Il était une fois un enfant soldat

Lecture.- « Allah n'est pas obligé » est un roman d'Ahmadou Kourouma qui raconte les déchirures de la guerre tribale au Liberia et en Sierra Leone, et surtout, la destruction d'une vie: un enfant de la rue, dont le destin a volé les parents et l'innocence, devient soldat.

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Un enfant soldat

Ecrivain d’origine malinké, Ahmadou Kourouma est né à Boundiali, Côte d'Ivoire, en 1927. « Guerrier » est la signification de son nom en langue malinké. « Tirailleur sénégalais » en Indochine, il fait des études de mathématiques à Lyon, où il meurt en 2003. Ahmadou Kourouma est un écrivain rebelle. Un écrivain qui se révolte contre les dictateurs. Un écrivain qui condamne avec véhémence et sans pitié les gouvernants africains de l’après-décolonisation. Son roman « Allah n’est pas obligé », qui remporte le Prix Renaudot, le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Amerigo-Vespucci, est publié en 2000. Son auteur est aguerri et révolté.

« L'enfant de la rue sans peur ni reproche »

« Allah n’est pas obligé » raconte les péripéties de Birahima, un enfant de la rue malinké qui ne connaît ni la peur, ni le reproche. Devenu enfant soldat après la mort de sa mère, Birahima évoque à la première personne les souvenirs d’une vie tourmentée et d’une Afrique morcelée par la guerre tribale. Accompagné de Yacouba « grigriman fortiche », son protecteursurnommé « multiplicateur de billets », Birahima part à la recherche de sa tante. Ainsi, il traverse les « républiques corrompues et foutues » de la Côte-d’Ivoire, du Liberia et de la Sierra Leone où la guerre tribale fait rage. Dans cette Afrique cauchemardesque, les enfants servent de chair à canon. Le Liberia et la Sierra Leone sont des pays privés de boussole. Tous les repères du jeune Birahima, qui flotte dans une vieille tenue de parachutiste, kalachnikov en main, volent en éclats. Il assiste aux horreurs de la guerre tribale d’un regard d’enfant insolent, privé de toute innocence.

Comme le spécifie l'auteur, la guerre tribale signifie « que les bandits de grand chemin se sont partagés le pays » mais aussi, la richesse et les hommes. Elle veut aussi dire que les innocents meurent comme des mouches, que le pain quotidien des enfants soldats est la drogue, le sang et la mort. Pour les gamins délaissés, il n’y a aucune issue et Birahima est seul au monde. Lucide et fataliste, il en a conscience: « Quand on n’a plus personne sur terre, ni père, ni mère, ni sœur et qu’on est petit, un petit mignon dans un pays foutu et barbare, où tout le monde s’égorge, que fait-on ? Bien sûr, on devient un enfant soldat, un small-soldier pour manger et pour égorger à son tour ; il n’y a que cela qui reste ! ». Cependant, devenir enfant soldat n’est pas seulement une fatalité pour un orphelin en Afrique. Il s’agit également d’un rêve. Le rêve de gagner des dollars américains, de consommer des drogues, de manger à sa faim, de rouler en 4 x 4 et d’avoir une mitrailleuse kalachnikov « qui fait tralala ».

Un langage sans morale

Ahmadou Kourouma se cache derrière le récit du petit Birahima avec toute la cruauté, le réalisme exceptionnel et l’insoutenable légèreté de son « parler petit nègre ». Le style d’écriture de l’auteur est cru, syncopé, percutant, incisif, sans morale ni ornement. Muni de quatre dictionnaires, le protagoniste d’ « Allah n’est pas obligé » crache son « blablabla »  malinké pour raconter sa vie maudite de damné. Il feuillète le dictionnaire Larousse, le Petit Robert (afin de « chercher et expliquer les gros mots français aux noirs nègres indigènes d'Afrique »), l'Inventaire des particularités lexicales du français d'Afrique (pour expliquer les gros mots africains aux Français de France) et le dictionnaire Harrap's du pidgin africain. Raconter ses aventures est une idée qui vient à l’esprit de Birahima afin de se raconter de A à Z. Lui, qui est en chair et en os, le personnage « le plus célèbre de cette fin du XXe siècle »: un enfant soldat. Nombreux en Afrique et ailleurs, Birahima le small soldier représente la facette ouest-africaine de cette réalité affligeante. C'est pourquoi Ahmadou Kourouma prend le soin de conter « la vie de merde » de son personnage avec « les mots savants français de français, toubab, colon, colonialiste et raciste, les gros mots d’africain noir, nègre, sauvage, et les mots de salopard de pidgin ». Artisan de mots blessants, Ahmadou Kourouma est le maître de la « bâtardise », voire de l’invention verbale. Ainsi, le lecteur est plongé « dans un tourbillon de néologismes, de calembours, de mots valises, de jeux verbaux de toutes sortes ».

Retracer avec de l'encre la longue saignée du peuple africain fait mal. Ainsi, l'auteur écrit et s'enrage. Sa plume sautille et se casse. Il est accablé et fatigué. Désarticulant le discours, Ahmadou Kourouma répète des passages comme les refrains d’un chant funèbre dont il n’est pas obligé de prononcer tous les couplets : « Je ne suis pas obligé de parler, de raconter ma chienne de vie, de fouiller dictionnaire sur dictionnaire. J’en ai marre ; je m’arrête ici pour aujourd’hui. Qu’on aille se faire foutre ! ». Et tout cela car, comme le remarquent l’auteur et son personnage, Allah n’est pas obligé non plus, il « n’a pas besoin d’être juste dans toutes ses choses, dans toutes ses créations, dans tous ses actes ici-bas ». Dans le récit cinglant et désenchanté de Birahima, la souffrance cède souvent la place à la rage, à l’indifférence fataliste et au silence. Ainsi, en évoquant la mort de son ami Sekou, Birahima se recroqueville et lance une injure : « Je n’ai pas le goût de raconter parce que je ne suis pas obligé de le faire, que ça me faisait mal, très mal. Je pleurais à chaudes larmes de voir Sekou couché, mort comme ça. Tout ça, prétendent les fumistes de féticheurs, à cause d’un cabri. Faforo (cul de mon papa !) ».

Enfin, le langage de l’auteur est le miroir cassé d’un monde meurtri sans lueur. Un langage qui fait trop mal pour être articulé.

Une critique impitoyable

Dans son roman, Ahmadou Kourouma dévoile le nom des dirigeants politiques et les critique sans coup férir. Il en ressort un portrait peu flatteur de Houphouët-Boigny, Compaoré, Taylor, Sankoh, Abacha, de Kadhafi et de Kabbah. L’auteur dénonce les coups d’Etat, les complots, les pots-de-vin, les massacres, les fosses communes et la culture de la machette :« c’est ce qu’on appelle la grande politique de l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations ». Il ironise sur les comploteurs qui s’embrassent sur les lèvres « comme des gens corrects » et se « félicitent mutuellement ». Il ridiculise les bandits et souligne leur hypocrisie : « Il fallait voir ça. Ça valait le déplacement. Une criminelle comme Onika pleurer sur des morts. Des larmes de crocodile ! Ça pleurait pas sur les cadavres, mais sur ce que ça risquait de lui faire perdre ».  D’autre part, les institutions internationales n’échappent pas aux flèches empoisonnées de la critique véhémente d’Ahmadou Kourouma. En citant l’ingérence humanitaire au Liberia de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest, l’auteur explique: « l’ingérence humanitaire, c’est le droit qu’on donne à des Etats d’envoyer des soldats dans un autre Etat pour aller tuer des pauvres innocents chez eux, dans leur propre pays, dans leur propre village, dans leur propre case, sur leur propre natte. Et le Nigeria, le pays le plus peuplé de l’Afrique et qui a plein de militaires, ne sachant qu’en faire, a envoyé au Liberia son surplus de militaires avec le droit de massacrer la population innocente civile et tout le monde ». Il s’agissait de la force d’interposition ouest-africaine de l’ECOMOG, soutenue par le Nigeria qui fut inefficace face à la logique de la guerre. De même, l’auteur s’indigne face à « l’idée géniale » de l’ancien dictateur du Togo, Étienne Gnassingbé Eyadema, pour régler un différend entre le gouvernement de la Sierra Leone et le bandit Foday Sankoh: « Eyadema proposera avec l’accord de la communauté internationale [des Etats-Unis, de la France, de l’Angleterre et de l’ONU] au bandit Foday Sankoh le poste de vice-président de la République de Sierra Leone, avec autorité sur toutes les mines que Foday Sankoh avait acquises avec les armes, avec autorité sur la Sierra Leone utile qu’il tenait déjà. C’est-à-dire un grand changement dans le changement sans changement. Sans changement dans le statut du bandit : il ne sera intenté au bandit aucun procès ». Une absence de changement qui rappelle en définitive combien la guerre est synonyme d'impunité. Sur un autre registre, le petit Birahima s’attarde sur les aspects grotesques et sauvages de la guerre : l’émasculation, le démembrement des corps, l’amputation des bras pour empêcher aux électeurs de voter, l’extraction et la friture de cœurs. En décrivant la mise à mort de Samuel Doe, ancien militaire et homme politique libérien assassiné en 1990, l’enfant soldat n’omet aucun détail barbare : le vautour royal fait un festin des yeux de Samuel Doe; il les arrache des orbites de la « charogne du dictateur ».

Dans son roman, Ahmadou Kourouma détaille les contradictions, les hypocrisies et les atrocités de la guerre tribale sans épargner aucun acteur, qu’il s’agisse de bandits ou de forces étrangères. Par ce biais, l’auteur ivoirien se veut « porte-parole du peuple africain, victime permanente de ces conflits ethniques dont les ressorts se trouvent, vérité universelle, dans la soif de pouvoir et de richesse ». Parallèlement il se fait « le dénonciateur infatigable de ces tyrans régionaux qui s’entre-déchirent par populations interposées ».

Quand on n'a plus d’amour

Ayant perdu leurs repères, les enfants soldats ne sont pas seulement dangereux. Sans famille, sans avenir, ils sont aussi incapables d’aimer. Une illustration de cela est la relation amoureuse, aussi passionnelle qu’éphémère, entre deux small-soldiers, Tête brûlée et Sarah.  Dans un moment de folie, Sarah vide son chargeur sur Tête brûlée. Dans un moment de colère, il réplique en lui envoyant « une rafale dans les jambes ». La jeune enfant hurle « comme un veau, comme un cochon qu’on égorge ». Ne pouvant plus marcher, elle sera abandonnée à son triste sort : « les fourmis magnans, les vautours allaient en faire un festin ». D’autre part, certains enfants soldats sont contraints de tuer leurs parents afin que plus rien ne les lie au monde. Entre pauvreté matérielle et morale, les enfants soldats sont sans protection et, pour eux, les droits de l’homme ne sont qu’un mirage lointain et inconnu. C'est la religion qui représente parfois un point d’ancrage. Cependant, Ahmadou Kourouma critique vivement certaines pratiques superstitieuses de la population africaine, et notamment celles des féticheurs. Par exemple, après le massacre de plusieurs enfants soldats, Birahima dit de la criminelle Onika : elle «  croyait cent pour cent aux conneries des féticheurs qui disaient que c’était à cause du cabri consommé au mauvais moment que les trois avaient été fauchés. Il fallait réhabiliter nos fétiches, nos fétiches à nous, enfants soldats ». Plus tard, quand Tête brûlée parvient à conquérir le village de Niangbo en terrorisant ses adversaires par son courage et les fétiches, l’auteur met la considération suivante dans la bouche de son protagoniste : « Moi alors j’ai commencé à ne rien comprendre à ce foutu univers. A ne rien piger à ce bordel de monde. Rien saisir de cette saloperie humaine. Tête brûlée avec les fétiches venait de conquérir Niangbo ! ».

La Bible, le Coran et la kalachnikov

Le fil rouge de la narration est une formule contradictoire. Profondément ancrée dans les pratiques de la guerre tribale, il s'agit d'une triade dévastatrice : la Bible, le Coran et la kalachnikov. Pour souligner ces contradictions, l'auteur décrit la sainte Marie-Béatrice portant la cornette, la soutane et gardant toujours sa kalachnikov à portée de main car, comme le mentionne à maintes reprises le protagoniste, « c’est la guerre tribale qui veut ça ». Dans le contexte désolant des guerres tribales de l’Afrique postcoloniale, il arrive que l’on « cède la justification d’une situation au destin, à Dieu lorsqu’un être est frappé de tous les maux de la terre ». Or Dieu est absent dans ces terres de dévastation. D'ailleurs cela n'est pas étonnant, car comme le veut le leitmotiv du roman: « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas ». Pour Birahima le destin n'est pas seulement injuste ; il est aussi brutal et moqueur. Ainsi, son pèlerinage funeste à travers le règne du « bordel au carré » ne mène que dans le gouffre de la mort. Au camp de Worosso d'El Hadji Koroma, Birahima trouve le baraquement de sa tante. La malaria l'a emportée ; elle est morte sans son adieu et le cercle infernal de l'enfance de Birahima se referme. Son seul espoir devient alors la littérature. La matérialisation de cette issue littéraire est « Allah n'est pas obligé », le fruit d'une « idée mirifique ».

Ahmadou Kourouma illustre la vie d’enfer et l’avenir incertain des enfants soldats en Afrique de l'Ouest. Sa contribution est précieuse en ce qu'elle éclaire les dynamiques de la guerre tribale, souligne les souffrances qui l'accompagnent et nous rappelle que le recrutement d’enfants soldats est un fléau qui perdure à travers le monde. Il y a lieu de mentionner à ce titre que le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef)estimait à 250’000 le nombre d’enfants soldats dans le monde en 2012. Par ailleurs, l’ONG Vision du Monde souligne que « le continent africain compte le nombre le plus important d'enfants soldats ». Enfin, l'enrôlement de mineurs est un phénomène qui reste d’une actualité brûlante. Il s'agit d'une plaie ouverte non seulement de l'Afrique, mais aussi du Moyen-Orient, de l'Asie et de l'Amérique du Sud que la communauté internationale peine, aujourd'hui encore, à recoudre.

Annick Valleau

Références 

Ahmadou Kourouma, Allah n'est pas obligé, Points, 2002

Babelio, Ahmadou Kourouma, Biographie et informations, http://www.babelio.com/auteur/Ahmadou-Kourouma/2150, (consulté en ligne le 08.05.2015)

Unicef, Les enfants soldats, 2012, http://www.unicef.fr/userfiles/03_ENFANTS_SOLDATS.pdf, (consulté en ligne le 08.05.2015)

Vision du Monde, Les Enfants Soldats dans le monde,  http://www.visiondumonde.fr/actualites/archives/les-enfants-soldats-dans..., (consulté en ligne le 08.05.2015)

Anne Kichenapanaïdou,  Birahima, l’enfant-soldat, Le Monde diplomatique, 2000, http://www.monde-diplomatique.fr/2000/12/KICHENAPANAIDOU/2610, (consulté en ligne le 08.05.2015)

Ahmadou Kourouma « Allah n’est pas obligé », Politique africaine n° 80 – décembre 2000, http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/080079.pdf, (consulté en ligne le 08.05.2015)

Alain SISSAO, Chargé de recherche INSS/CNRST, Les enfants et les femmes dans Allah n’est pas oblige d’Ahmadou Kourouma, http://biblio.critaoi.auf.org/42/01/Microsoft_Word_-_Article.colloque-_G..., (consulté en ligne le 08.05.2015)

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