Freymond Jean : "Héritiers de l’Empire ottoman. A défaut de trancher le noeud gordien, la voie du dialogue."

Freymond Jean : "Héritiers de l’Empire ottoman. A défaut de trancher le noeud gordien, la voie du dialogue."

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L’histoire est mouvement. Parfois elle s’emballe et prend des allures de torrent tumultueux. Elle balaye sur son passage sans qu’on puisse y résister, met à mal ce qui est, pour laisser place à ce qui devient.

En ce début de XXIème siècle, l’histoire est en marche. La Planète craque de toute part. Elle mue comme jamais depuis 500 ans. Sur fond de globalisation, de croissance démographique rapide et d’innovations de rupture, les rapports de force et les lignes de partage sont remis en question. Les systèmes se défont et les pouvoirs en place vacillent. Les institutions, souvent obsolètes, sont bousculées. Le monde culbute de l’Occident vers le « Reste » et le cheminement qu’il suit est aléatoire. L’incertitude règne sur ce que sera demain avec pour corollaire une confusion générale déstabilisatrice, qui entraine le repli sur soi et le rejet de l’autre

Ce passage vers un univers différent et plus complexe ne va pas sans mal. Il engendre crises et conflits. Crimes, massacres et destructions constituent le quotidien de centaines de millions d’êtres humains, qui font dire au Pape François qu’« on peut, peut-être, parler d’une troisième guerre par morceau ». Et il est vrai que les hommes paraissent s’être remis la guerre en tête soit qu’ils la craignent, soit, qu’en certaines circonstances, ils jugent le recours aux armes et à la violence approprié.

Cette évolution interpelle. Elle est manifeste partout. Elle l’est de manière marquée dans l’espace Méditerranéen, particulièrement sur cette vaste étendue qui, à un moment ou à un autre d’une histoire séculaire, fut dans l’orbite de l’Empire ottoman, des rives nord de la Mer Noire – Odessa, la Crimée -, aux confins ouest de l’Afrique du Nord, en passant par les Balkans et la Grèce, les frontières de la Perse et le rivage sud de la Méditerranée. C’est là une zone de turbulence qui n’en finit pas de rechercher un nouvel équilibre et une stabilité de longue durée.

La profonde instabilité de ce qui fut autrefois gouverné de Constantinople ne date pas d’aujourd’hui. Elle est caractéristique des XIXème et XXème siècles. Elle n’a fait récemment que s’amplifier et s’accélérer. A quoi tient-elle ? Explication sommaire, l’observateur superficiel de près de deux cents ans d’histoire a l’impression qu’aucun des Etats créés dans la mouvance de la désintégration de l’Empire ottoman n’est parvenu à trouver une assise durable et fondée. Il en est probablement des Etats comme des êtres humains. Il leur est indispensable de « devenir ce qu’ils sont ». Comment l’auraient-ils pu ? Leur création et leur destin doivent tout autant si ce n’est davantage à la volonté égoïste et aux luttes des puissances de l’époque, à leurs poids respectifs sur l’échiquier européen, puis mondial, qu’aux aspirations des peuples et des nations. Au point qu’on peut se demander si, sur les ruines d’un Empire, il s’est bâti autre chose qu’une juxtaposition artificielle d’Etats, eux-mêmes somme de communautés disparates, si ce n’est hostiles. Sans oublier que la plupart de ces Etats se caractérisent par un déficit de gouvernance patent, combinaison d’un déni des droits fondamentaux et de l’exercice du pouvoir de manière autoritaire et rarement compétente. Ce déficit est d’autant plus lourd de conséquences que gouverner des sociétés toujours plus complexes, aujourd’hui, ne s’improvise plus et exige des hommes et des femmes qui en ont le métier.

Le « printemps arabe », dans cette perspective, sonne comme un grand cri de désespérance de peuples qui n’en peuvent plus au quotidien de survivre à grand peine, les sociétés se déglinguant à vitesse accélérée, d’autant plus grande que la démographie et l’urbanisation galopent. Se nourrir, se soigner, apprendre, l’essentiel n’est plus à la portée de millions d’êtres à qui la plus simple des dignités est refusée. La fuite en avant devient une des issues possibles. Trouver remède dans les sirènes d’un sectarisme violent aux apparences de religion, auquel on s’accroche comme à une bouée, en est une forme.

Peuples déboussolés et en colère, gouvernements dépassés, aux abois et dominés par un appétit de pouvoir jusqu’à plus soif, et fanatiques jouant de la terreur peuplent désormais ces terres qui relevèrent autrefois d’un grand Empire. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour parler d’une situation à caractère pathologique et qui se dégrade chaque jour. Les symptômes en sont là. Mais s’y attaquer est illusoire et vain aussi longtemps que la somme des problèmes dont ils sont conséquences n’est pas empoignée. Personne ne parait savoir comment.

Certains ne voient de solutions que dans la main qui tranchera le nœud gordien, soit la voie d’une chirurgie radicale dont nul n’a les moyens, ni la volonté. Pour le reste, tout laisse penser qu’il n’existe guère de vision, ni de concept, ni de stratégie portant sur le devenir de l’ensemble de la région. Pas davantage, il ne semble y avoir de réflexions et de discussions à ce sujet, si ce n’est sporadiques et surtout dont beaucoup restent exclus. Elles sont donc partisanes.

Un dialogue entre tous ceux dont la destinée est otage de l’inaptitude à sortir de l’ornière de l’histoire, parait faire défaut. L’initier pourrait servir. Il serait bon d’y associer un Iran réintégré de manière constructive dans le concert de la région, voire l’Afghanistan et le Pakistan.

Un tel dialogue devrait être modeste, discret et informel. Il ne devrait en rien être officiel. Il pourrait réunir des personnes susceptibles de prendre de la distance et de la hauteur, caractérisées par leur sagesse, leur savoir et leur expérience, et dans le même temps représentatives de l’ensemble des parties. De leurs conversations pourrait naitre l’ébauche d’une vision commune.

Un tel dialogue pourrait commencer par un état des lieux auquel tous les protagonistes puissent souscrire. Il se poursuivrait par la recherche de ce qui est commun à tous, par la reconnaissance de valeurs dans lesquelles chacun se retrouve, ne serait-ce que parce que la Méditerranée et les terres alentours en ont été le creuset. D’un accord sur quelques valeurs pourraient se dégager quelques principes communs, et en particulier des principes d’organisation. La participation de la société civile en est un. Sans elle, il n’est pas de communauté qui puisse faire face à la complexité de notre temps, l’Etat seul n’y parvenant plus.

Tout dialogue ne saurait être seulement conceptuel. Il aurait à traiter de questions concrètes, celles, entre autres, qui touchent au quotidien des peuples, l’accès à la santé, à l’éducation, à la nourriture et à l’eau, la liberté d’entreprendre, pour ne donner que quelques exemples.

Cette proposition relève de l’utopie. Un dialogue ne s’improvise pas. Il importe que tous le veuillent. Il ne saurait être une panacée. Il ne faut pas en attendre des miracles. Il exigera de la sagesse. La région n’en est pas dépourvue. Il exigera de l’écoute. Il y faudra de la patience. Mais pourquoi ne pas s’y essayer, à défaut d’autres voies ?

L’espace méditerranéen au sens large est berceau des plus grandes civilisations. Son histoire est plurimillénaire. Nations, cultures et religions s’y côtoient depuis toujours, partagent le même espace, y cohabitent. De tous temps, elles se sont faites la guerre, souvent avec une brutalité extrême. Le temps parait venu pour toutes de reconnaitre avoir une communauté de destin et de s’atteler à la définir ensemble dans l’intérêt de tous et le respect de chacun.

Ce temps est compté.

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Dr Jean F. Freymond est le Directeur de DIALOGUES GENÈVE (D@G) et le président du Network for Governance, Entrepreneurship & Development (GE&D). Ressortissant suisse, Jean Freymond est titulaire d'un diplôme en droit et d'un doctorat en sciences politiques. En 1979, il fonde, et devient Directeur du Centre d’études pratiques de la négociation internationale (CASIN). Auparavant, il a occupé des postes universitaires au Colegio de Mexico et l'Institut des relations internationales de l'Université des Antilles.

 

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