Des langues en voie de disparition #05 – Le Mënik

ANALYSE – Dans le cadre de notre nouvelle rubrique « Des langues en voie de disparition », le CIPADH s’intéresse aujourd’hui à la diversité linguistique du continent africain et plus précisément au Mënik, une langue considérée en danger selon l’UNESCO [1]. L’Afrique est l’un des foyers de la planète le plus important concernant les langues : plus de 2000 langues seraient présentes sur le continent [2], soit 30% des langues qui existent dans le monde [3]. Le CIPADH à choisit de s’intéresser aujourd’hui au mënik, langue du Sénégal, car ce pays d’Afrique de l’Ouest serait l’un des rares pays du continent à avoir mis en place des projets pour conserver et développer ses langues vernaculaires [4].

 

Français

Jeunes filles Bédik - Source : Wikipédia

 

  • Une politique africaine d’inventaire des langues

Sur le modèle de l’Atlas des langues en danger de l’UNESCO, l’Union Africaine souhaite établir un Atlas des langues africaines [5]. Le but de cet atlas serait de répertorier les langues présentes sur le continent, beaucoup étant actuellement en voie d’extinction ou ayant déjà disparues. L’affaiblissement de ces langues serait la conséquence du déclin de l’utilisation des langues local ajouté à la mondialisation du continent Africain [6]. Aujourd’hui, les trois langues les plus parlées sur le continent sont l’arabe, le kiswahili et l’amharique [7]. Certains projets isolés ont été lancés pour diffuser l’apprentissage de certaines langues utilisant les nouveaux outils numérique: Stéphie Rose Nyot, étudiante en communication au Canada et d’origine camerounaise, a lancé un projet d’apprentissage du bassa sur le web. Il existe également de nombreuses applications mobiles permettant l’apprentissage de lingala, du wolof ou encore du swahili [8]. Cependant, les langues locales n’apparaissent pas rentables d’un point de vue économique ou de développement, elles sont alors laissées de côté [9]. Certains pays africains reconnaissent officiellement les langues locales, cependant, d’un point de vue pratique, cette reconnaissance ne peut pas être exhaustive : en reconnaissant officiellement les langues locales, l’administration ou l’éducation se doivent d’être disponible dans ces langues [10]. Dans de nombreux pays du continent africain, l’utilisation des langues coloniales est alors considéré comme plus simple : lors de l’accession à l’indépendance, le pays n’a pas eu à changer sa langue, de plus, une élite était déjà sociabilisé à son utilisation.

Certains pays ont toutefois fait l’effort de reconnaitre un nombre important de langues locales comme le Zimbabwe ou l’Afrique du Sud [11]. Le Sénégal n’a lui pas reconnu les langues locales comme étant des langues officielles de la république sénégalaise. Mais un grand nombre de langues locales sont reconnues comme des « langues nationales » par le pays. Les gouvernements sénégalais attachent aujourd’hui une grande importance à la promotion et au développement des langues vernaculaires sénégalaises.

 

  • La politique sénégalaise de protection et développement des langues vernaculaires

Le Sénégal est un état multiculturel et multilingue. Une trentaine de langues seraient parlées dans ce pays de 196’720 km²  et de 14.5 millions d'habitants [12]. Malgré tout, sur cette trentaine de langues, une vingtaine de langues seraient en danger : peu usitées et peu connues, ces dernières sont très menacées [13]. Le Sénégal, comme beaucoup de pays africain, a vu sa diversité linguistique affaiblie par la colonisation. Le colonisateur français a choisi d’y imposer sa langue, dans l’administration comme dans l’éducation. La république sénégalaise s’efforce cependant de remettre en valeur ses langues vernaculaires. Une entreprise de codification des langues locales a été lancée dans les années 70 : un moyen de pouvoir promouvoir, enseigner et apprendre plus facilement une langue et donc assurer sa vitalité. Ajouté à cela, une institution L’académie Sénégalaise des Langues Nationales est d’ailleurs chargée de la promotion des langues et de la diversité linguistique du pays depuis 2006 [14].

Le Sénégal affirme donc la diversité linguistique de son pays. Un exemple important sur le continent africain, qui s’illustre notamment en 2015, lorsque le Sénégal a donné la possibilité à ses députés de pratiquer leur langue natale dans l’hémicycle, grâce à un système de traduction [15]. Aujourd’hui, la langue officielle du pays est le français, bien que ça ne soit pas forcément la langue parlée par la grande majorité de la population [16]. D’autres langues, comme le wolof ou le sérère ont été codifiées dans les années 1970 et ont, aujourd’hui,  le statut de langues nationales. La constitution sénégalaise reconnait  comme langues nationales Le Diola, le Malinké, le Pular, le Soninké, le Wolof « et toute autre langue nationale qui sera codifié » [17]. Le mënik retrace clairement les problématiques auxquels font face les langues en danger des communautés du Sénégal et met en lumière la multitude d’acteurs, étatiques ou non, qui influencent et agissent pour la revitalisation d’une langue.

 

  • Le mënik

Le mënik (ménik) ou bédik est une langue de la famille nigéro-congolaise. Elle est parlée au Sénégal mais aussi en Guinée. En 2002, selon l’Atlas de l’UNESCO des langues en danger, il y avait 3 375 locuteurs du mënik [18]. Cette langue est parlée par la communauté des Bédik, une communauté qui représente une minorité de la population sénégalaise. Cette langue a fait l’objet de nombreux écrits et études, et pour cette raison le CIPADH a pu s’y intéresser.

Le mënik est une langue dont la construction syntaxique est de type sujet-verbe-objet, comme le français, le chinois ou encore le vietnamien [19]. Le Mënik serait composé de trois dialectes différents, cependant ces différents dialectes n’entravent pas la compréhension mutuelle des locuteurs [20]. L’alphabet est composé de 29 lettres : 23 consonnes et 6 voyelles. Sa codification remonte à 2005 [21].

 

Source : Alphabet ménik - Source :  Journal Officiel de la République du Sénégal

  

Adjaratou Sall, linguiste et chercheuse à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire de l’Université Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a travaillé de 2008 à 2011 dans un groupe de recherche sur le bédik. Dans ses travaux elle explique que les locuteurs actuels du mënik sont souvent bilingues et communiquent en règle générale aussi en peul et en malinké : une grande partie des locuteurs du mënik l’abandonne donc pour une langue plus usitée [22]. D’autre part, selon certaines de ses recherches, les locuteurs du mënik sont en grande majorité jeunes et ils manquent en maîtrise du langage. Lorsque ceux-ci migrent vers les villes, une importante partie de ces personnes abandonnent leur langue locale et ne la transmettent alors plus à leurs descendants [23]. Le bédik a perdu sa fonction de langue de communication dans la communauté au profit d’autres langues plus parlées. Cependant, la codification marque une première étape dans la revitalisation du bédik. Le décret de codification d’octobre 2005 insiste sur l’objectif sénégalais de faire des langues vernaculaires des langues nationales en raison de leur apport pour la culture du pays [24]. Le bédik aurait, d’après ce décret, déjà fait l’objet de projet de revitalisation par des missionnaires chrétiens. Toutefois, la codification ouvre la reconnaissance du bédik et alimente sa connaissance [25]. Au regard des recherche d’Adjaratou Sall, le bédik tient une place importante aujourd’hui dans l’éducation au niveau local : les écoles de la communauté emploient principalement des instituteurs locuteurs du mënik [26]. La communauté locale, les organisations de la société civile ainsi que l’Eglise ont permis d’entamer la revitalisation de cette langue [27].

 

En conclusion, la république du Sénégal a mis en place de nombreux outils, dans sa réglementation et sur le terrain pour protéger ses langues et à travers celles-ci, la culture de son pays. Sur la trentaine de langues que compte le Sénégal, certaines sont très mal documentées et il est presque impossible d’obtenir des informations sur certaines des langues vernaculaires de cette république d’Afrique de l’Ouest. Si le mënik fait preuve d’exception de par la nombreuse littérature et autres matériaux concernant cette langue, ce n’est pas le cas pour une grande partie des langues vernaculaire du pays. De nombreux programmes ont été lancés, mais, certaines langues risquent toujours l’extinction si les efforts de recherche et de codification sur ces langues ne se maintiennent pas.

 

EF - Assistante de Recherche au CIPADH

 

 

NOTES DE BAS DE PAGES :

-[1]“Menikdans l’Atlas UNESCO Des Langues.” Accessed August 18, 2017. http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap.

-[2]“Les 10 Langues Africaines Les plus Parlées.” RFI, May 26, 2017. http://www.rfi.fr/hebdo/20170526-10-langues-africaines-plus-parlees-arab....

-[3]“Des Milliers de Langues En Voie D’extinction.” Accessed August 18, 2017. http://www1.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/572.asp.

-[4]“La Mosaïque Linguistique Africaine : Carte Des Langues Parlées Sur Le Continent.” JeuneAfrique.com, February 5, 2015. http://www.jeuneafrique.com/33661/societe/la-mosaeque-linguistique-afric....

-[5]“Projet d’Atlas Linguistique de l’Afrique.” Accessed August 18, 2017. http://www.acalan.org/index.php/fr/projets/projet-d-atlas-linguistique-d....

-[6]“Langues Africaines: Le Numérique Au Service Du Bassa.” RFI, April 1, 2016. http://www.rfi.fr/hebdo/20160401-langues-africaines-bassa-numerique-inte....

-[7]“Les 10 Langues Africaines Les plus Parlées.” RFI, May 26, 2017. http://www.rfi.fr/hebdo/20170526-10-langues-africaines-plus-parlees-arab....

-[8]“Langues Africaines: Le Numérique Au Service Du Bassa.” RFI, April 1, 2016. http://www.rfi.fr/hebdo/20160401-langues-africaines-bassa-numerique-inte....

-[9] Ibid.

-[10]“Des Milliers de Langues En Voie D’extinction.” Accessed August 18, 2017. http://www1.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/572.asp.

-[11] Ibid.

-[12] Ibid.

-[13] Multilinguism, linguistic policy, and endangered languages in Senegal, Adjaratou Oumar Sall, Journal of Multicultural Discourses, Vol. 4, No. 3, November 2009, 313-330

-[14] Ibid.

-[15]“La Mosaïque Linguistique Africaine : Carte Des Langues Parlées Sur Le Continent.” JeuneAfrique.com, February 5, 2015. http://www.jeuneafrique.com/33661/societe/la-mosaeque-linguistique-afric....

-[16] Ibid.

-[17]“Présentation Générale - Gouvernement Du Sénégal.” Accessed August 23, 2017. https://www.sec.gouv.sn/Presentation-generale.html.

-[18] “Menikdans l’Atlas UNESCO Des Langues.” Accessed August 18, 2017. http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap.

-[19] “JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU SENEGAL.” Accessed August 23, 2017. http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article4795.

-[20] Multilinguism, linguistic policy, and endangered languages in Senegal, Adjaratou Oumar Sall, Journal of Multicultural Discourses, Vol. 4, No. 3, November 2009, 313-330

-[21]“JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU SENEGAL.” Accessed August 23, 2017. http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article4795.

-[22] Multilinguism, linguistic policy, and endangered languages in Senegal, Adjaratou Oumar Sall, Journal of Multicultural Discourses, Vol. 4, No. 3, November 2009, 313-330

-[23] Endangered languages and linguistic policy in Senegal:the Mënik’s case, Adjaratou Sall, Laboratoire de linguistique, IFAN- Université Cheikh Anta Diop. Accessible à : https://www.academia.edu/212621/Multilinguism_linguistic_policies_and_en...

-[24] “JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU SENEGAL.” Accessed August 23, 2017. http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article4795.

-[25]“JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU SENEGAL.” Accessed August 23, 2017. http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article4795.

-[26]Endangered languages and linguistic policy in Senegal:the Mënik’s case, Adjaratou Sall, Laboratoire de linguistique, IFAN- Université Cheikh Anta Diop. Accessible à : https://www.academia.edu/212621/Multilinguism_linguistic_policies_and_en...

-[27]Endangered languages and linguistic policy in Senegal:the Mënik’s case, Adjaratou Sall, Laboratoire de linguistique, IFAN- Université Cheikh Anta Diop. Accessible à : https://www.academia.edu/212621/Multilinguism_linguistic_policies_and_en...

 

WEBOGRAPHIE:

-“A La Rencontre Des Minorités Ethniques: Les Bedik et Les Bassari.” Accessed August 23, 2017. http://pays-bassari.blogspot.com/2014/09/a-la-rencontre-des-minorites-et....

-“Des Milliers de Langues En Voie D’extinction.” Accessed August 18, 2017. http://www1.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/572.asp.

-Gomila, J., and M. P. Ferry. “Notes sur l’ethnographie des Bedik (Sénégal oriental).” Journal de la Société des Africanistes 36, no. 2 (1966): 209–50. doi:10.3406/jafr.1966.1409.

-“JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE DU SENEGAL.” Accessed August 23, 2017. http://www.jo.gouv.sn/spip.php?article4795.

-“La Mosaïque Linguistique Africaine : Carte Des Langues Parlées Sur Le Continent.” JeuneAfrique.com, February 5, 2015. http://www.jeuneafrique.com/33661/societe/la-mosaeque-linguistique-afric....

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-“Présentation Générale - Gouvernement Du Sénégal.” Accessed August 23, 2017. https://www.sec.gouv.sn/Presentation-generale.html.

-“Projet d’Atlas Linguistique de l’Afrique.” Accessed August 18, 2017. http://www.acalan.org/index.php/fr/projets/projet-d-atlas-linguistique-d....

Sall, Adjaratou Oumar. “Multilinguism, Linguistic Policy, and Endangered Languages in Senegal.” Journal of Multicultural Discourses 4, no. 3 (November 1, 2009):

- Endangered languages and linguistic policy in Senegal:the Mënik’s case, Adjaratou Sall, Laboratoire de linguistique, IFAN- Université Cheikh Anta Diop. Accessible à : https://www.academia.edu/212621/Multilinguism_linguistic_policies_and_en...

-La réciprocité en Mënif. Adjaratou Oumar Sall, Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Accessible à http://www.sudlangues.sn/IMG/pdf/1_LA_2-_Article_A-_Sall_RA_c_ciprocitA_...

-Steadman-Jones, Richard. “Language and Ontology in Colonial and Postcolonial Senegal.” Interventions 8, no. 1 (March 1, 2006): 102–15. doi:10.1080/13698010500514913.

 

 

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