Des langues en voie de disparition #04 – Le Wiradjuri

ANALYSE – Dans le cadre de notre nouvelle rubrique « Des langues en voie de disparition », le CIPADH s’intéresse aujourd’hui aux langues aborigènes d’Australie et plus précisément au wiradjuri, langue parlée par une tribu du même nom (écrit en dialecte original Wirraydhuurray ou Wirraayjuurray). En Australie, l’Atlas de l’UNESCO des langues en danger a recensé 108 langues, allant de groupes vulnérables à groupes déjà éteints [1]. Avant la colonisation britannique, les chercheurs estimaient qu’il y avait entre 250 et 270 langues parlées en Australie [2]. L’Australie a entrepris des projets de revitalisation et de reconnaissance pour la plupart de ces langues, notamment le wiradjuri, qui a un suivi particulièrement bien documenté. En effet, des programmes particuliers de transmission de la langue grâce aux nouvelles technologies ont été lancés [3]. Comment l’Australie a fini par s’engager dans la protection des langues aborigènes ? En quoi le traitement du Wiradjuri est-il innovant ?

 

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Aborigène d'Australie montrant comment utiliser un boomerang - Wikimédia Commons

 

  • Politique australienne envers les langues aborigènes

La colonisation britannique en Australie a affecté en de nombreux points le mode de vie des aborigènes. L’arrivée des britannique a modifié l’environnement des terres australiennes [4] ce qui a affaibli les moyens traditionnels de subsistances autochtones et les communautés. Ces difficultés ont provoqué des conflits avec les colons britanniques [5]. A cette époque, les colons ne reconnaissaient pas les autochtones comme leurs égaux : ils ne possédaient pas le statut de citoyen jusque dans les années 1970. [6]. Pendant longtemps, les enfants aborigènes étaient arrachés à leur foyer avec pour but d'annihiler les communautés [7]. Ces mesures ont empêché la transmission des langues aborigènes à leurs descendants. Depuis, la politique australienne envers les aborigènes a évolué. En ce qui concerne la région de Nouvelle-Galles du Sud, d’où est originaire le wiradjuri, des programmes de revitalisation des langues ont été mis en place.

Les Wiradjuris sont un peuple aborigène des Premières Nations d’Australie dont la langue est aujourd’hui en situation critique [8]. En novembre 2016, la ministre des affaires aborigènes du gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud a annoncé vouloir protéger les langues aborigènes à travers la législation [9]. Si une loi venait à être adoptée, cela serait une avancée considérable dans la protection des droits des peuples aborigènes d’Australie et de leur culture. Aujourd'hui, aucune région d’Australie ne protège les langues autochtones dans sa réglementation [10]. Protéger les langues aborigènes est un objectif important pour le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud parce qu'elles symbolisent une part importante de l’histoire et de l’héritage de la région. Ajouté à cela, la ministre du gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud assure que la langue et sa pratique est le moyen d’améliorer la santé des populations aborigènes et la réussite scolaire des enfants des communautés aborigènes. Il est donc nécessaire de rendre aux aborigènes le moyen de transmettre leur culture et leurs valeurs à travers leur langue [11]. Les programmes de redécouverte, de revitalisation et de développement de l’enseignement du Wiradjuri s’inscrivent dans cette dynamique. Dans quelles mesures les programmes actuels sont-ils efficients dans la revitalisation de cette langue ? Qu’est ce qui les caractérise ? 

 

Territoire Wiradjuri (Carte du Sud-Est de l'Australie) - Source : Wikipédia

 

  • Des particularités du wiradjuri dans son histoire et dans sa revitalisation

Le wiradjuri est issu de la famille des langues Pama-Nyungan, une catégorie de langues autochtones la plus importante d'Australie. Les langues aborigènes de la région de Nouvelles-Galles du Sud sont nombreuses. Cependant, pour beaucoup de ces langues, la revitalisation est compliquée, voire impossible. Depuis trop longtemps, la transmission de certaines langues était défaillante [12] : la revitalisation est une entreprise compliquée et impossible  lorsque seul un vocabulaire très limité est disponible aujourd’hui. De plus, la structure de construction d’une phrase ou autres règles de grammaire et de prononciation ont parfois été également égarées [13]. Dans la région de Nouvelle-Galles du Sud, il est estimé qu’il reste aujourd’hui environ 70 langues aborigènes qui ont survécu à la colonisation britannique [14]. Cependant, elles ne peuvent pas toute faire l’objet de programme d’enseignement ou plus généralement de revitalisation. L’entreprise de revitalisation du wiradjuri a été possible grâce à une quantité suffisante restante sur la langue et il est aujourd’hui enseigné dans certains établissements supérieurs mais aussi dans l'enseignement primaire ou secondaire [15]. Un dictionnaire de la langue a d’ailleurs été développé à côté d’autres programmes de revitalisation et de nombreux projets, rendus possibles grâce à l’intégration et à la participation des aborigènes dans ce processus [16].

Pour assurer la réussite de cette revitalisation, les « anciens » jouent un rôle essentiel. D’une part, ce sont eux la mémoire de la langue : ils la connaissent et peuvent donc aider à la transmission et la mise en place de matériel pour la transmettre. D’autre part, comme le souligne un spécialiste du wiradjuri, la place des « anciens » est aussi symbolique et leur inclusion dans ces projets ne peut être négociée de par ce poids symbolique [17].

Les programmes de revitalisation du Wiradjuri ont aussi la particularité d’être innovants. Les nouvelles technologies ont à la fois rendu possible le développement de matériaux d’apprentissage et de transmission de la langue tout en s’adressant à une communauté plus jeune, un public essentiel pour revitaliser une langue. La revitalisation serait aussi plus précise et le langage transmis plus proche de la langue parlé avant son déclin. Ces logiciels sont un moyen de transmission plus rapide et efficace puisqu’ils demandent une plus faible quantité d’enseignants, souvent difficiles à mobiliser en raison de ce déclin de la langue [18].

 

Le projet de revitalisation du wiradjuri semble donc avoir une ampleur notable. Cependant, il est important de noter que ces programmes ont pu être mis en place grâce à une série de critères préexistant de connaissance de la langue : toutes les langues ne sont pas éligibles pour une telle revitalisation. Pour le wiradjuri, il y a une véritable volonté de parler de nouveau le langage, de l’utiliser et de mettre en place une transmission de parents à enfants [19]. Un projet ambitieux ! Il est néanmoins important de prendre en compte que le langage actuel n’est pas véritablement le langage historique de la communauté. Il semblerait qu’avec le temps, l’anglais ait altéré la prononciation mais aussi certaines autres caractéristiques des langues aborigènes d’Australie [20]. Il semble donc tout à fait possible de stopper le déclin des langues aborigènes et d’en assurer la mémoire. Malgré tout, il parait impossible de lutter contre les évolutions et de garder un langage figé. Quelle que soit la langue, en danger ou non, d’une communauté ou d’un Etat, vernaculaire ou véhiculaire, une langue semble devoir évoluer avec les évolutions de l'environnement qui l'entoure.

 

EF - Assistante de Recherche au CIPADH

 

 

NOTES DE BAS DE PAGE :

-[1] “l’Atlas UNESCO Des Langues.” Accessed August 14, 2017. http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap.

-[2] COOREY, Madeleine. “En Australie, L’école Tente de Sauver Les Langues Aborigènes.” TAHITI INFOS, Les Informations de Tahiti. Accessed August 14, 2017. http://www.tahiti-infos.com/En-Australie-l-ecole-tente-de-sauver-les-lan....

-[3] Hobson, John, Kevin Lowe, Susan Poetsch, and Michael Walsh. Re-Awakening Languages : Theory and Practice in the Revitalisation of Australia’s Indigenous Languages. Sydney University Press, 2010. https://ses.library.usyd.edu.au/handle/2123/6647.

-[4] Argounès, F. Géopolitique de l’Australie. Géopolitique Des États Du Monde. Ed. Complexe, 2006. https://books.google.ch/books?id=Ex5FdePPDPQC.

-[5] Ibid.

-[6] Ibid.

-[7] Kerin, Lindy. “Aboriginal Languages to Be ‘Protected’ in NSW.” Text. ABC News, November 16, 2016. http://www.abc.net.au/news/2016-11-16/aboriginal-languages-to-be-protect....

-[8] Murray, Amber. “Wiradjuri Language and Cultural Heritage Recovery Project.” Accessed August 15, 2017. https://www.csu.edu.au/about/community/csu-in-the-community/initiatives/....

-[9] Kerin, Lindy. “Aboriginal Languages to Be ‘Protected’ in NSW.” Text. ABC News, November 16, 2016. http://www.abc.net.au/news/2016-11-16/aboriginal-languages-to-be-protect....

-[10] “Aboriginal Language and Culture Nests.” Accessed August 15, 2017. http://www.aboriginalaffairs.nsw.gov.au/aboriginal-language-and-culture-....

-[11] Kerin, Lindy. “Aboriginal Languages to Be ‘Protected’ in NSW.” Text. ABC News, November 16, 2016. http://www.abc.net.au/news/2016-11-16/aboriginal-languages-to-be-protect....

-[12] Simpson, Jane. “Reviving Indigenous Languages – Not as Easy as It Seems.” The Conversation. Accessed August 15, 2017. http://theconversation.com/reviving-indigenous-languages-not-as-easy-as-....

-[13] Ibid.

-[14] Hobson, John, Kevin Lowe, Susan Poetsch, and Michael Walsh. Re-Awakening Languages : Theory and Practice in the Revitalisation of Australia’s Indigenous Languages. Sydney University Press, 2010. https://ses.library.usyd.edu.au/handle/2123/6647.

-[15] Murray, Amber. “Wiradjuri Language and Cultural Heritage Recovery Project.” Accessed August 15, 2017. https://www.csu.edu.au/about/community/csu-in-the-community/initiatives/....

-[16] Ibid.

-[17] Hobson, John, Kevin Lowe, Susan Poetsch, and Michael Walsh. Re-Awakening Languages : Theory and Practice in the Revitalisation of Australia’s Indigenous Languages. Sydney University Press, 2010. https://ses.library.usyd.edu.au/handle/2123/6647.

-[18] Ibid.

-[19] Ibid.

-[20] Hobson, John, Kevin Lowe, Susan Poetsch, and Michael Walsh. Re-Awakening Languages : Theory and Practice in the Revitalisation of Australia’s Indigenous Languages. Sydney University Press, 2010. https://ses.library.usyd.edu.au/handle/2123/6647.

 

WEBOGRAPHIE :

-“Aboriginal Language and Culture Nests.” Accessed August 15, 2017. http://www.aboriginalaffairs.nsw.gov.au/aboriginal-language-and-culture-....

-AFP. En Australie, L’école Tente de Sauver Les Langues Aborigènes, n.d. https://www.youtube.com/watch?v=ItjAst4yGa4.

-Argounès, F. Géopolitique de l’Australie. Géopolitique Des États Du Monde. Ed. Complexe, 2006. https://books.google.ch/books?id=Ex5FdePPDPQC.

-“Atlas UNESCO Des Langues En Danger Dans Le Monde.” Accessed August 14, 2017. http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap.

-COOREY, Madeleine. “En Australie, L’école Tente de Sauver Les Langues Aborigènes.” TAHITI INFOS, Les Informations de Tahiti. Accessed August 14, 2017. http://www.tahiti-infos.com/En-Australie-l-ecole-tente-de-sauver-les-lan....

-Hobson, John, Kevin Lowe, Susan Poetsch, and Michael Walsh. Re-Awakening Languages : Theory and Practice in the Revitalisation of Australia’s Indigenous Languages. Sydney University Press, 2010. https://ses.library.usyd.edu.au/handle/2123/6647.

-Kerin, Lindy. “Aboriginal Languages to Be ‘Protected’ in NSW.” Text. ABC News, November 16, 2016. http://www.abc.net.au/news/2016-11-16/aboriginal-languages-to-be-protect....

-Murray, Amber. “Wiradjuri Language and Cultural Heritage Recovery Project.” Accessed August 15, 2017. https://www.csu.edu.au/about/community/csu-in-the-community/initiatives/....

-Simpson, Jane. “Reviving Indigenous Languages – Not as Easy as It Seems.” The Conversation. Accessed August 15, 2017. http://theconversation.com/reviving-indigenous-languages-not-as-easy-as-....

 


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