactions soient punies. Aujourd'hui, près de 3 millions de déplacées et plus de 20'000 morts ont connu l'enfer en raison des actes commis par Boko Haram. Il est désormais nécessaire que des interventions militaire, diplomatique et judiciaire soient entamées.  

 

1 Alain VICKY (avril 2012), « Aux origines de la secte Boko Haram », Le Monde Diplomatique. Disponible sur : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/04/VICKY/47604

2 IBID

Human Rights Watch, “Those Terrible Weeks in their Camp” Boko Haram Violence against Women and Girls in Northeast Nigeria [en ligne]. Rapport de recherché de HRW, Etats-Unis : Human Rights Watch, octobre 2014, 69 pages. Disponible sur : http://features.hrw.org/features/HRW_2014_report/Those_Terrible_Weeks_in...

4 IBID

5 IBID 

6 AFP (11 juin 2016), « 4 femmes égorgées par le groupe Boko Haram », 24 heures. Disponible sur : http://www.24heures.ch/monde/4-femmes-egorgees-par-le-groupe-Boko-Haram/...

7 AFP (26 août 2016), « Anciens captifs de Boko Haram, nouveaux parias de la société », Le Courrier International. Disponible sur : http://www.courrierinternational.com/depeche/anciens-captifs-de-boko-har...

8 Human Rights Watch, Op. Cit.

9 IBID

10 IBID

11 IBID

12 Alain VICKY, Op. Cit.

13 Human Rights Watch, Op. Cit.

 

Par Sonia Rodríguez - Coordinatrice de projets au CIPADH

 

Webographie

AFP (18 mai 2016), « Une des lycéennes enlevées par Boko Haram au Nigeria retrouvée », Libération. Disponible sur : http://www.liberation.fr/planete/2016/05/18/une-des-lyceennes-enlevees-p...

AFP (11 juin 2016), « 4 femmes égorgées par le groupe Boko Haram », 24 heures. Disponible sur : http://www.24heures.ch/monde/4-femmes-egorgees-par-le-groupe-Boko-Haram/...

AFP (14 août 2016), « Nigéria: Boko Haram diffuse une nouvelle vidéo des lycéennes enlevées en 2014 », L’express. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/nigeria-boko-haram-diffus...

AFP (26 août 2016), « Anciens captifs de Boko Haram, nouveaux parias de la société », Le Courrier International. Disponible sur : http://www.courrierinternational.com/depeche/anciens-captifs-de-boko-har...

Atta BARKINDO, Benjamin TYAVKASE GUDAKU & Caroline KATGURUM WESLEY, Our Bodies, Their Battleground. Boko Haram and Gender-Based Violence against Christian Women and Children in North-Eastern Nigeria since 1999. [en ligne] Rapport de recherche de Nigeria’s Political Violence Research Network (NPVRN), n°1. Abuja (Nigéria) : World Watch Research Unit of Open Doors International (Netherlands), novembre 2013, 37 pages. Disponible sur : https://www.worldwatchmonitor.org/research/3117403

Human Rights Watch, “Those Terrible Weeks in their Camp” Boko Haram Violence against Women and Girls in Northeast Nigeria [en ligne]. Rapport de recherché de HRW, Etats-Unis : Human Rights Watch, octobre 2014, 69 pages. Disponible sur : http://features.hrw.org/features/HRW_2014_report/Those_Terrible_Weeks_in...

Keystone (17 juin 2016), « Nigeria: Boko Haram assassine 24 personnes pendant des funérailles », Arcinfo.ch. Disponible sur : http://www.arcinfo.ch/articles/monde/nigeria-boko-haram-assassine-18-fem...

Alain VICKY (avril 2012), « Aux origines de la secte Boko Haram », Le Monde Diplomatique. Disponible sur : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/04/VICKY/47604

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