Gorin Valérie : "Une photographie pour changer le monde?"

Gorin Valérie : "Une photographie pour changer le monde?"

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La publication le 2 septembre sur les réseaux sociaux de la photographie du petit Aylan, un enfant syrien de 3 ans retrouvé mort échoué sur la plage de Bodrum en Turquie, a cristallisé les représentations autour de la crise migratoire dans les opinions publiques et les politiques occidentales. Agissant comme un véritable condensateur symbolique, la photographie est déjà classée au rang d'icône du photojournalisme par de nombreux acteurs journalistiques et politiques dans le débat qu'elle a suscité. Le cliché principal pris par la photographe turque Nilufer Demir et relayé par un grand nombre de médias internationaux, présente l'enfant comme endormi sur le rivage.
 


© Nilufer Demir AFP PHOTO / DOGAN NEWS AGENCY


Si l'impact émotionnel est indéniable, c'est que la photographie regroupe quatre éléments forts, par ailleurs largement reconnus et pérennes dans les clichés du photojournalisme qui mettent en scène la souffrance:


1. La victime est un enfant, il incarne donc par essence la pureté innocente. Il est désincarné de toute idéologie politique, de toute vélléité malfaisante. Ce ressort du récit victimaire a été au coeur des représentations humanitaires depuis que les premières ONG se sont mises à utiliser massivement des images d'enfant au début du 20ème siècle, dans des contextes de famine (comme l'Ukraine dans les années 1920) ou de guerre (comme l'Espagne dans les années 1930).


2. L'enfant est seul, ce qui accentue la perception de son isolement et de son impuissance. Les photographes et les experts en communication sont tous affirmatifs sur ce point: l'individualisation de la souffrance fonctionne beaucoup mieux que la vision d'un groupe, car elle permet l'identification. Quand c'est un enfant seul, c'est alors la responsabilité des adultes qui est mise en cause.


3. L'enfant est mort, et l'on touche ici à l'un des tabous les plus forts de nos sociétés contemporaines. Notre rapport à la mort est en effet largement entré dans une forme d'invisibilité depuis la fin de la Première Guerre mondiale, pour ne devenir presque plus qu'obscène et voyeuriste. Bien que l'image d'Aylan n'expose pas une mort graphique (pas de blessure, pas de sang, pas de corps déchiqueté) et que l'enfant semble endormi, la métaphore de l'enfant mort signifie tout le futur d'une nation comme annihilé.


4. L'enfant est rejeté par les vagues sur la plage. L'impression de malaise est là, et c'est peut-être le point le plus sensible de cette image. Dans cette vision d'enfant balloté par le courant, comme un tas de vêtements repoussé par les vagues, il y a quelque chose de terrible. La mer a rejeté cet enfant comme elle aurait rejeté un tronc d'arbre ou un sac plastique. La métaphore terrible du "détritus" est indéniable, et c'est elle qui accentue le malaise. Le hashtag associé à l'image, #L'Humanitééchouée, ne s'y trompe pas. Cet enfant, symbole martyre du sort de milliers de réfugiés que les politiques européennes se refusent à voir, est rejeté comme un déchet par la mer à la face de l'Europe, sur son sol-même, comme pour nous signifier ironiquement ce que nous ne voulons voir.

Bien des choses ont été dites sur le pouvoir que cette photographie a ou aura pour faire avancer les mentalités et les décisions politico-juridiques sur le sort des migrants et des réfugiés. Si l'on se limite à la photographie, il est très difficile à l'heure actuelle de dire quels effets à long terme aura le cliché d'Aylan. C'est toute la difficulté de comprendre comment et pourquoi une image impacte les mentalités. Les discours que l'on peut avoir sur certaines icônes du photojournalisme montrent tous que l'image travaille la mémoire collective sur la longue durée, mais que leurs effets instantanés demeurent parfois relatifs, voire erronés.
L'image d'Aylan a bien souvent été mise en parallèle d'autres icônes de la photographie représentant des enfants morts ou mourant et considérées comme ayant eu un impact important à l'époque sur les discours pacifistes et/ou humanitaires (voir par exemple « Ces photos d’enfants martyrs qui ont bouleversé le monde » paru dans Le Point le 3 septembre 2015). Cette vision est malheureusement fausse dans certains cas.
 


© Nick Ut A.P./SIPA


Prenons le premier exemple auquel la photo d'Aylan a été associée, à savoir l'image mondialement célèbre de la petite fille brûlée au napalm, prise par le photographie Nick Ut sur la route de Saigon, en avril 1972. L'image est considérée comme l'icône absolue qui a mobilisé les Américains contre la guerre du Vietnam. Rien n'est plus faux. L'image est tardive - elle date de 1972, à une période où les Américains ont déjà largement commencé à retirer leurs troupes. Or les manifestations d'opposition à la guerre du Vietnam verront leur apogée bien plus tôt, entre 1966 et 1968. Ce sont d'autres images, celles des soldats américains blessés au combat, qui ont mobilisé l'opinion publique. Pourtant, dans la mémoire collective, c'est l'image de la fillette au napalm qui est venue cristalliser après coup l'échec américain au Vietnam.
 


© Kevin Carter/Sygma/Corbis


Autre exemple souvent mis en parallèle avec la photo d'Aylan, celle du cliché pris par le photographe Kevin Carter lors de la terrible famine soudanaise de 1993. Cette petite fille accroupie, à bout de force, avec un charognard menaçant en arrière-fond, a valu à son photographe de gagner le prix Pulitzer en 1994. Il se suicidera pourtant trois mois plus tard, rongé par le remords et par un profond stress post-traumatique. L'image suscitera un tollé dans l'opinion publique, tant elle laisse planer l'impression de mort imminente sur l'enfant. Le photographe sera accusé de n'avoir rien fait pour la sauver. Une contre-enquête du journal El Mundo en 2011 révèlera pourtant que l'enfant a survécu en réussissant à marcher jusqu'au centre de nutrition. Là aussi, l'impact et la portée de cette image dans la mémoire collective révèlent une dissonance avec la réalité des faits. Si cette image a bouleversé les opinions, c'est surtout pour discuter de la déontologie des photographes accusés d'être eux-mêmes des charognards. Ironiquement, elle n'a rien changé sur la situation humanitaire elle-même, puisque la famine soudanaise a été largement ignorée par les médias internationaux alors concentrés sur la famine somalienne, au grand dam des ONG, qui ont parlé alors de déficit d'images et de "crise oubliée" pour le Soudan.

 

 
© Frank Fournier Contact Press Images


Enfin, dernière image qui vient en écho au sort d'Aylan, celle de la mort de la petite Omayra Sanchez, agonisant pendant près de 60 heures, les pieds coincés dans la boue alors que les secouristes tentent tout pour la déterrer. Le cliché est pris par le photographe Frank Fournier en novembre 1985, après l'éruption du volcan Nevado Del Ruiz en Colombie qui occasionne une coulée de boue phénoménale qui tuera plus de 20'000 personnes. La mort d'Omayra a tout d'un calvaire: elle est exposée au regard des caméras qui sont là pour filmer sa mort lente en directe, les yeux dans les yeux. Son regard noir (à cause des hémorragies) nous fixe et l'image en est obsédante. Omayra ne mourra pas faute de secours; elle mourra parce que les secouristes n'ont pas réussi à faire parvenir une pompe hydraulique à temps, faute d'hélicoptère. Pourtant les journalistes étaient bien là. L'image aura un double effet: une dimension positive, puisqu'elle provoquera des dons importants. Mais une dimension négative également, puisqu'elle cristallise une vision macabre et le besoin voyeuriste de certains d'assister à la mort en direct. Le "cas" Omayra aura au moins pour conséquence de resserrer le débat sur les règles déontologiques en journalisme et de pousser à plus d'éthique parmi humanitaires et photographes.

Au final donc, on pourrait rester perplexe sur la réelle capacité de la photographie d'Aylan de faire changer les choses. Est-ce beaucoup de bruit pour rien? "La photographie ne change pas l'Histoire, mais ses acteurs", a déclaré le photographe de guerre iranien Reza dans un entretien en 2010. C'est très probablement vers cette perspective qu'il faut se tourner, si l'on veut comprendre ce dont on parle quand on dit qu'une image a un "pouvoir". Avant d'imaginer qu'une photographie va changer l'histoire, il est nécessaire de comprendre ce que les gens en font et sur quels discours elle vient se greffer: le photographe qui l'a prise d'abord, puis les rédacteurs qui la choisissent, les publics qui la commentent, les politiciens qui la récupèrent. Or, l'image d'Aylan a révélé un changement par rapport aux exemples évoqués plus haut: celui de l'émergence (ou du retour?) de la société civile. Le cliché d'Aylan a été avant tout circulé sur Twitter par des milliers de personnes, avant que les journalistes ne le repèrent. Le phénomène n'est pas anodin. Il signale que les flux d'information ont changé: les journalistes utilisent dorénavant les réseaux sociaux comme une source importante pour comprendre l'actualité du jour. Il démontre aussi, et c'est peut-être cela le plus important pour comprendre le lien entre image et société, que les publics ne sont plus dépendants d'un magazine ou d'une chaîne télévisée pour qu'on leur montre ce qui est important. La société civile peut dorénavant faire l'agenda, en twittant, en "likant" sur Facebook des images qui vont alors prendre une dimension virale. En étudiant ces phénomènes-là, on peut alors essayer de comprendre le cœur même de la relation complexe qui relie émotions, images et politique.

 

Valérie Gorin,

Chercheuse et enseignante en histoire et communication humanitaire

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Diplômée en histoire de l’Université de Genève, Valérie Gorin a ensuite obtenu son doctorat en sciences de la communication en 2013. Elle a consacré sa thèse à la couverture médiatique des crises humanitaires dans la presse illustrée américaine et française, des années 60 aux années 90. Ses domaines de recherche concernent notamment le journalisme de guerre, le journalisme citoyen, l’histoire de l’humanitaire, ainsi que les évolutions et usages du photojournalisme au 20ème siècle. Elle collabore régulièrement avec des institutions humanitaires telles que la Croix-Rouge, et offre des enseignements universitaires au Centre d’Enseignement et de Recherche en Action Humanitaire (CERAH) à l’Université de Genève.