Compte rendu : documentaire Cahiers de Medellin au Festival Filmar

ACTUALITES – Dans le contexte du Festival Filmar en America Latina, qui s’est déroulé à Genève du 17 novembre au 3 décembre 2017, le CIPADH revient sur le documentaire Cahiers de Medellin, réalisé par Catalina Villar en 1997. Ce film permet une immersion totale dans un quartier de la célèbre ville colombienne, et propose un regard neuf et optimiste d’un endroit longtemps considéré comme dangereux, corrompu et dévasté par la précarité.
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L’amorce du documentaire a lieu dans une école au sein de laquelle un enseignant propose à ses élèves de commencer la journée par une série d’activités qu’il leurs demande de réaliser avec amour et bienveillance. La symbolique du lieu d’apprentissage et de l’exercice prescrit est forte : on inculque, à travers l’éducation, à la jeune génération d’un peuple tourmenté par des décennies de violence, des valeurs d’acceptation. L’instructeur incite ensuite ses élèves à « raconter leurs vies, reconstruire leurs passés et se réaffirmer dans leurs présents et leurs futurs », en recueillant les témoignages de leurs proches afin de mieux comprendre leurs histoires familiales respectives. Villar met par conséquent cet exercice à profit de son étude sur Medellin, dans le but de réécrire l’histoire de la ville à travers les expériences de ses habitants.

Le premier récit présenté est celui d’une femme, qui au cours d’une interrogation de sa fille dévoile son histoire difficile. Elle raconte être issue d’une famille de 17 ayant fui son village d’origine après l’assassinat de trois de ses frères. Arrivés à Medellin, la mort les suit, et emporte la quasi-totalité des hommes restant de la fratrie. Elle clame que « c’était comme ça, l’un après l’autre, un mort tous les deux mois jusqu’à ce qu’ils tuent tous les hommes », suggérant que le phénomène s’étend au-delà du cercle familiale et touche la population masculine de Medellin dans son ensemble. La seconde famille que le documentaire suit est composée d’une jeune femme et de sa fille en bas âge, dont le père a récemment disparu. Un groupe exclusivement constitué de femmes se retrouve sur la tombe de l’homme pour pleurer son absence, illustrant ainsi les propos susmentionnés portant sur la disparition de tous les hommes de la ville.

A la suite de ces images rappelant les ravages causés par la violence de Medellin, Villar introduit l’histoire d’une femme racontée en poésie par son fils. Celui-ci se réapproprie son expérience et l’embellit, comme pour illustrer le désir de la réalisatrice de sublimer un passé douloureux afin de reprendre le contrôle de l’avenir. Ensuite, le spectateur fait la connaissance d’un jeune homme organisant une loterie, dans l’espoir de financer son voyage en Italie. Ce désir d’évasion faisant fi des problèmes financiers familiaux qu’il décrits est représenté par Villar non pas comme une fuite, mais plutôt comme une ouverture sur le monde et  un espoir de renouvellement, un thème clé présent tout au long du documentaire qui est aussi symbolisé à travers la loterie, emblème d’opportunité et de secondes chances.

Villar familiarise ensuite le public avec l’histoire d’une jeune fille dont la sœur se fait enlever par un groupe armé qui monnaie son retour en sécurité contre une rançon. Plus tard, le professeur d’école s’offusque en traitant d’un sujet différent : « la violence d’hier, la violence d’aujourd’hui, la violence de demain. Jusqu’à quand ? » La réalisatrice alterne donc entre messages d’espoir et piqûres de rappel des violences persistantes, vraisemblablement afin de sensibiliser le spectateur au travail qu’il reste à accomplir à Medellin, tout en le laissant entrevoir la lumière au bout du tunnel. Elle démontre aussi qu’il est possible de résoudre des problèmes en interne de manière pacifique, en présentant la situation d’hommes tentant de voler le terrain d’autres habitants, mais qui abandonnent l’idée après avoir été résonnés par les mots d’un voisin : « Pas de violence. Tu veux t’emparer des biens d’autrui. C’est violent ça. » Plus tard, une fille est filmée apprenant à lire à sa mère, et le garçon rêvant d’Italie est aperçu vendant un billet de loterie à une femme âgée, exemplifiant la jeune génération qui permet à l’ancienne d’évoluer. Le poète lis : « le roi de la pauvreté est heureux car enfin monteront sur scène certains de ses acteurs », rappelant l’importance de la visibilité et de la participation politique et sociale qu’atteignent progressivement les habitants de Medellin, à la fois à travers le documentaire et les diverses initiatives des individus qu’il suit. Dans la même veine, le professeur revient à l’écran pour argumenter que la classe qu’il enseigne sert à développer la capacité d’écoute des élèves, rappelant les problématiques politiques de la Colombie : « c’est un problème qui existe en Colombie, on ne s’écoute pas et c’est l’origine de la violence ».

Une fois de plus, l’espoir apparent de ces scènes est contrasté par une situation de détresse dépeinte par la réalisatrice, lors de laquelle des femmes parlent des violences conjugales dont elles sont victimes. On comprend le désespoir de celles-ci, qui n’ont personne vers qui se tourner en cas d’abus, menant à des cas d’alcoolisme dont on remarque l’abondance à Medellin. Une scène de chants religieux suit cette conversation, et la spiritualité semble aider les personnes filmées à panser leurs plaies. Cela montre un besoin de guérir mais aussi une volonté et une possibilité de le faire. En parallèle, les blessures sont ré-ouvertes lorsque les forces de l’ordre arrivent dans un bidonville pour y détruire les cabanes de nombreuses familles. Les larmes de joies qui coulaient à l’église sont donc remplacées par des larmes de tristesse causées par la destruction.

Le documentaire se termine sur cette même note de dualité que l’on retrouve du début à la fin. Le garçon organisant la loterie voit ses rêves de voyage s’évanouir à cause de la mauvaise vente des tickets, mais les élèves de la classe se quittent en se prenant dans les bras les uns des autres, symbolisant une acceptation et une solidarité nouvelle. La dernière image représente deux hommes revenant sur la mort de leurs amis et déclarant être « prêts au combat ». Les spectateurs les quittent alors qu’ils chantent une chanson dont les paroles se traduisent en français à « Ne pleurez pas celui qui meurt (…) veillez sur ceux qui demeurent si vous pouvez les aider » : un message au gouvernement colombien ? 

Ce documentaire atteste donc parfaitement des importantes contradictions présentes au sein de la Colombie, qui balance entre renouvellement ou espoir et retours en arrière. Il met en lumière et en images les différents types de violences existants - gouvernementales, familiales, ou provenant de gangs -, examine les moyens de résistance employés par les colombiens - la fuite, le dialogue et l’écoute -, et immortalise l’évolution positive de Medellin, qui semble se renouveler et se réinventer malgré les difficultés.  

 

Par Manon Fabre – Assistante de recherche au CIPADH   

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