L’éducation nationale Turque depuis Erdogan

ACTUALITES - Depuis la tentative manquée de coup d’état l’année passée en Turquie, le pays semble être plus polarisé que jamais, avec une division notable entre les pro-laïcités d’un côté et les conservateurs de l’autre. Cette scission a menée à la mise en examen de nombreux citoyens suspectés de conspiration contre l’Etat, et un referendum extrêmement controversé en 2017, qui a abouti à un accroissement du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, président de la République de Turquie depuis 2014. De plus, approximativement 33 000 enseignants ont été renvoyés par le gouvernement à la suite de ces événements, illustrant le rôle potentiellement démagogique joué par l’éducation nationale, ainsi que le contrôle exercé par la classe politique sur l’enseignement au sein du pays. Cet article reviendra sur la réforme des programmes scolaires annoncée en 2017 par le gouvernement turc, et analysera la réception nationale et internationale de ces modifications, tout en considérant les possibles motivations de l’Etat à les appliquer. [1] 

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Recep Tayyip Erdogan - source: Wikimedia Commons

La Réforme

Dès 2012, Recep Tayyip Erdogan annonçait publiquement son ambition de former une jeunesse turque « pieuse » qui, pour reprendre ses termes, « s’engage pour sa religion, sa langue, sa pensée, sa science, sa maison, sa chasteté, sa haine et son cœur. » [2] Fin juin 2017, Alparslan Durmus, chef du Conseil de l’éducation turc, déclarait dans une vidéo présentant la réforme des programmes scolaires que les jeunes turcs recevraient dorénavant un enseignement en lien avec les « valeurs locales et nationales », enclenchant ainsi le processus de renouvellement idéologique, que le président semble convoiter, chez les jeunes générations du pays. [3]

Cette réforme comprend néanmoins de nombreux éléments ayant suscité de l’inquiétude et du débat.

Pour commencer, d’ici 2019, des cours de religion obligatoires devraient être dispensés aux écoliers, avec pour but notable de fournir un apprentissage de « la véritable signification du djihad », afin de regagner contrôle du mot, qui fait initialement référence à la nature pacifiste de l’Islam. [4] Ces changements s’alignent avec l’aspiration du gouvernement à tourner le dos à « une vision euro centrée » de l’histoire, dans ce cas présent en se réappropriant le terme « djihad », souvent associé au terrorisme dans les pays de l’Ouest. De plus, les élèves ayant échoué aux concours d’entrée dans les lycées publics seront maintenant inscrits d’office dans des établissements religieux qui forment les imams, interprété par beaucoup comme un effort pour replacer la religion musulmane au centre de l’éducation turque.

D’autre part, la théorie de l’évolution de Darwin n’est plus enseignée à l’école depuis la rentrée 2017 dans l’ensemble du pays. Pour cause, le sujet est jugé « polémique » par Durmus, qui explique cette décision en déclarant qu’ « il est impossible pour nos étudiants d’avoir les connaissances scientifiques ou les éléments nécessaires pour les appréhender ». [5] Ceci n’est toutefois pas la première fois que la théorie de Darwin est publiquement critiquée, sachant que Numan Kurtulmus, vice-premier ministre, la qualifiait en janvier dernier de « scientifiquement obsolète et pourrie ». [6]

Un autre changement qui fait actuellement polémique est la diminution du temps consacré à l’enseignement de l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk, connu comme le père fondateur de la République turque laïque. En réponse aux interrogations sur cette décision, le gouvernement a avancé que le système de laïcité en place est responsable pour la marginalisation des musulmans pratiquants du pays. [7]

En contrepartie, une nouvelle image de l’Etat semble vouloir être instaurée, visible à travers la création officielle de la « journée de la démocratie et de l’unité nationale » le 15 juillet 2016, jour du coup d’état manqué contre le président Erdogan. Ceci annonce une vision réimaginée de la démocratie, dont les ennemis seront d’ailleurs listés en classe. Figurant sur cette liste sont l’Etat Islamique, au même titre que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un mouvement politique très à gauche entretenant des vues séparatistes. [8]

 

Réactions et implications

Comme mentionné précédemment, ces réformes ont éveillé l’intérêt de la société civil nationale et internationale, et sont considérées par beaucoup comme du « lavage de cerveau » qui vise à retirer complètement l’éducation scientifique et laïque des programmes scolaires pour « créer un appareil idéologique avec des jeunes qui pensent comme eux (c.f. les personnes au pouvoir)», pour reprendre les mots d’Aylin Nazliaka, députée indépendante. [9] Les mesures qui visent à assigner moins de devoirs et à accorder plus de temps de jeu poussent aussi certains à penser que le gouvernement cherche à simplifier le programme dispensé aux élèves, considérant qu’ils n’ont pas encore la maturité pour comprendre des notions enseignées pré-reforme. [10]   

Depuis la présentation du projet, environ 180 000 plaintes ont été adressées au Ministère de l’éducation au sujet des mesures concernant Atatürk, témoignant du mécontentement général et de l’impopularité des changements. [11]

Certains sont même allés jusqu’à accuser l’Etat d’être dans une démarche « d’islamisation » du système éducatif, avec une concentration particulière sur des valeurs religieuses Sunnites. [12]

D’autre part, les débats au sujet de la théorie d’évolution  datent de l’empire Ottoman, au cours duquel des scientifiques comme Abdullah Cevdet, Suphi Ethem, Ismail Fenni Ertugrul ou Filibeli Ahmed Hilmi ont contesté certaines parties de la théorie de Darwin, sans toutefois faire appel au gouvernement pour la bannir des programmes scolaires. Derrière ces contestations se cachait visiblement un désir de maintenir la légitimité d’interprétations religieuses sur l’origine de la vie. [13] La prise en considération de cet élément-là porte donc à croire que le pays propose aujourd’hui des réformes appliquées antérieurement à l’évolution de l’avis populaire, qui avait depuis reconnu la compatibilité des théories d’évolution et de l’islam, visible à travers des postulats comme « La Théorie d’Evolution Créative en Islam » (2001) par Mehmet Bayraktar, théologien moderniste. [14]

 

Conclusion

La critique principale émise à propos de la réforme turque est donc que l’on serait en présence d’une technique politique visant à amoindrir le principe de laïcité à travers une concentration sur l’Islam et l’évincement de théories scientifiques. Certains comparent cette actualité à la situation en Arabie Saoudite, seul autre pays dont le curriculum interdit l’enseignement de la théorie de l’évolution pour des raisons religieuses, et qui présente d’un point de vue internationale de sérieuses lacunes en termes de droits humains. [15]

Le traitement actuel de l’histoire et de la science semble ainsi être effectué dans un but idéologique, afin  d’élever une génération en accord avec les principes et les valeurs du parti politique au pouvoir, ce qui est inquiétant pour la démocratie du pays, ainsi que la liberté individuelle de ses citoyens. [16]

 

Par Manon Fabre - Assistante de recherche au CIPADH

 

Notes de bas de page

[1] The Guardian. 'They want a devout generation': how education in Turkey is changing. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.theguardian.com/world/2017/sep/20/devout-generation-education-turkey-changing

[2] Libération. L’éducation au cœur de la bataille culturelle turque. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.liberation.fr/debats/2017/07/10/l-education-au-coeur-de-la-bataille-culturelle-turque_1582895

[3] Independent. Turkey to stop teaching evolution in secondary schools as part of new national curriculum. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.independent.co.uk/news/world/europe/turkey-evolution-secondary-school-education-national-curriculum-recep-tayyip-erdogan-regime-a7804016.html

[4] The Guardian. 'They want a devout generation': how education in Turkey is changing. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.theguardian.com/world/2017/sep/20/devout-generation-education-turkey-changing

[5] Le Temps. Indignation en Turquie: le gouvernement retire Darwin des manuels scolaires. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.letemps.ch/monde/2017/07/06/indignation-turquie-gouvernement-retire-darwin-manuels-scolaires

[6] IBID

[7] Independent. Turkey to stop teaching evolution in secondary schools as part of new national curriculum. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.independent.co.uk/news/world/europe/turkey-evolution-secondary-school-education-national-curriculum-recep-tayyip-erdogan-regime-a7804016.html

[8] RT France. Turquie : le djihad fait son entrée dans les programmes scolaires. Retrieved on November 2, 2017 from  https://francais.rt.com/international/41145-turquie-introduit-djihad-dans-ses-programmes-scolaires-retire-theorie-evolution

[9] Le Temps. Indignation en Turquie: le gouvernement retire Darwin des manuels scolaires. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.letemps.ch/monde/2017/07/06/indignation-turquie-gouvernement-retire-darwin-manuels-scolaires

[10] Independent. Turkey to stop teaching evolution in secondary schools as part of new national curriculum. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.independent.co.uk/news/world/europe/turkey-evolution-secondary-school-education-national-curriculum-recep-tayyip-erdogan-regime-a7804016.html

[11] Le Temps. Indignation en Turquie: le gouvernement retire Darwin des manuels scolaires. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.letemps.ch/monde/2017/07/06/indignation-turquie-gouvernement-retire-darwin-manuels-scolaires

[12] Libération. L’éducation au cœur de la bataille culturelle turque. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.liberation.fr/debats/2017/07/10/l-education-au-coeur-de-la-bataille-culturelle-turque_1582895

[13] Al-Monitor. What is Turkey’s problem with Darwin? Retrieved on November 2, 2017 from https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/01/turkey-what-is-turks-problem-with-darwin.html

[14] IBID

[15] Telegraphe. Turkey will stop teaching evolution in schools, education ministry says. Retrieved on November 2, 2017 from http://www.telegraph.co.uk/news/2017/06/23/turkey-will-stop-teaching-evolution-schools-education-ministry/

[16] The Guardian. 'They want a devout generation': how education in Turkey is changing. Retrieved on November 2, 2017 from https://www.theguardian.com/world/2017/sep/20/devout-generation-education-turkey-changing

 

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