Focus sur le « Bacha Bazi », une coutume afghane tragique

ACTUALITÉ – Le Bacha Bazi, que l’on traduit du dari* « jouer avec les garçons »,[1] est une tradition pashtoune[2] qui date du XIXe siècle. Des hommes paient pour voir des jeunes garçons danser et pour en obtenir des faveurs sexuelles. Cette prostitution pédophile est entretenue par des hommes puissants,[3] cherchant la compagnie d’adolescents âgés de 10 à 18 ans[4] soutirés à leur famille contre rémunération ou à la suite d’un enlèvement.[5] Eclairage sur cette coutume rurale « tragique ».[6]

*Une des deux langues officielles afghanes

Français

« L'Album du Turkestan » par Aleksandr Kun (1872) – source : wikipedia

En 2010, le journaliste afghan Najibullah Quraishi a réalisé un reportage de 52 minutes sur The Dancing Boys of Afghanistan,[7] documentaire qui avait alors retenu toute l’attention des responsables de l’ONU. Sensibilisant sur cette pratique jusqu’alors peu connu, le réalisateur a alors dévoilé les secrets d’un esclavage sexuel sur des mineurs, connus au sein d’une société complice mais impuissante. Chris Mondloch, journaliste auprès de Foreign Policy, a expliqué dans un article en 2013 que le Bacha Bazi se base sur « un phénomène de genre inversé »[8] en raison de la forte oppression à l’égard des femmes dans le pays et d’une vulnérabilité aggravée par une importante pauvreté. Les garçons adolescents sont donc habillés et maquillés comme des femmes et dansent pour des hommes à l’occasion d’événements privés ou publics. Ensuite, ils partent avec le plus offrant afin d’accomplir des actes sexuels.[9] Acheter et entretenir ces garçons sont des actes perçus comme un signe distinctif de pouvoir, comme mentionné par l’un des auteurs du Bacha Bazi dans le documentaire présenté ci-dessus.[10] Les témoignages de jeunes danseurs ont également révélé que des adolescents sont parfois tués dans les cadres de ces événements démesurés. Que font les autorités à ce sujet ?

The Afghanistan Independant Human Rights Commission (AIHRC) a publié un rapport de 91 pages Causes and Consequences of Bacha Bazi in Afghanistan en 2014 faisant part des causes et des conséquences du Bacha Bazi en Afghanistan. La Commission, ayant pour objectif de défendre les droits humains et de faire part de leur violation auprès des autorités afghanes, alerte depuis leur création en 2002 du risque d’une telle pratique esclavagiste sur des enfants.[11] En effet, aux pages 3 et 4 de leur rapport, l’AIHRC explique que cette pratique, bien que très ancienne, est avant tout en contradiction avec plusieurs textes de droit international, tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), le Pacte international des droits civils et politiques (1966) ainsi que la Convention des droits de l’enfant (1989).[12] De plus, la loi afghane elle-même interdit le viol et la pédérastie à l’article 427 du code pénal, en précisant que l’agression sexuelle sur mineur répond aux conditions de circonstances aggravantes d’un viol, telles qu’expliquer dans la loi.[13] Néanmoins, des « ambigüités » [14] dans le texte sont à la base du vide juridique sur le Bacha Bazi : la répétition et les formes non-sexuelles d’humiliation. En effet, le rapport explique que cet article ne prend pas en compte « les massages », les danses ou la répétition des événements, ce qui induit que les « lois actuelles ne s’adressent pas spécifiquement à ce problème ».[15]

Par ailleurs, le rapport met en exergue que cette pratique touche des enfants très souvent illettrés et vivant dans une extrême pauvreté, ce qui aggrave leur condition de vulnérabilité induit par leur âge. Ci-dessous, le graphique sur le niveau scolaire des jeunes réalisé par l’AIHRC (Rapport p. 42).

Quel est le niveau illettrisme des enfants victimes du Bacha Bazi

De plus, le facteur de pauvreté est lui aussi extrêmement important. Egalement révélé dans le documentaire de Quraishi, le rapport de l’AIHRC présente que près de 29% des enfants sont achetés ou échangés contre de l’argent, notamment afin d’aider leur famille. Voir le graphique ci-dessous qui explique comment les victimes sont trouvées (Rapport p. 48).

Comment les victimes sont trouvées

Cette pratique va évidemment à l’encontre des lois définis par la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989, signée et ratifiée par l’Afghanistan, où l’article 35 stipule clairement que :

« Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral et multilatéral pour empêcher l'enlèvement, la vente ou la traite d'enfants à quelque fin que ce soit et sous quelque forme que ce soit ».

Il est donc aujourd’hui nécessaire que des mesures soient prises dans les régions afghanes où cette pratique existe encore. Si les autorités semblent être au courant, plusieurs sources démontrent qu’ils sont eux-mêmes consommateurs, d’où le laxisme autour de cette question au sein des plus hautes sphères du pays.[16] Le problème prend néanmoins une forme encore plus sordide depuis que des journalistes ont révélé que des rebelles talibans utilisent ces enfants « pour approcher des policiers ou des gradés militaires qu’ils sont chargés de tuer en les empoisonnant ou les droguant ».[17] Comme demandé par l’AIHCR dans leur rapport, il est nécessaire que le gouvernement intervienne en interdisant et criminalisant explicitement cette pratique dans la loi. Il est également demandé à la société civile de contribuer à l’évolution des mentalités quant à l’exploitation de jeunes garçons pour des plaisirs sexuels.[18] Il est enfin espéré que les organisations internationales puissent soutenir le développement de telles mesures afin d’aider les victimes de cette traite inhumaine au lieu de les incriminer, comme l’a dénoncé Human Rights Watch en 2013.[19]

 

Note de bas de page

[1] Agence France-Presse (16 juin 2016), L’Obs, « Le "Bacha bazi": la tradition afghane des jeunes esclaves sexuels ». Disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160616.AFP8501/le-bacha-bazi-la...

[2] Olivier BOT (17 juin 2016), Tribune de Genève, « Cinq choses à savoir sur le «bacha bazi», esclavage sexuel ». Disponible sur : http://www.tdg.ch/monde/cinq-choses-savoir-bacha-bazi-esclavage-sexuel/s...  

[3] Dominique CETTOUR-ROSE (23 décembre 2016), Géopolis, le monde autrement, « Afghanistan: le «bacha bazi», un esclavage sexuel qui vise les jeunes garçons ». Disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/afghanistan-le-bacha-bazi-un-esclavage-s...

[4] Olivier BOT, op. cit.

[5] Chris MONDLOCH (28 octobre 2013), Foreign Policy, « Bacha Bazi: An Afghan Tragedy ». Disponible sur : http://foreignpolicy.com/2013/10/28/bacha-bazi-an-afghan-tragedy/ 

[6] IBID

[7] Najibullah QURAISHI (29 mars 2010), The Dancing Boys of Afghanistan, 52 minutes. Disponible sur : https://vimeo.com/11352212 

[8] Chris MONDLOCH, op. cit.

[9] IBID

[10] Najibullah QURAISHI, op. cit. 

[11] Afghanistan Independant Human Rights Commission (2014), « Causes and consequences of Bachabazi in Afghanistan ». Disponible sur : http://www.aihrc.org.af/home/research_report/3324 

[12] IBID

[13] IBID

[14] IBID

[15] IBID, p. 4

[16] L’Obs, op. cit.

[17] Dominique CETTOUR-ROSE, op. cit. 

[18] Afghanistan Independant Human Rights Commission, op. cit.

[19] Human Rights Watch (9 février 2013), « Afghanistan: Don’t Prosecute Sexually Assaulted Children ». Disponible sur : https://www.hrw.org/news/2013/02/09/afghanistan-dont-prosecute-sexually-...

 

Par Sonia Rodríguez - Coordinatrice de projets au CIPADH

 

Webographie

Afghanistan Independant Human Rights Commission (2014), « Causes and consequences of Bachabazi in Afghanistan ». Disponible sur : http://www.aihrc.org.af/home/research_report/3324 

Agence France-Presse (16 juin 2016), L’Obs, « Le "Bacha bazi": la tradition afghane des jeunes esclaves sexuels ». Disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160616.AFP8501/le-bacha-bazi-la...

Olivier BOT (17 juin 2016), Tribune de Genève, « Cinq choses à savoir sur le «bacha bazi», esclavage sexuel ». Disponible sur : http://www.tdg.ch/monde/cinq-choses-savoir-bacha-bazi-esclavage-sexuel/s...  

Dominique CETTOUR-ROSE (23 décembre 2016), Géopolis, le monde autrement, « Afghanistan: le «bacha bazi», un esclavage sexuel qui vise les jeunes garçons ». Disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/afghanistan-le-bacha-bazi-un-esclavage-s...

Human Rights Watch (9 février 2013), « Afghanistan: Don’t Prosecute Sexually Assaulted Children ». Disponible sur : https://www.hrw.org/news/2013/02/09/afghanistan-dont-prosecute-sexually-...

Chris MONDLOCH (28 octobre 2013), Foreign Policy, « Bacha Bazi: An Afghan Tragedy ». Disponible sur : http://foreignpolicy.com/2013/10/28/bacha-bazi-an-afghan-tragedy/ 

Najibullah QURAISHI (29 mars 2010), The Dancing Boys of Afghanistan, 52 minutes. Disponible sur : https://vimeo.com/11352212

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