JUVET MICHEL: " Quels liens entre les investissements et les droits de l’homme?"

JUVET MICHEL: " Quels liens entre les investissements et les droits de l’homme?"

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Investir et penser simultanément aux droits de l’homme peut sembler irréconciliable. D’une part, le processus d’information qui nourrit toute décision d’investissement ne comprend pas des données fiables et transparentes sur le respect des droits de l’homme dans tel pays ou telle entreprise. D’autre part, la définition des droits de l’homme évolue dans le temps, et est également source de différentes interprétations selon les cultures des investisseurs. Autant dire que la grille de de sélection des investissements voulant respecter les droits de l’homme n’est pas universelle. Par raison, paresse ou facilité intellectuelle, il semble donc plus facile d’affirmer qu’il n’y a pas de rapprochement possible entre droits de l’homme et investissements en bourse.

Pourtant n’y a-t-il pas pour l’investisseur concerné par cette problématique quelques critères plutôt simples et faciles à suivre aujourd’hui ?

Investissements dans les États démocratiques

Les États démocratiques et les entreprises domiciliées dans ces États sont régis par des justices indépendantes et par le pouvoir des citoyens. Même si les abus ou violations de droit existent dans ces pays, l’ensemble des processus démocratiques à disposition permettent une protection des droits de l’homme et offrent ainsi à l’investisseur un filtre naturel réconfortant. Investir dans la devise et les dettes souveraines de ces États ou dans les actions ou dettes d’entreprises domiciliées dans une démocratie peut donc s’opérer avec une bonne conscience.

Le développement de la mondialisation a pourtant compliqué cette démarche simple. En effet, celle-ci a poussé beaucoup d’entreprises domiciliées dans des pays démocratiques à s’aventurer pour des questions de survie économique dans des pays nettement moins démocratiques, et moins sensibles aux droits de l’homme, rendant ainsi la tâche plus compliquée à l’investisseur soucieux de respecter sa charte éthique.

Démocratie oblige, des mouvements sociaux-économiques se sont développés en réaction à cette confusion et permettent aujourd’hui à l’investisseur de bénéficier d’informations plus éclairées. Sous l’impulsion des fonds de prévoyance sensibles aux questions de développement durable, des communautés d’actionnaires ont utilisé la démocratie actionnariale pour entamer le dialogue avec les directions d’entreprises afin d’obtenir plus de transparence dans les activités hors pays démocratiques, voire des infléchissements de politiques commerciales.

Dans d’autres cas, des entreprises cotées en bourse, confrontées à des boycotts de consommateurs ou des sanctions étatiques, se sont aperçues que les violations graves de droits de l’homme commises dans leurs filiales étrangères pouvaient avoir un coût économique très important. Dans ces cas la seule approche par les coûts ont poussé ces entreprises à imposer à leurs filiales des comportements humains plus adéquats.

États peu démocratiques ou moins avancés économiquement

L’investissement dans les pays moins avancés dans le respect des droits de l’homme s’avère lui beaucoup plus complexe. Les notions de droit de l’homme ne sont pas comparables et l’information est rare. Faut-il donc investir ou non dans ces pays ? L’investisseur ici se retrouve dans la même situation que les organes d’aide au développement : aider ou ne pas aider et si oui avec des conditions ou non ? L’aide conditionnelle fait peur à certains car elle s’écarte sémantiquement de la notion de secours, et revêt également un aspect intrusif et conflictuel avec la notion de souveraineté nationale. Mais elle permet néanmoins de développer la notion des droits de l’homme.

L’investisseur sensible à cet élément peut s’inspirer de cette notion d’aide conditionnelle. En investissant directement dans des entreprises ou au travers des fonds de private equity il pourra influencer localement et directement la direction des entreprises en apportant ses critères éthiques. Mais il est vrai que le petit investisseur n’a souvent pas les moyens de cette ambition.

Alors pourquoi ne pas associer ces investisseurs privés aux véhicules publics existants qui investissent au travers de fonds de private equity et qui poursuivent à la fois, le développement économique d’entreprises locales, la durabilité dans un cadre « humain et éthique » strict  et une rentabilité économique normale ? La Suisse, la France et d’autres ont ces instruments nécessaires mais ils butent eux sur leurs capacités budgétaires pour les développer. Ces investisseurs privés pourraient amener les fonds complémentaires !

Deux autres pistes, souhaitables ?

On le voit, la notion d’investissement responsable peut prendre différentes formes et s’adapter à toutes les situations. Il reste d’autres pistes non explorées, mais sont–elles souhaitables ? D’une part certains imaginent utiliser les techniques des fonds alternatifs et spéculer contre les entreprises qui ne respectent pas les critères choisis pour punir les actionnaires de ces sociétés tout en réalisant des profits. Mais est-ce cohérent avec les notions d’investissement durable et de droits de l’homme ? D’autre part, sachant que certains États détiennent, via leurs réserves de change, des créances très importantes contre d’autres pays, assisterons-nous bientôt à des opérations de déstabilisation financières entre États, des opérations spéculatives, sous prétexte d’éthique, ou des droits de l’homme ? On peut le craindre, car dans la géostratégie les États n’ont eux jamais été avares d’idées, quitte à oublier les droits de l’homme.

 

Michel Juvet - mai 2015

Contact information

Économiste de formation, Michel Juvet est associé chez Bordier et Cie, auprès desquels il est responsable de la gestion et de l’analyse financière depuis 1984. Il est également membre du conseil d’administration de SIFEM (Swiss Investment Fund for Emerging Markets) depuis 2011. M. Juvet est aussi l'auteur de « Meme le ciel ne pleure plus », publié chez Slatkine Editions en 2011. Ce livre à thématique humanitaire a été réalisé sur la base de ses photos et ses réflexions sur les violences sexuelles dans la région des Grands Lacs de l'Afrique de l'Est.