Focus sur l’Estonie : menaces russes post-URSS

ACTUALITES – L’Estonie, petit pays d’une superficie totale de 45 339 km2 comptant 1 315 635 habitants, est connu pour son histoire houleuse d’ancien membre URSS, ainsi que son charme baltique qui attire chaque année de nombreux touristes. Le pays n’a toutefois pas attiré d’attention médiatique notable depuis son indépendance, malgré l’inquiétude nationale actuelle liée à la menace d’une invasion russe. Retour sur l’histoire de cet ancien pays soviétique, ses relations contemporaines à la Russie et les présentes questions de sécurité nationale.   

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Estonian army faces OPFOR during Saber Junction 14 - source: Flickr

Dissolution de l’Union Soviétique et apparition d’une Estonie indépendante

En 1991, au lendemain de la guerre froide et de la dissolution de l’Union Soviétique, l’Estonie est apparue en tant qu’Etat indépendant.  Le nouveau pays a dû relever de nombreux défis avant d’intégrer l’Union Européenne (UE) en 1995, et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en 2004, à commencer par se distancer de la Russie. En effet, la langue et la culture russe occupaient des places dominantes au sein des pays membres de l’URSS, ce qui a mené lors de la dissolution de l’état fédéral communiste à une recherche d’identité nationale estonienne construite en opposition aux valeurs soviétiques. [1] Ceci a contribué au rétablissement partiel de l’unité et de la stabilité domestique, tout en entrainant l’exclusion et la stigmatisation des minorités russophones, perçues comme des « menaces ethniques ». [2] Pour exemple, Endel Lippmaa, membre du congrès estonien entre 1990 et 1999, déclarait qu’ « accorder la nationalité estonienne à des résidents non-ethniques, y compris russes, pourrait détruire la souveraineté de la république de l’intérieur. » [3]  Par conséquent, l’Estonie adopta dès 1995 des mesures d’exclusion, en n’accordant la nationalité estonienne qu’aux individus ayant été citoyens du pays entre 1920 (fin de la guerre d’indépendance estonienne) et 1939 (début de la seconde guerre mondiale). [4]

De plus, les relations russo-estoniennes sont, depuis la dissolution de l’URSS, caractérisées par des accords frontaliers complexes. A plusieurs reprises, en 1998, 2005 et 2003, la Russie refuse de signer des traités territoriaux, avant de finalement accepter en 2014. [5] Toutefois, les mesures consenties sont aujourd’hui encore en suspens et ont récemment été perturbées par l’intervention russe en Ukraine. La crise de Crimée de 2014 a effectivement mené à la détérioration des relations entre la Russie et l’Union Européenne (dont, comme susmentionné, fait partie l’Estonie), et à l’inquiétude estonienne d’un débordement du conflit dans les pays baltes, apportant une dimension de sécurité nationale aux négociations frontalières. [6]           

Les dilemmes actuels

Ainsi, la préoccupation estonienne concernant des menaces à la sécurité nationale semble être grandissante. Dans un premier temps, l’intégration du pays à l’UE et à l’OTAN était en grande partie motivée par la protection que garantissent ces alliances. [7] Néanmoins, l’Estonie a été la cible de nombreuses provocations au cours de ces dernières années, à la fois pour des raisons d’ordre matériel et identitaire. Par exemple, 51% des estoniens « non-ethniques » sont classés dans des recensements nationaux comme étant « peu intégrés » ou « inintégrés ». [8] De plus, des études indiquent que parmi les estoniens dont la première langue n’est pas le dialecte national, 62% parlent couramment le russe. [9] Par conséquent, dû à la présence considérable de minorités russophones en Estonie, le gouvernement du pays semble être depuis la fin de la guerre froide méfiant de « loyautés ethniques », expliquant son rejet d’identités multiples parmi la population estonienne. [10]

D’autre part, la recherche académique d’Aleksandra Kuczynska-Zonik nous apprend que la Russie a au fils des années instauré dans les pays Baltes (Estonie, Lituanie et Lettonie) des « outils d’influence » à travers des instruments de « soft power » (moyens de persuasion non coercitifs), afin de donner de la légitimité à son intérêt particulier pour les anciens états soviétiques. [11] Dans un premier temps, le gouvernement Russe aurait infiltré les médias de ces pays, diffusant de la propagande anti-Américaine et encourageant la haine ethnique afin, d’une part, de discréditer les influences occidentales du gouvernement estonien et, d’autre part, de se garantir la loyauté des minorités Russes. [12] La Russie semblerait aussi miser sur une influence financière - illustrée par le financement de diverses ONG défendant les politiques russes-, des outils de diplomatie -par exemple en accusant les pays baltes de violations des droits de l’homme- ou de contrôle idéologique, en initiant en 2010 un mouvement antinazi représentant les valeurs et les intérêts russes sur le plan international. [13]

En termes de « hard power » (inversement, des moyens militaires et économiques), les politologues Viljar Veebel et Illimar Ploom théorisent que la Russie tente de réétablir son autorité sur les anciens territoires soviétiques depuis une dizaine d’années. [14] Un sondage estonien d’opinion public réalisé en 2016 démontre que 35% des citoyens du pays s’accordent pour dire que les efforts russes pour regagner contrôle du pays ont un impact direct sur leur sécurité. [15] Les menaces d’une cyberattaque -permettant au gouvernement russe d’influencer les politiques domestiques du pays-, ainsi que d’attaques terroristes seraient les principales préoccupations des citoyens estoniens. [16]

En réponse à ce danger perçu, l’Estonie a -d’après les médias étrangers- commencé à se préparer pour une guerre. Effectivement, la « Ligue de Protection Estonienne » organise depuis 2015 des sessions d’entrainement militaire pour les citoyens du pays, afin de pallier une armée de seulement 6'000 personnes. [17] La motivation d’enseigner des techniques de guerre à la population dans son ensemble se traduit aussi par l’apprentissage de la création de bombes, ou au gouvernement estonien, depuis la crise ukrainienne, qui encourage les civils à conserver des armes à feu chez eux. [18] Cette résistance citoyenne est publiquement affichée, vraisemblablement dans l’espoir de dissuader la Russie d’une attaque potentielle. [19]

Toutefois, en sa qualité de membre de l’OTAN, l’Estonie devrait théoriquement pouvoir compter sur le soutien de ses alliées (les Etats-Unis et de nombreux pays européens) dans l’éventualité d’une invasion russe. Cependant, depuis l’élection de Donald Trump aux USA -dont la disposition amicale envers Vladimir Poutine inquiète-, et la monté de l’extrême droite en Europe, l’Estonie est de plus en plus anxieuse quant à l’intervention de ses alliés, expliquant la création d’une « milice citoyenne ». [20]  

Néanmoins, les médias rapportent depuis mars 2017 que des soldats français ont été envoyés en Estonie, après la décision de l’OTAN de déployer des forces armées en Pologne, en Lituanie, en Lettonie et en Estonie suite à l’annexion de la Crimée, dans le but de contrer la menace russe. [21]                

Conclusion

L’Estonie a donc réalisé avec succès sa transition de membre de l’Union Soviétique à pays indépendant européen et allié de l’OTAN depuis la dissolution de l’URSS, et jouie aujourd’hui d’une prospérité faisant de l’Etat l’un des pays les plus riches d’Europe de l’Est. Toutefois, la complexité de ses relations culturelles, territoriales et ethniques avec la Russie depuis la fin de la guerre froide met en danger la souveraineté et l’indépendance de l’Estonie. L’intervention récente de puissances européennes, toutefois, semble avoir apaisé les craintes des citoyens du pays, qui se concentrent dorénavant sur des questions d’immigration liées à la crise migratoire européenne, d’après une enquête réalisée en 2017. [22] Toutefois, des cas comme l’arrestation d’un russe soupçonné de préparer une cyberattaque en Estonie le 7 novembre 2017 constituent des piqûres de rappel quant au danger latent de friction avec la Russie. [23]       

Par Manon Fabre - Assistante de Recherche au CIPADH

Notes de bas de page

[1] Mole, R. C. M. (2012). The Baltic states from the Soviet Union to the European Union: Identity, discourse and power in the post- communist transition of Estonia, Latvia and Lithuania. New York, NY: Earthscan.

[2] IBID

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[4] IBID

[5] IBID

[6] Gromilova, A. (2016). Resolving the Russo-Estonian Border Dispute in the Wake of the Ukrainian Crisis. Revista De Stiinte Politice, (51), 49-62.

[7] Koort, K. (2014). The Russians of Estonia. World Affairs, 177(2), 66-73.

[8] IBID

[9] IBID

[10] Kuczyńska-Zonik, A. (2016). RUSSIA'S SOFT POWER IN THE BALTIC STATES. Journal Of International Relations / Medzinarodne Vztahy, 14(1), 36-57.

[11] IBID

[12] IBID

[13] IBID

[14] Veebel, V., & Ploom, I. (2016). ESTONIAN PERCEPTIONS OF SECURITY: NOT ONLY ABOUT RUSSIA AND THE REFUGEES. Journal On Baltic Security, 2(2), 35-70.

[15] IBID

[16] IBID

[17] Kramer, A. E. (2016). “Spooked by Russia, Tiny Estonia Trains a Nation of Insurgents”. The New York Times. Retrieved from https://www.nytimes.com/2016/11/01/world/europe/spooked-by-russia-tiny-estonia-trains-a-nation-of-insurgents.html?_r=1

[18] IBID

[19] IBID

[20] “Estonia counts on NATO, but worries about Donald Trump”. (2016). The Economist. Retrieved from http://www.economist.com/news/europe/21710862-militia-moms-are-practising-their-marksmanship-just-case-estonia-counts-nato-worries

[21] « Otan: arrivée des soldats français en Estonie ». (2017). Le Figaro. Retrieved from  http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/03/20/97001-20170320FILWWW00265-otan-arrivee-des-soldats-francais-en-estonie.php

[22] « Qu’es-ce qui suscite la plus grande inquiétude des Estoniens ? ». (2017). Sputnik. Retrieved from https://fr.sputniknews.com/international/201711191033955042-estonie-sondage-problemes-ue/

[23] «Estonie : un Russe soupçonné de préparer une cyberattaque arrêté ». (2017). RFI. Retrieved from http://www.rfi.fr/europe/20171107-estonie-russe-soupconne-preparer-une-cyberattaque-arrete

 

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