Compte rendu d’une œuvre saisissante: le film Sami Blood, 2016

ACTUALITES – En novembre 2017, le prix LUX décerné par le Parlement européen pour l’œuvre cinématographique représentant au mieux l’esprit, les valeurs et la diversité culturelle de la construction européenne a été remis au film suédois Sameblod (Sami Blood en anglais) d’Amanda Kernell. Abordant le thème des minorités et des assimilations forcées, le Centre international pour la paix et les droits de l’homme (CIPADH) a décidé de dresser, dans le cadre de la rubrique « les minorité oubliées », le compte rendu d’un film émouvant traduisant la dure réalité endurée pendant des décennies par les minorités ethniques à travers le monde.  

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Elle-Marja in Sami Blood - Source: Flickr

Cette œuvre basée sur les faits familiaux de la réalisatrice, la situation et les défis rencontrés par la minorité Sami au sein de la société suédoise des années 1930. Devant faire face à l’humiliation et à la discrimination, le cheminement effectué par le personnage principal Elle-Marja (Lene Cecilia) entre le renie, l’assimilation et la réconciliation transporte le spectateur au cœur des confusions identitaires, sociales, culturelles et personnelles soulevées par un multiculturalisme désavoué.   

Un des sujets saillants traités par l’œuvre est notamment la profonde discrimination vécue par les communautés Samis. Dès les premières minutes, le spectateur est soumis aux stéréotypes dont sont victimes cette communauté. En effet, dès son arrivée au pensionnat, Elle-Marja se voit être la proie de nombreux préjugés, tel que le caractère délinquant des Samis. Au fil du film, ces stéréotypes prennent de l’ampleur à cause, notamment, de leurs caractéristiques supposément scientifiques, qui justifieraient par exemple le retard de « développement » physique et psychologique de cette communauté en raison de la taille de leur cerveau.  A leur arrivée, les enfants sont mesurés et pris en photo à des fins scientifiques. De plus, leur ségrégation spatiale et territoriale est « justifiée » par le fait que les Samis ne peuvent pas vivre en ville sans mettre leur santé en danger.  Un aspect souligné par le film est le pouvoir des coutumes des communautés minoritaires. Les attraits typiques, telles que les tenues traditionnelles devant obligatoirement être portées par cette minorité, sont les premiers moyens de distinction. De ce fait, les individus de cette communauté sont tout de suite identifiés comme tel et soumis à de mauvais traitements et des violences verbales et physiques de la part d’individus de la société dominante. De plus, une dimension, bien mise en exergue par l’œuvre, consiste en la discrimination éducative. Bien qu’obligés de suivre des cours de base en suédois, les enfants samis ne peuvent poursuivre d’études supérieures, étant donné que les connaissances qui leurs sont enseignées sont d’un niveau inférieur à celles inculquées aux enfants suédois. Cette discrimination dans l’éducation empêche donc l’inclusion des Samis à la société qui sont, en raison des clivages éducatifs et des causes traditionnelles, contraints de retourner travailler dans les terres leurs villages. Ceci engendre également une ségrégation de la population dont une partie est obligée de répudier ses origines pour mieux s’assimiler à la majorité sociale.

En effet, dès leurs plus jeunes âges, les enfants samis sont obligés d’apprendre et de parler le suédois et sont formellement interdit de parler leur langue maternelle. Cette imposition de la culture suédoise réveille des sentiments antagonistes dans la communauté samie, comme illustré par le cas des deux sœurs Elle-Marja et Njenna (Mia Sparrok). Alors que cette assimilation forcée est rejeté par Njenna, qui continue, malgré les interdictions, de parler sa langue maternelle et de pratiquer le joïk (chant traditionnel), Elle-Marja fait, quant à elle, tout pour effacer ces « caractéristiques » samies (appellation, habits, langues et manières) afin d’adopter celles des suédois. Après avoir fui le pensionnat, le premier réflexe entrepris par Elle-Marja consiste à changer et brûler ses habits, avec un refus simultané de pratiquer les traditions de sa communauté. Elle en va même jusqu’à se dresser contre sa famille pour poursuivre ses études et définitivement quitter le mode de vie ainsi que la communauté samie. Ce renie la pousse à vivre dans la précarité, sans aucune ressources, situation qu’elle est prête à endurer pour ne plus être membre de cette minorité. Même plusieurs décennies plus tard, elle refuse de transmettre les traditions et langues samis à ces petits-enfants, et préfère au contraire véhiculer les stéréotypes dont elle a été victime tout au long de sa vie. Cependant, malgré sa bonne volonté, le spectateur réalise la tragédie de la situation, où en dépit de tous ses efforts la jeune femme reste, pour les Suédois, une Samie.

La tragédie de l’œuvre souligne l’ambiguïté identitaire auxquels sont soumis les membres des minorités qui sont contraints de quitter leurs familles et traditions pour assimiler celles d’une majorité tierce qui, malgré les efforts, ne cesse de les considéré comme «autres » et « différents » de leur propre communauté. 

 

Finalement, le dernier thème fondamentalement abordé par le film est l’acceptation de soi comme besoin nécessaire à une vie en paix. En effet, par la mort de sa sœur, le protagoniste réalise qu’en dépit de ses efforts, il continue d’appartenir aux Samis qui, bien que reniés, le reconnaissent comme membre de leur communauté. C’est donc par la perte d’un être cher qu’Elle-Marja réalise que malgré sa volonté, elle reste toujours considérée comme Sami. Cette prise de conscience mène à la culpabilité et au pardon et lui permet malgré tout de renouer avec, non seulement sa communauté, mais aussi elle-même. C’est donc à travers une œuvre cinématographique émouvante et réaliste que la réalisatrice Amanda Kernell a réussi à traduire et communiquer le passé douloureux des assimilations forcées et leurs influences sur les individus des minorités ethniques qui ont vécu les conséquences d’un multiculturalisme longtemps nié par les gouvernements. 

Par Line Barabant - Asistante de recherche au CIPADH

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