Entre échecs et réussites, retour sur les événements marquants la carrière de Kofi Annan à la tête des Nations Unies

Le 18 août dernier, l’ancien Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et Lauréat du Nobel de la paix, Kofi Annan, s’est éteint à l’âge de 80 ans. Personnage emblématique de la diplomatie mondiale et premier Secrétaire général issu de l’Afrique subsaharienne, cet article tente de revenir sur quelques moments clés qui ont marqué sa carrière à la tête des Nations Unies.

Français

Kofi Annan - Source: Flickr

Né le 8 avril 1938 dans son pays d’origine, le Ghanéen Kofi Annan fut le septième Secrétaire général de l’ONU. Arrivé au poste en 1997, il sera réélu de 2001 à 2006 pour un deuxième mandat consécutif. Lors de sa première élection, Monsieur Annan annonce son objectif d’« assainir les Nations Unies, les rendre plus présentes et plus efficaces, plus sensibles aux souhaits et aux besoins de ses membres et plus réalistes dans leurs buts et engagements » [1]. Ainsi, son but prioritaire était de réformer le système onusien à travers notamment la défense des droits de l’homme, le maintien de la paix ainsi que de la sécurité internationale, le renforcement des actions de l’ONU en matière de développement et la promotion des valeurs d’égalité, de tolérance et de dignité. Son mandat  fut surtout marqué par son envie de rapprocher l’ONU des peuples afin de rétablir la confiance de l’opinion publique mondiale envers l’Organisation [2]. Afin d’atteindre son but, Kofi Annan mettra en place plusieurs initiatives dont les plus notables restent le rapport « Rénover l’Organisation des Nations Unies : un programme de réforme » ; « La Déclaration du Millénaire » ainsi que le rapport « Renforcer l’ONU : un programme pour aller plus loin dans le changement » [3]. Bien que de tels actions fassent partie des bilans positifs de la carrière de Monsieur Annan, ce dernier rencontrera, néanmoins, de grands moments de crise. En effet, diverses guerres et atrocités dans le monde marqueront la période à laquelle il exerce ses fonctions de Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix (1993 - 1996) ainsi que de Secrétaire général (1997 - 2006). Parmi celles-ci, la guerre de Bosnie, le génocide du Rwanda ainsi que la guerre en Irak sont considérés comme les plus grands échecs de Kofi Annan à la tête de l’Organisation.

 

La guerre de Bosnie et le massacre de Srebrenica

Une politique de nettoyage ethnique des populations non-Serbes a eu lieu de 1992 à 1995 au nord-est et nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine. Les Serbes avaient pour but de relier leur pays aux territoires serbes de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine afin de créer une République serbe de Bosnie (RS). Cela eut pour conséquence d’une part des déplacements de la population dans toute la Bosnie et d’autre part une importante modification de la répartition des ethnies dans la région [4].
Durant cette période de guerre s’est déroulé le massacre de Srebrenica du 7 au 13 juillet 1995 faisant près de 8'000 victimes. Cette invasion, qui dura 7 jours, a permis aux Serbes d’assiéger la ville de Srebrenica située à l’Est de la Bosnie-Herzégovine où résident majoritairement des musulmans [5]. Afin de venir en aide aux civils, l’ONU autorisera le feu vert aux frappes aériennes par l’OTAN ainsi que l’envoi de près de 600 Casques bleus sur place. Toutefois, les Serbes qui profitèrent de l’impuissance des Casques bleus, les prirent en otage. Les Serbes bénéficieront de cette occasion pour entrer en négociation avec l'ONU et demander la fin des bombardements par l’OTAN en contrepartie de la libération des otages. En cédant à cette demande, l’ONU permettra aux Serbes de prendre d’assaut la ville de Srebrenica le 7 juillet 1995 [6].

Bien que l’ONU fût l’organisation internationale la plus impliquée dans la gestion des conflits yougoslaves, elle connaîtra un échec sur plusieurs niveaux. En effet, les causes de cet échec trouvent racine dans la mauvaise gestion des politiques onusiennes dans la région, les faibles compétences juridiques de l’organisation et la non-conceptualisation du « maintien de la paix » [7]. L’incapacité de l’ONU à mettre fin à cette guerre fera partie d’un des plus gros échecs de la carrière diplomatique de Monsieur Annan, chef adjoint des opérations de maintien de la paix à ce moment-là. Suite à cette déception, il tiendra les propos suivants :

« Par nos graves erreurs de jugements et notre incapacité à comprendre l'ampleur du mal auquel nous étions confrontés, nous avons échoué à faire notre part pour protéger les habitants de Srebrenica face aux campagnes planifiées de massacres par les forces serbes, écrit le diplomate ghanéen. Srebrenica cristallise une vérité que l'ONU et la communauté internationale ont compris trop tard : la Bosnie- Herzégovine était autant un conflit militaire qu'une cause morale. » [8]

 

Le génocide au Rwanda

En 1994, Kofi Annan, étant toujours Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, connaîtra un deuxième échec dans sa carrière. Il s’agit cette fois-ci du génocide rwandais qui a pris place du 6 avril au 4 juillet 1994. Avec un bilan de près de 800'000 morts en l’espace de 100 jours, ce génocide marque l’histoire par son nombre élevé de victimes dans une période de temps record. Afin de comprendre les raisons d’un tel acte, nous devons remonter à la période de la colonisation. A cette époque, les colonisateurs considéraient la tribu Tutsie comme étant supérieur par leur intelligence et leur rapprochement aux peuples européens contrairement à la tribu des Hutus, qui eux, seraient issus de classes socioéconomiques inférieures. Ainsi, avec le temps, une certaine discrimination raciale va naître au Rwanda et le pays assistera à l’exil de nombreux Tutsis au début des années 60. Cela aboutira à une guerre civile entre les deux ethnies et provoquera le début du génocide [9].
En 1998, Monsieur Annan reviendra sur cet échec lors d’un discours dans lequel il tiendra les paroles suivantes :

« Aujourd’hui, nous savons que ce que nous avons fait alors était loin d’être suffisant ; pas assez pour protéger le Rwanda contre lui-même, pas assez pour honorer les idéaux pour lesquels les Nations unies existent. » [10]

 

La guerre en Irak et l’affaire « pétrole contre nourriture »

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, l’alliance militaire américano-britannique se lança dans une guerre contre le régime irakien le 20 mars 2003. Également connue sous le nom de « seconde guerre du Golfe », elle provoquera, en l’espace de trois semaines, la chute du régime de Saddam Hussein suite à l’occupation de Bagdad par la coalition américano-britannique. Toutefois, l’Irak connaitra par la suite une guerre civile dû à la montée des groupuscules irakiens de résistance, l’augmentation des attaques de l’armée irakienne et la fragmentation de la société irakienne. La guerre d’Irak prendra fin le 18 décembre 2011 notamment par le retrait progressif des troupes de la coalition et les changements politiques engendrés par l’arrivée de Barack Obama à la présidence des États-Unis [11].

L’incapacité des Nations Unies à intervenir dans cette guerre marque une nouvelle fois un échec dans la carrière du secrétaire général. À ce sujet, il exprimera les propos suivants : "le plus mauvais moment a été la guerre en Irak qu'en tant qu'Organisation, nous n'avons pas pu l'empêcher et j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour cela" [12]. En effet, dès son départ, Kofi Annan a affirmé que l’offensive américano-britannique contre l’Irak était contraire à la Charte de l’ONU. Jugé illégal par les instances onusiennes, les États-Unis ont tout de même pris les devants pour lancer l’attaque et cela malgré l’absence de l’unanimité au sein du Conseil de sécurité sur la question de l’invasion de l’Irak [13].

Entre-temps, le programme «   Pétrole contre nourriture  » mis en place en 1996 fera scandale. Ce programme avait pour but de permettre à l’Irak de vendre du pétrole afin de pouvoir acheter des vivres et des médicaments en vue de secourir le peuple irakien lors de la soumission du pays à un embargo. L’ONU s’engagea à superviser l’exportation du pétrole, l’utilisation des revenus ainsi que la distribution de la nourriture et des médicaments. Cependant, un système de corruption se mettra en place par le gouvernement irakien de Saddam Hussein, qui demandera des surcharges et des commissions illégales à ses clients et fournisseurs. Des sommes importantes seront non seulement transférées à l’étranger dans des ambassades irakiennes mais également déposées dans des comptes offshores. En raison du scandale perpétré par le programme « Pétrole contre nourriture », l’ONU décidera d’y mettre un terme en 2000, c’est-à-dire 3 ans plus tôt que prévu [14].

En 2004, suite à la publication par un journal irakien des noms de personnalités ayant tiré profit de cette corruption, Kofi Annan créera une commission indépendante afin d’« enquêter sur de possibles cas de corruption et de détournement de fonds dans la gestion de ce programme par l'ONU. »  Fortement critiqué et dénigré, cette affaire laisse des séquelles difficiles à oublier pour Monsieur Annan bien que les accusations les plus graves lui seront retirées plus tard [15].

 

Le rapport du Millénaire et la campagne de lutte contre le sida

En 2000, s’est tenu le Sommet du Millénaire à New York, rassemblant avec succès un très grand nombre de chefs d’État.  Lors de cet événement, et comme l’indiquait son rapport pour le Millénaire, Kofi Annan a souligné l’importance selon laquelle « l’être humain doit être mis au centre de tous les programmes, pour aider, dans le monde entier, des hommes, des femmes et des enfants à vivre mieux » [16]. Considéré comme un moment historique, les 189 États membres ont adopté la Déclaration du Millénaire énonçant les huit objectifs suivants [17] :

1. Éliminer l’extrême pauvreté et la faim
2. Assurer l’éducation primaire pour tous
3. Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes
4. Réduire la minorité infantile
5. Améliorer la santé maternelle
6. Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies
7. Préserver l’environnement
8. Mettre en place un partenariat mondial pour le développement

Parmi ces objectifs, un des plus grands succès de Kofi Annan a été son combat contre le VIH (objectif n°6). En effet, cette thématique était une priorité personnelle pour ce dernier et grâce à son appel à la communauté internationale, il réussira à établir un partenariat avec le Fonds mondial. Cette action a permis de sauver plus de 22 millions de vies. Reconnu pour avoir massivement contribué à la création du Fonds mondial, il poursuivra son engagement même après la fin de sa carrière onusienne [18].  En outre, compte tenu du faible taux de personnes informées sur la problématique du Sida, Kofi Annan a lancé une initiative appelée « Médias du monde et Sida » afin de pouvoir sensibiliser ces derniers. De par son fort engagement et sa détermination dans cette lutte, il recevra le Prix du leadership de l’ONUSIDA en 2016 [19].

 

Prix Nobel de la paix

L’année même de sa réélection pour le poste de Secrétaire général en 2001, Kofi Annan reçoit le prix Nobel de la paix conjointement avec l’ONU pour ses « efforts en faveur d'un monde mieux organisé et plus pacifique » [20].

 

La poursuite de ses engagements

Suite à l’accomplissement de son dernier mandat au sein des Nations Unies, Monsieur Annan continuera à rester engagé sur le plan international.

En effet, en 2012, il sera nommé médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie.  En raison de la militarisation du conflit, le manque d’unanimité au sein du Conseil de sécurité dans les prises de décisions, les divisions au sein de la communauté internationale et l’insuffisance des soutiens que la cause méritait, il décide de mettre un terme à son rôle de médiateur après quelques mois d’exercice [21].

Néanmoins, Kofi Annan qui porte un attachement tout particulier pour la promotion de la paix, des droits de l’homme ainsi que du développement durable, va poursuivre son engagement non seulement en tant que membre du groupe « The Elders », dont Nelson Mandela en est le fondateur, mais également à travers sa fondation « Kofi Annan Foundation » [22].

 

Décès et hommages

Homme de paix, de courage, de détermination et de grand humanisme, Kofi Annan décède le 18 août 2018 en Suisse suite à une brève maladie. Dès lors, de nombreux hommages sur Twitter lui ont été rendus par les personnages de la scène internationale. 

Source: Twitter @antonioguterres 

Source: Twitter @NAkufoAddo 

Source: Twitter @EmmanuelMacron 

Source: Twitter @theresa_may 

Source: Twitter @amerkel57 

 Par Kosala Karunakaran 

 

Références :

[1]CHETAIL, Vincent. (2006). La réforme de l'ONU depuis le sommet mondial de 2005 : bilan et perspectives, Relations internationales, 128(4), p. 80.

[2]ONU. « Anciens Secrétaires généraux de l'ONU – Kofi Annan », ONU, Disponible en ligne : https://www.un.org/sg/fr/content/kofi-annan. (Consulté le 03.09.2018).

[3]CHETAIL, Vincent. (2006). La réforme de l'ONU depuis le sommet mondial de 2005 : bilan et perspectives, Relations internationales, 128(4), p. 80.

[4] ROBIN-HUNTER, Laurence. (2005). Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine : buts atteints ? Revue Géographique de l'Est, 45(1), p.1-16.

[5] Ibid.

[6] Herodote. (03.07.2017). « 7-13 juillet 1995, Massacre de Srebrenica », Herodote, Disponible en ligne :  https://www.herodote.net/7_13_juillet_1995-evenement-19950707.php. (Consulté le 27.08.2018).

[7]TARDY, Thierry. (2006). L'ONU et la gestion des conflits yougoslaves (1991-1995) : faillite d'une institution, faillite des États ? Relations internationales, 128(4), p. 37-53.

[8]Le Monde. (18.08.2018). Mort de Kofi Annan : les dates marquantes de sa carrière à l’ONU », Le Monde, Disponible en ligne : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2018/08/18/mort-de-kofi-annan-les-dates-marquantes-de-sa-carriere-a-l-onu_5343828_3382.html. (Consulté le 27.08.2018).

[9] « Pourquoi y a-t-il eu un génocide au Rwanda», Futura Sciences, Disponible en ligne : https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/epoque-contemporaine-y-t-il-eu-genocide-rwanda-5528/. (Consulté le 27.08.2018).

[10]Le Monde. (18.08.2018). « Mort de Kofi Annan : les dates marquantes de sa carrière à l’ONU », Le Monde, Disponible en ligne : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2018/08/18/mort-de-kofi-annan-les-dates-marquantes-de-sa-carriere-a-l-onu_5343828_3382.html. (Consulté le 27.08.2018).

[11]PERY, Christophe. « Irak Guerre d’ (2003-2011)  », Universalis, Disponible en ligne : https://www.universalis.fr/encyclopedie/guerre-d-irak/. (Consulté le 27.08.2018).

[12]Le Monde. (19.12.2006). « Pour Kofi Annan, la guerre en Irak a été son "plus mauvais moment" à la tête de l'ONU », Le Monde, Disponible en ligne :https://www.lemonde.fr/international/article/2006/12/19/la-guerre-en-irak-reste-le-plus-mauvais-souvenir-de-kofi-annan-a-la-tete-de-l-onu_847512_3210.html. (Consulté le 28.08.2018).

[13]DAOUDI, Mounia. (16.09.2004). « La guerre en Irak "illégale" pour Kofi Annan », RFI, Disponible en ligne :http://www1.rfi.fr/actufr/articles/057/article_30522.asp. (Consulté le 28.08.2018).

[14]Le Monde. (05.08.2011). « "Pétrole contre nourriture", un scandale mondial », Le Monde, Disponible en ligne :https://www.lemonde.fr/societe/article/2011/08/05/petrole-contre-nourriture-un-scandale-mondial_1555883_3224.html. (Consulté le 28.08.2018)

[15]Ibid.

[16]ONU. « Objectifs du Millénaire pour le développement et l’après-2015 », ONU, Disponible en ligne : http://www.un.org/fr/millenniumgoals/bkgd.shtml. (Consulté le 28.08.2018).

[17]Ibid.

[18]Le Fonds mondial.(18.08.2018). « En mémoire de Kofi Annan », The Global Fund, Disponible en ligne : https://www.theglobalfund.org/fr/news/2018-08-18-remembering-kofi-annan/. (Consulté le 27.08.2018).

[19]SIDIBE, Michel. (20.08.2018). « L’héritage de Kofi Annan dans la lutte contre le sida », Un Aids, Disponible en ligne : http://www.unaids.org/fr/resources/presscentre/featurestories/2018/august/kofi-annan-aids-legacy. (Consulté le 27.08.2018).

[20]AFP. (18.08.2018). « Kofi Annan, une vie pour les Nations Unies », Libération, Disponible en ligne : http://www.liberation.fr/planete/2018/08/18/kofi-annan-une-vie-pour-les-nations-unies_1673319. (Consulté le 27.08.2018).

[21]RTS. (03.12.2012). « Kofi Annan quitte son poste de médiateur pour la Syrie », Radio Télévision Suisse (RTS), Disponible en ligne : https://www.rts.ch/info/monde/4174194-kofi-annan-quitte-son-poste-de-mediateur-pour-la-syrie.html. (Consulté le 27.08.2018).

[22]Le Figaro.(18.08.2018). « Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, est mort », Le Figaro, Disponible en ligne : http://www.lefigaro.fr/international/2018/08/18/01003-20180818ARTFIG00051-kofi-annan-ancien-secretaire-general-de-l-onu-est-mort.php. (Consulté le 28.08.2018).

 

Category: