DE L’UNIVERSALITÉ DE LA DÉCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L’HOMME

Analyse.- Cette note, qui précède une étude plus large, se penche sur la question épineuse de l’universalité du texte fondateur de 1948. La DUDH est-elle universelle ou « occident-centrée » ? Le débat, parfois âpre, n’est pas clos.

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Paris, 1948, lors de l'adoption de la DUDH

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le 10 décembre 1948, les représentants de 56 États adoptèrent un texte dénommé « Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ». Sa conception avait été discutée en premier lieu par la Commission des droits de l’homme, présidée par l’américaine Eleanor Roosevelt. L’idée forte était de faire échapper l’homme à l’emprise absolue de l’État. Sur la base du texte rédigé par le Comité de rédaction et après de nombreuses négociations, la déclaration possède ainsi un préambule et une série d'articles censés définir des droits de l'Homme, sur la base des principes fondamentaux du droit naturel. Aujourd’hui, après soixante-six ans d’existence, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) est présentée comme un œuvre achevée et atemporelle. Toutefois, elle est également jugée – dans certains pays - comme étant le fruit de de la culture occidentale, inspirée du libéralisme. Cet article s’interroge donc sur la réelle universalité de cette déclaration et met en lumière ses limites et les sujets de controverse qui la touche.

Des débats vifs au moment même de l’adoption

Tout d’abord, il convient de rappeler que le texte de la DUDH a été pleinement adopté par 48 des 56 États que contait la toute jeune Organisation des Nations Unis (ONU). Notons qu’à cette époque, les empires coloniaux étaient encore entiers. L’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud (sous domination blanche à cette époque), la Pologne, la Tchécoslovaquie, l’URSS et la Yougoslavie se sont en effet abstenus. On rappellera le vif débat avec les pays communistes qui soutenaient les droits économiques et sociaux au détriment des droits civils et politiques. De son côté, l’Arabie Saoudite peinait à admettre l’égalité des droits entre l’homme et la femme. Le Honduras et le Yémen n’ont quant à eux pas pris part au vote. L’universalité était donc déjà toute relative à cette époque même si ce n’était pas un club complètement fermée.

Stéphane Hessel, diplomate français et témoin de l’élaboration et de l’adoption de la Déclaration universelle de 1948 insiste que la DUDH était d’abord celle des vainqueurs de la guerre et que le mot « universelle » avait déjà suscité la controverse. La Déclaration n’aurait-elle pas pu être, plus modestement, « internationale » ? L’un des rédacteurs de la déclaration René Cassin alléguait que les « vaincus » prendraient un jour leur place au sein de l’ONU et la DUDH leur serait alors applicable.

Le travail pionnier de l’UNESCO

Il convient aussi de mettre en lumière le travail fait par l’UNESCO en amont de l’adoption de la DUDH par les États au cours de l’année 1947. L’UNESCO conduit une étude sur les «les problèmes théoriques que posait la rédaction d’une Déclaration internationale des droits de l’homme» à travers un questionnaire adressé à diverses sommités des États membres de l’organisation tel que Gandhi, Aldous Huxley, Humayun Kabir, Emmanuel Mounier ou encore John Lewis. De ce travail résulte un rapport publié le 15 juin 1948 intitulé : « Problèmes et aspects des droits de l’homme ». Les droits de l’homme y sont critiqués sévèrement, en particulier pour leur excès d’individualisme et de rationalisme et leur absence de référence aux devoirs et obligations. Jacques Maritain, ambassadeur français de l’époque et partie prenante à cette étude, avait déclaré à ce sujet : « On a aboutià traiter l’individu comme un dieu et à faire de tous les droits qu’on lui reconnaissait les droits absolus et illimités d’un dieu ». Le groupe d’étude dénonçait la vision erronée d’un individu emmuré dans sa propre souveraineté tandis qu’il devrait être considéré comme un élément au sein d’un groupe social (famille, nation, religion, ethnie, etc.) et tenu à des normes éthiques et à des devoirs sociaux. Les droits de l’homme sont formulés comme résultant de l’homme lui-même et de sa nature alors qu’ils devraient tenir compte d’une relation entre les hommes, soit d’un élément objectif et externe à l’homme.

L’autre critique majeure adressée par ce groupe de travail touche directement à l’universalité des droits de l’homme car d’après eux, les droits de l’homme sont liés à la culture et à la société au sein desquelles vit l’homme. « Les droits et les devoirs de l’homme ne peuvent être absolus, mais sont toujours relatifs au milieu », souligne le rapport de l’UNESCO. De plus, comme la vie et la société évolue, « toute déclaration des droitsdeviendra imparfaite à un moment donné, et ne pourra que perdre de sa valeur ». C’est pourquoi le groupe de travail de l’UNESCO se montra relativement réservés lors de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 car s’il ne doutait pas de l’unicité de la nature humaine, il désapprouvait le caractère utopique de l’universalité des droits humains.

L’histoire nous montre que la DUDH s’est vite confrontée à deux difficultés de taille : D’une part, la guerre froide qui surgit peu de temps après l’adoption de la DUDH et qui entrave les processus multilatéraux de l’ONU. D’autre part, l’hypocrisie générale des États signataires. Les enjeux des puissances biaisaient petit à petit le terrain. Il faudra d'ailleurs deux décennies à l’ONU pour s’accorder sur des mécanismes d’application et finalement signer les deux pactes – celui des droits économiques et sociaux et celui concernant les droits civils et politiques.

Universalité vs. Spécificités

Suite à la promulgation de la DUDH, différentes régions ont ressenti le besoin d’élaborer leur propre déclaration, certainement pour marquer leurs spécificités. C’est pourquoi différentes chartes et conventions régionales des droits de l’homme ont été mises en place; les États, acteurs principaux des relations internationales, n’étant pas d’accord sur tous les aspects de la Déclarations Universelle. Cela souligne le caractère fluctuant et culturel du concept de droits humains. Tout d’abord, c’est le Conseil de l’Europe qui ressent le besoin de préciser ces droits en 1950 et ratifie en 1953 une Convention européenne des droits de l’homme. Puis, l’Organisation d’Unité Africaine (OUA) adopte en 1981 la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, aussi appelée Charte de Banjul. Cette Charte développe en particulier les droits appelés collectifs chers aux pays du Sud et qui traite notamment du droit des peuples à disposer de leurs richesses naturelles, du droit au développement, à la paix et à la sécurité, ainsi que du droit à un environnement satisfaisant. Tous les États africains ont ratifié en 1986 la Charte de Banjul. Elle est ainsi la plus grande organisation régionale de défense des droits de l’homme. Parlons aussi de la la Charte arabe des droits de l'homme qui a été adoptée en 1994 par le Conseil de la ligue arabe et qui est entrée en vigueur en 2008. Cette Charte diverge sensiblement de la DUDH quant à son inspiration. Tandis que la religion est reconnue comme une liberté mais n’a pas servi de source d’inspiration dans la rédaction de la DUDH, la Charte arabe respecte fidèlement le Coran et les hadiths (traditions du prophète Mahomet) tout en cherchant à intégrer certaines réalités du 21ème siècle.

Une dernière controverse sur les droits de l’homme concerne le sujet délicat de l'ingérence humanitaire. Le viol de la souveraineté nationale d'un État, même dans le cadre d'un mandat d'une autorité supranationale, est en effet totalement contraire aux fondements du droit international qui stipule qu'un État n'est lié que par une règle de droit seulement s'il l'a admise en ratifiant un traité ou en adhérant à une norme déjà existante. Toutefois, l'ingérence humanitaire est pratiquée au nom de l'urgence morale, lorsque les droits humains sont profondément bafoués. Il en résulte que les droits de l'homme constituent quelques dois un excellent prétexte interventionniste pour tous les gouvernements, qui s'appuient sur l'article 28 de la DUDH « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. » Ce point continue à constituer une pierre d’achoppement.

Un outil qui reste indispensable

En conclusion, nous avons pu voir que la déclaration universelle des droits de l'homme garde un côté tout relatif. Si le concept en soi reste constant, les définitions des droits de l'homme sont fluctuantes selon l'époque et les cultures. La « non-universalité » des droits de l'homme est certainement une des raisons aux difficultés qui se sont présentées lors de l'élaboration de la déclaration et à l'application des droits humains. Toutefois, malgré toutes les critiques que l'on peut lui adresser, la déclaration universelle reste une base importante pour calmer les tensions qui peuvent surgir entre les pays. Malgré son aspect idéaliste, la Déclaration Universelle est devenue l’outil qui a constitué une base solide à la notoriété des droits de l'homme.

Zélie Kössler

 

Sources

- CHARVIN Robert (2008), La Déclaration Universelle des Droits de L’Homme – le soixantième anniversaire, in Utopie-Critique, consulté le 19.11.2014 : http://www.utopie-critique.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=149

- COHEN-DUCHOUMEL Alain (2010), La déclaration universelle des droits de l’homme, in Gauche libérale, consulté le 24.11.2014 :  http://www.gaucheliberale.org/post/2010/10/13/La-D%C3%A9claration-Universelle-des-Droits-de-l-Homme

- COLIN Xavier (2008), La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, in Geopolitis, consulté le 19.11.2014 : http://www.rts.ch/emissions/geopolitis/3739450-declaration-universelle-des-droits-de-l-homme-60ans-et-quel-bilan.html

- IMATZ Arnaud (2014), Une déclaration des droits de l’homme pas très «universelle», in Perspectives Libres, consulté le 19.11.2014 : http://perspectiveslibres.com/une-declaration-pas-tres-universelle_10-42366

- HASKI Pierre (2008), Leur Déclaration aura soixante ans le 10 décembre. Mais que reste-t-il des valeurs qui ont fondé ces droits ?, in l’OBS avec rue 89, consulté le 19.11.2014 : http://rue89.nouvelobs.com/2008/12/08/les-droits-de-lhomme-sont-ils-universels-oui-mais

- Human rights watch (2014), Le système africain de droits de l’homme, consulté le 26.11.2011: http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-internationaux/regionaux/afrique/

- VANN Carole (2008), Une Charte arabe des droits de l'homme qui fait polémique,  consulté le 24.11.2014 : http://rue89.nouvelobs.com/2008/02/02/une-charte-arabe-des-droits-de-lhomme-qui-fait-polemique

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