Double négatif – Ivan Vladislavic

Lectures.- L’Apartheid, régime ségrégationniste en vigueur en Afrique du Sud jusqu’en 1991, surprend par sa dureté et par sa durée. Pourtant en vingt-cinq ans, force est de constater qu’hormis lors du décès de Mandela, la réflexion sur l’inégalité raciale en Afrique du Sud et les enseignements qu’elle peut apporter ne sont que peu soulevés. L’ouvrage d’Ivan Vladislavic, Double négatif, permet une immersion dans la vie quotidienne du pays, au moment où ce système inacceptable s’effondre. « Sans doute le plus autobiographique de ses romans », l’histoire de Neville, un étudiant pacifiste qui fait le choix de s’exiler en Angleterre, raconte le bouleversement qu’a connu le pays et la fracture qui le caractérisait. L’utilisation du lexique et de la sémantique photographique tout au long du roman permet ainsi au lecteur de « mieux voir », mieux comprendre et mieux relativiser cette période d’injustice « raciale » institutionnalisée.

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Double négatif de Ivan Vladislavic. Publié aux éditions zoé.

Neville, qui semble être l’avatar de l’écrivain, a grandi dans une famille blanche en Afrique du Sud. Dans son quartier privilégié, les réflexions et discussions qu’il tient incarnent les problèmes d’un système qui se légitimait alors largement par l’économie. L’auteur évoque la question du « Capital à dominante raciale, les moyens de production, le fonctionnement du complexe militaro-industriel » comme autant de faits responsables du prolongement d’un système ailleurs dépassé. « Imaginez seulement que vous ayez travaillé toute votre vie au fond d’une putain de mine d’or et que vous n’ayez toujours pas de quoi nourrir votre famille. Vous pouvez l’imaginer ? Non vous ne pouvez pas. C’est ça le problème » dit-il à un voisin, procureur de profession. Et celui-ci de répondre à l’adolescent : « Qu’est-ce que tu y connais à la vrai vie ? Quand tu auras un peu de vécu, vu des choses, tu feras moins le malin. Si tes camarades blacks s’emparaient du pays, ils le mèneraient droit à la faillite. C’est ce qui est arrivé dans tout le reste de l’Afrique. » Et pourtant, l’Afrique du Sud, qui n’est plus une possession d’une minorité oppressante blanche n’est pas en faillite.

Une réflexion sur l’engagement

« Sous un gouvernement qui emprisonne un seul être injustement, la place du juste est aussi en prison » a écrit David Thoreau en 1862. C’est précisément le dilemme qui s’impose à l’étudiant, notamment dans ses conversations avec son père. Ce dernier, qui a peur pour son fils, refuse que la violence serve à lutter contre la violence : « je ne veux pas que tu règles tes différends à coups de poings » lui affirme-t-il. Alors qu’il manifeste contre les arrestations arbitraires, contre la violence policière ou contre les détentions sans jugements, Neville reconnaît qu’il s’assurait systématiquement d’être précédé par deux ou trois étudiants derrière lesquels il  pouvait se cacher, ne souhaitant pas voir son nom ressortir par crainte de représailles ou d’arrestations. Le débat atteint son paroxysme lors de l’allocution – dans une école – d’un « révolutionnaire » qui, citant lui-même Lénine, affirme qu’il y’aura des victimes ». Une fille dans l’assistance prend alors la parole pour « contester le choix de ‘cibles molles’, le meurtre de nouveau-nés, ce à quoi l’orateur lui répond qu’ « il ne s’agit pas d’un jeu de société,  il s’agit d’une révolution ! » et d’ajouter qu’ « il n’y a pas de spectateurs innocents. » Devant la volonté de justice, ces considérations rappellent le caractère sacré de la vie d’un enfant. Cette question trouve encore aujourd’hui une résonnance, comme en témoigne le travail de certaines ONG qui militent pour la protection des enfants-soldats assimilés à des victimes.

La photographie

Thème central de ce livre, la photographie est continuellement au cœur des débats de la scène publique, selon qu’elle est envisagée comme dénonciatrice, voyeuriste, manipulée, réaliste, artistique …  Cette problématique pose ici des questions d’ordre philosophique. Accompagné par un photographe professionnel et un journaliste, Neville se demande ce qui fait la différence dans une photo qui se démarque. « Dévoile-moi quelque chose, baby, je veux voir de l’action », ce à quoi répond le photographe : « l’action, il y en a partout. » Dans un pays soumis à un bouleversement sans précédent, il est intéressant de poser la question du quotidien et de se focaliser sur l’analyse de l’individu. Subjective, la photo – parce qu’elle fait appelle à notre affect – marque, avec souvent plus d’intensité qu’un texte. L’explication du photographe professionnel quant à l’utilité de ses photographies mérite de s’y attarder. Expliquant qu’il ne cherche pas à prouver quelque chose en photographiant, il explique : « pour parler comme un musicien, je recherche les harmoniques. Disons qu’il y a un déséquilibre en moi, que les plateaux de ma balance ne sont pas de niveau et que quelque chose quelque part dans ces rues peut les amener à l’équilibre. La photographie qui en résulte – à moins que ce ne soit l’acte même de photographier ? – rétablit l’ordre. Finalement la photographie structure ce roman, « en fixant sur la pellicule le moment où tout bascule, l’instant où les évènements se précipitent, la fin de l’apartheid aurait-elle une chance de devenir intelligible ? ». « Le sens des scènes éclairées par l’auteur, sur la page qui se substitue à la photographie, nous amène, nous lecteurs, à mieux voir. ».

D’autant que la photographie permet de se plonger dans les images de l’histoire.

Historique

Véritable témoignage historique, le récit d’Ivan Vladislavic dépeint sa perception de la fin de l’apartheid. Après avoir « filé à Londres pour éviter la conscription », son retour en Afrique du Sud coïncide avec la fin du régime ségrégationniste. « Les Sud-Africains se parlaient soudain les uns aux autres. Ils ne voulaient plus la boucler. (…) Le monde entier regardait avec surprise ces adversaires de la veille qui s’étaient mis ensemble pour reformuler l’avenir. » Sa description permet ainsi d’appréhender ce changement d’une perspective à la fois intérieure et extérieur, et ne pas faire l’impasse du ressenti des Afrikaans, dont certains étaient – comme c’est le cas ici – antiraciste et égalitaire. Loin d’idéaliser ce changement capital, l’auteur décrit à la manière d’une photographie, saisissant des moments ou des réflexions pour en dresser des « portraits ». « Tout le monde disait que Jobourg était devenu trop cher et trop dangereux pour des communautés d’étudiants. De plus en plus de jeunes restaient à la maison jusqu’à leur mariage. Une génération de Peter Pan. » Loin des grandes considérations politiques et économiques, cela permet d’analyser cette transition en observant la vie des gens. C’est donc une forme de sociologie qualitative que pratique ici l’auteur, observant les interactions entre les individus. Certaines réserves sont toutefois exprimées quant à la réussite du changement. Il trouve, en effet, un emploi pour une chaîne de télévision qui réalise des « publicités destinées à la nation arc-en-ciel, où une joyeuse bande d’ami, au sein de laquelle chacun des principaux groupe de la population est représenté, se réunissait autour d’un braai pour boire des bières et faire griller des côtelettes. » Pourtant, il constate que « cette camaraderie insouciante qui régnait parmi les acteurs ne s’étendait pas à l’équipe de tournage. » Dehors, il affirme avoir « trouvé que le présent ressemblait furieusement au passé ».

Neville fait le choix de rentrer dans le pays qui l’a vu naître, « pour faire partie de la nouvelle Afrique du Sud. » L’espoir et l’humanisme qui le guident sont des réalités exemplaires pour quiconque défend les droits de l’Homme et la paix à travers le monde. Sans idéaliser un progressisme social largement imparfait, ce livre invite à la réflexion quant à l’engagement pour une cause « juste », pour la liberté et pour l’égalité.

 

Tadeusz Roth

Assistant de recherche

 

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