Focus sur le prix Nobel de la Paix et les lauréats qui créent la controverse

ACTUALITÉ - Il y a quelques semaines, Aung San Suu Kyi, conseillère spéciale de l’Etat, porte-parole de la Présidence de la République de l’Union de la Birmanie et lauréate du prix Nobel de la Paix en 1991 pour son investissement au sein de l’opposition non-violente à la dictature de son pays, s’est vue accusée de délivrer des discours faits « d’un tissu de mensonges et de fautes rejetée sur les victimes » par Amnesty International.[1] Cette actualité est à l’origine des interrogations du CIPADH sur le prix Nobel de la Paix et les lauréats ayant créés la controverse au fil des années.

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Barack Obama et Aung San Suu Kyi - Source: Obama White House Archives

La nonchalance de Aung San Suu Kyi face aux violences qui affectent le groupe ethnique des Rohingya (une minorité musulmane vivant dans l’Etat d’Arakan) et son incapacité à reconnaître que les forces de l’ordre du pays sont impliquées dans un réel « nettoyage ethnique » ont fait d’elle l’objet de critiques venant de la communauté internationale, qui conteste la cohérence de son prix Nobel de la paix. [2]

 

Ce n’est pas la première fois qu’un lauréat ayant reçu ce prix honorifique crée la controverse. Theodore Roosevelt, auteur de la doctrine du « Big Stick » (une méthode de négociation diplomatique appuyée par la force militaire), Henry Kissinger [3], secrétaire d’Etat Américain au moment du bombardement secret du Cambodge et accusé d’avoir causé l’escalade du conflit au Vietnam de 1969 à 1975, ou encore Barack Obama [4], chef d’un Etat engagé dans deux guerres (en Irak et en Afghanistan) vers lesquelles il n’a pas cessé d’envoyer des soldats même après la réception de son prix, sont des exemples de figures auxquelles l’attribution de prix Nobels a suscité de la désapprobation. 

 

A l’origine, le prix Nobel de la Paix était destiné à récompenser « une personne qui aura accompli le plus grand et le meilleur travail pour la fraternité entre nations, pour l’abolition ou la réduction des forces armées et pour la tenue et la promotion de congrès pour la paix ».[5] Toutefois, Alfred Nobel, l’homme à l’origine de la création du prix Nobel à travers le lègue de son immense fortune en 1896, avait dès le départ fait du prix un outil politique en laissant la responsabilité de choisir le comité élisant le lauréat au parlement norvégien.

 

Prenons l’exemple de Malala Yousafzai, une jeune fille pakistanaise, qui s’est vue décerner le prix pour son combat « pour l’éducation et contre l’extrémisme » en 2014, après avoir survécu à une tentative d’assassinat des Talibans.[6]  Bien que cette nouvelle ait été positivement accueillie par la communauté internationale, les réactions dans son pays d’origine ont été davantage mitigées. De nombreux groupes politiques se sont questionnés sur les « motifs occidentaux » [7] et ont accusés Yousafzai d’avoir trahi son pays avec pour objectif  d’acquérir une plus grande popularité à l’étranger, allant jusqu’à la qualifier de « création occidentale ».[8] La principale critique concerne l’injustice perçue par de nombreux pakistanais quant au choix porté sur Yousafzai plutôt que Abdul Sattar Edhi[9], un philanthrope pakistanais dont le travail humanitaire local a sauvé plus de 20 mille enfants abandonnés, formé 40 mille infirmières et aidé à diriger 350 centres d’assistance sociale.[10] Le reproche tient donc dans l’intention du comité à récompenser des individus d’avantage en fonction du message politique qu’à leur réelle contribution à instaurer la paix dans le monde.

 

Toutefois, le « Malala Fund », créé à la suite de l’attaque de Yousafzai par les Talibans, se bat pour donner aux jeunes filles du monde entier une voix et un accès à l’éducation, ce qui est indéniablement un pas en avant vers l’égalité et la paix. D’autant plus, il est important de souligner que les critiques à son égard sont en grande partie issues de partis politiques conservateurs du pays qui semblent réticents à l’idée qu’une jeune fille de 17 ans s’exprime ouvertement sur les aspects patriarcaux et les failles en terme de droits humains de son pays.

 

Nous pouvons donc convenir que même si les raisons de l’attribution du prix Nobel de la Paix sont politiques, il s’agit avant tout d’un honneur symbolique et tant que les motivations dissimulées derrière cette prise de position demeurent ancrées dans une aspiration à la paix, aux droits de l’homme, à la liberté et à l’émancipation des groupes opprimées, le résultat ne peut pas être foncièrement nocif. 

 

Par Manon Fabre – Assistante de recherche au CIPADH

 

 

 

Notes de bas de page 

 

[1] Amnesty International, Myanmar. Aung San Suu Kyi pratique «la politique de l’autruche» vis-à-vis des violations commises dans l'État d'Arakan. Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2017/09/myanmar-aung-san-suu-kyi-burying-her-head-in-the-sand-about-rakhine-horrors/ (consulté le 3 octobre 2017)

 

[2] The Guardian, Aung San Suu Kyi says Myanmar does not fear scrutiny over Rohingya crisis. Disponible sur: https://www.theguardian.com/world/2017/sep/19/aung-san-suu-kyi-myanmar-rohingya-crisis-concerned (consulté le 3 octobre 2017)

 

[3] Le Nouvel Observateur, Retour sur cinq prix Nobel de la paix controversés. Disponible sur : http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20121012.RUE3108/retour-sur-cinq-prix-nobel-de-la-paix-controverses.html (consulté le 3 octobre 2017)

 

[4] IBID

 

[5] Nobel Prize, Excerpt from the Will of Alfred Nobel. Disponible sur: http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fnobelprize.org%2Falfred_nobel%2Fwill%2Fshort_testamente.html (consulté le 3 octobre 2017)

 

[6] The Guardian,Malala Yousafzai’s Nobel peace prize receives mixed response in Pakistan. Disponible sur: https://www.theguardian.com/world/2014/oct/10/malala-yousafzai-nobel-peace-prize-pakistan-reaction (consulté le 3 octobre 2017)

 

[7] IBID

 

[8] DNA India, Instead of Malala Yousafzai, give Nobel Peace Prize to Abdul Sattar Edhi, say Pakistanis. Disponible sur: http://www.dnaindia.com/world/report-instead-of-malala-yousafzai-give-nobel-peace-prize-to-abdul-sattar-edhi-say-pakistanis-2024910 (consulté le 3 octobre 2017)

 

[9] CIPADH, Abdul Satter Edhi : le « père Teresa » pakistanais. Disponible sur : http://www.cipadh.org/fr/abdul-satter-edhi-le-%C2%AB-p%C3%A8re-teresa-%C2%BB-pakistanais (consulté le 3 octobre 2017)

 

[10]DNA India, Instead of Malala Yousafzai, give Nobel Peace Prize to Abdul Sattar Edhi, say Pakistanis. Disponible sur: http://www.dnaindia.com/world/report-instead-of-malala-yousafzai-give-nobel-peace-prize-to-abdul-sattar-edhi-say-pakistanis-2024910 (consulté le 3 octobre 2017)

 

    

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