Des langues en voie de disparition #02 – Euskara

ANALYSE – Dans le cadre de notre nouvelle rubrique « Des langues en voie de disparition », le CIPADH a aujourd’hui décidé de s’intéresser à une langue énigmatique dont la provenance est peu connue : le basque, ou euskara dans sa dénomination d’origine. Selon les données de l’atlas des langues de l’UNESCO, [1] le basque aurait une vitalité vulnérable, ce qui signifie que les transmissions de la langue d’une génération à l’autre sont restreintes dans certains domaines. La situation n’est donc pas critique mais peut devenir problématique. En effet, « en 1877, les bascophones formaient 80% de la population du Pays basque » [2] alors qu’aujourd’hui, ils ne seraient que « 25% de la population totale* du Pays basque ». [3]  Comment cette langue a-t-elle été mise en danger ? L’Euskara est-il voué à disparaitre ? Les revendications séparatistes au sein du Pays basque ont-elles un impact sur la promotion du multilinguisme, de la tolérance et de la paix ? 

* Côté français et côté espagnol confondus

Français

Le basque - source : flickr

Euskara, une langue aux origines mystérieuses

Le basque, ou Euskara, est une langue transnationale qui est parlée dans le Pays basque français et espagnol. La langue basque est particulière et son origine est mal déterminée. En effet, il semblerait que l’euskara n’ait que peu de termes communs avec ses langues voisines, comme le français et l’espagnol. D’où vient-elle ?

Source : WikiCommons

La réponse à cette question n’est pas évidente. Il semblerait que cette langue se soit « bien conservée à travers les siècles », [4] ce qui est un phénomène rare. Il est néanmoins très compliqué de lui trouver une origine claire. Si l’origine du terme basque remonterait à l’antiquité, [5] plusieurs hypothèses ont été soulevées pour déterminer la provenance de la langue basque. Pour certains, quelques termes remonteraient à la préhistoire alors que pour d’autres, il y aurait des mots coïncidant avec l’ibère.

Le mystère autour de ses origines rend la langue basque très intéressante. Néanmoins, les linguistes s’inquiètent pour sa pérennité en raison d’une baisse significative de sa pratique dans la région basque. En effet, dans le tableau ci-dessous conçu par l'Institut National d'Etudes Démographiques et réalisée par l'INSEE en 1999, on peut constater l’évolution du nombre de locuteurs adultes parlant le basque entre 1915 et 1980 dans la région coté français. Si son nombre a drastiquement diminué (de 11'871 à 2'266), le taux de personnes ne le parlant jamais à lui augmenté (72,29%). [6]

Source : INSEE, in Eguzki URTEAGA

Ces chiffres sont inquiétants mais des spécialistes de la question basque estiment que cette prétendue disparition ne serait pas si importante dans toute la région. La langue basque est-elle réellement en train de disparaitre ? Quelles sont les politiques nationales à cet égard ? La disparition de la langue entraine-t-elle la disparition de la culture toute entière ?

 

Disparition progressive, une vérité en demi-teinte

Plusieurs signaux d’alerte montrent que la langue basque est en position vulnérable, comme on peut le voir dans l’atlas interactif de l’UNESCO. Une raison principale est énoncée dans la littérature concernée : les politiques linguistiques de chacun des pays.

En Espagne, la fin de la dictature du général Franco en 1975 permet d’ouvrir une brèche de discussion sur les différences régionales, déjà entamée peu de temps avant la guerre civile de 1936-1939. Les revendications indépendantistes dans plusieurs régions du pays (comme en catalogne ou à Valence par exemple) ont été autant de motifs qui ont poussés le gouvernement espagnol à donner « à l’euskara une présence équivalente à l’espagnol dans la sphère publique sur l’ensemble du territoire du Pays basque ». [7] Par l’utilisation de panneaux de signalisation, dans un premier temps, puis par un enseignement bilingue, le basque s’est progressivement imposé dans la culture de la région hispanique grâce à un multilinguisme assumé.   

En France, la situation n’est pas la même. La politique unitaire du pays ainsi que l’enseignement obligatoire ont mis en avant la langue française, ce qui a provoqué une baisse importante de la « transmission de la langue basque (…) [notamment] lorsqu'uniquement l'un des géniteurs maîtrise cette langue ». [8] Cette information est-elle dramatique ? Etonnement, non. Urteaga, le chercheur qui a analysé les chiffres de l’INSEE déjà présentés plus haut, explique dans son étude que les transmissions habituelles de la langue basque en France ont effectivement baissé alors que les transmissions occasionnelles on doublé. Il estime que « la création puis l'organisation d'un mouvement culturel en faveur du soutien et de la promotion de la langue basque » est à l’origine de cette adaptation. Il rajoute également que la scolarisation en école bilingue intéresse désormais « 56% des personnes interrogées ». [9]

Dans ce graphique ci-dessous, on peut constater les transmissions de type habituel et de type occasionnel et leur évolution, comme expliqué au-dessus.

Source : INSEE, in Eguzki URTEAGA

 

Considérations finales : Euskara, un séparatisme linguistique ?

Du côté français, les écoles bilingues et les rassemblements culturels deviennent de plus en plus importants, permettant la promotion de la langue basque et sa revitalisation, [10] bien qu’aucun statut officiel ne soit reconnu par les autorités françaises. [11] « La vaste majorité des locuteurs basques vivent au Pays basque espagnol (Euskadi) où la langue a un statut officiel depuis 1978 ». [12] La situation est-elle plus simple de ce côté-là des Pyrénées ? Rien n’est moins sûr.

Bien que l’Espagne ait pratiqué une politique linguistique plus ouverte dès la fin de la dictature franquiste, les discours séparatistes y ont pris racine plus facilement, notamment en raison de la forte répression envers les bascophones sous le régime de Franco pour les obliger à parler le castillan. La redécouverte des écrits de l’idéologue du nationalisme basque du XIXe siècle Sabino Arana ont alors fait écho. Selon lui, le Pays basque est « malade, contaminé en quelque sorte par la domination espagnole (…) [et] il n’existe qu’une solution pour sauver l’Euzkadi : l’indépendance ». [13] Ces idées, accompagnées de ce qu’Arana appelait la « prise de conscience qui passe par le rejet de l’Espagne », [14] ont certainement été ravivés par les injustices du régime franquiste. Deux questions se posent autour de l'Euskara :

La langue basque va-t-elle disparaitre ? Peu d’éléments légitiment cette idée pour l'instant. Les associations et la société civile mènent des actions, tant en Espagne qu'en France, permettant la revitalisation de la langue et recevant actuellement un accueil plutôt positif, y compris de la part des gouvernements centraux. De plus, l'UNESCO a qualifié l'Euskara de langue vulnérable et non pas de langue en danger, ce qui est très différent dans les conséquences puisque dans le premier cas, les enfants apprennent encore la langue et la parlent alors que dans le deuxième cas, les enfants n'apprennent plus cette langue comme langue maternelle. La pérénnité d'une langue dépend donc principalement de sa vitalité à pouvoir se transmettre d'une génération à l'autre. Dans ce cas précis, et au vu des éléments présentés, le risque de disparition est faible.

Une langue peut-elle vivre sans état-nation ? Selon des auteurs comme Amin Maalouf, membre de l’Académie française depuis 2011, dans son essai Les identités meurtrières (1998), une langue définit une culture bien que ce ne soit pas le seul élément constitutif. Selon lui, beaucoup de guerres et de situations tendues ont été provoquées par les conflits linguistiques et le désir d’auto-détermination, comme en Belgique ou en Turquie par exemple : « bien des Etats forgés autour d'une langue commune ont été démantelés par les querelles religieuses, et bien d'autres Etats, forgés autour d'une religion commune, ont été déchiquetés par les querelles linguistiques ». [15] Un état-nation ne se construit pas uniquement sur la base d’une langue commune, les exemples suisse et canadien le démontrent, il peut néanmoins se démanteler et être menacé par les différences linguistiques, qui peuvent devenir des différences culturelles. Le cas basque est souvent cité comme un exemple alarmant. Il en va de la responsabilité de la région basque, des Etats espagnols et français, ainsi que de l’Union européenne de mener des politiques de discussion afin de promouvoir la langue basque, le multilinguisme, la tolérance et la paix.

 

Par Sonia Rodríguez – Chargée de projets au CIPADH

 

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] UNESCO (4 juillet 2017), « Atlas interactif UNESCO des langues en danger dans le monde ». Disponible sur : http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap (consulté le 2 août 2017)

[2] Découvrir le Pays basque (2017), « La langue basque ». Disponible sur : http://decouvrirlepaysbasque.com/pays-basque/culture-traditions/langue/ (consulté le 2 août 2017)

[3] IBID

[4] Margaux GILET-CAUBERE (2016), « La langue basque », Pays basque. Disponible sur : http://www.paysbasque.net/histoire/la-langue-basque/ (consulté le 2 août 2017)

[5] IBID

[6] Eguzki URTEAGA, « La langue basque au Pays Basque : diagnostic, évolution et prospective », Lapurdum [En ligne], 7 | 2002, mis en ligne le 01 juin 2009. URL : http://lapurdum.revues.org/1036 ; DOI : 10.4000/lapurdum.1036 (consulté le 2 août 2017)

[7] Découvrir le Pays basque (2017), op. cit.

[8] Eguzki URTEAGA (2002), op. cit.

[9] IBID

[10] Nicolas CESAR, Elise DESCAMPS, Jean-Luc FERRE et François GALEY (24 janvier 2014), « Les langues régionales font de la résistance », La Croix. Disponible sur : http://www.la-croix.com/Actualite/France/Les-langues-regionales-font-de-la-resistance-2014-01-21-1094251 (consulté le 2 août 2017)

[11] Découvrir le Pays basque (2017), op. cit.

[12] IBID

[13] Severiano ROJO HERNÁNDEZ, « Presse nationaliste basque et alpinisme : le journal Mendigoxale (1932) », Amnis [En ligne], 1 | 2004, mis en ligne le 12 mai 2010. URL : http://amnis.revues.org/1084 ; DOI : 10.4000/amnis.1084 (consulté le 2 août 2017)

[14] IBID

[15] Amin MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, 210 pages

 

WEBOGRAPHIE

- Nicolas CESAR, Elise DESCAMPS, Jean-Luc FERRE et François GALEY (24 janvier 2014), « Les langues régionales font de la résistance », La Croix. Disponible sur : http://www.la-croix.com/Actualite/France/Les-langues-regionales-font-de-la-resistance-2014-01-21-1094251 (consulté le 2 août 2017)

-  Découvrir le Pays basque (2017), « La langue basque ». Disponible sur : http://decouvrirlepaysbasque.com/pays-basque/culture-traditions/langue/ (consulté le 2 août 2017)

- Margaux GILET-CAUBERE (2016), « La langue basque », Pays basque. Disponible sur : http://www.paysbasque.net/histoire/la-langue-basque/ (consulté le 2 août 2017)

- Amin MAALOUF, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, 210 pages

- Beñat MUGURUZA, « L’enseignement en milieu basque au Pays Basque espagnol : pourquoi est-il en hausse ? », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 70 | 2015, mis en ligne le 01 décembre 2017. URL : http://ries.revues.org/4516 ; DOI : 10.4000/ries.4516 (consulté le 2 août 2017)

- Severiano ROJO HERNANDEZ, «Immigration et idéologie : le nationalisme basque, de Sabino Arana à l’ETA», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 25, Juillet 2014. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2853 (consulté le 2 août 2017)

- Severiano ROJO HERNÁNDEZ, « Presse nationaliste basque et alpinisme : le journal Mendigoxale (1932) », Amnis [En ligne], 1 | 2004, mis en ligne le 12 mai 2010. URL : http://amnis.revues.org/1084 ; DOI : 10.4000/amnis.1084 (consulté le 2 août 2017)

- UNESCO (4 juillet 2017), « Atlas interactif UNESCO des langues en danger dans le monde ». Disponible sur : http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap (consulté le 2 août 2017)

- Eguzki URTEAGA, « La langue basque au Pays Basque : diagnostic, évolution et prospective », Lapurdum [En ligne], 7 | 2002, mis en ligne le 01 juin 2009. URL : http://lapurdum.revues.org/1036 ; DOI : 10.4000/lapurdum.1036 (consulté le 2 août 2017)

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