L’accompagnement des migrations, du global au local

Ce jeudi 7 juin 2018 a eu lieu un débat sur la question de l’accompagnement des migrations à l’échelle mondiale et à l’échelle locale [1]. Trois invités ont donné à tour de rôle leur éclairage sur cette question. Laura Thompson, Directrice générale adjointe de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Volker Türk, Haut-Commissaire assistant du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et Thierry Apothéloz, Conseiller d’État genevois en charge de la cohésion sociale. La discussion fut modérée par Luisa Ballin, membre du Club suisse de la presse. Le CIPADH est heureux de vous communiquer les principaux points discutés lors de cet évènement.

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Camp de réfugiés rohingyas au Bangladesh, 22 décembre 2016 - Source: Maaz Hussain (Wikipedia)

 Les migrations peuvent être une opportunité

 Laura Thomson commence le débat par souligner le fait que la migration est avant tout un «phénomène social» ayant plusieurs facettes complexes. Il ne s’agit pas d’un «problème» comme le rapportent les médias de nos jours. Selon elle, le débat sur la migration nécessite des chiffres et non de la peur. Elle soutient que la migration peut constituer une chance en mettant en lumière que celle-ci contribue pour 9.4 % à la croissance économique mondiale, alors que les migrants représentent moins de 4 % de la population globale. Néanmoins, Laura Thomson  regrette le manque de structures intergouvernementales traitant de cette question. En effet, selon elle, sans une solution institutionnelle à long-terme, les coûts humains liés à ce phénomène continueront d’exister.

 

Les migrations sont souvent incomprises par le public et les médias

Volker Türk souligne que les migrations et les «raisons du départ» sont souvent incomprises par le grand public. Il insiste sur le fait que la majorité des migrants sont des gens ayant fui des violations des droits humains dans leur région d’origine. Il rappelle que 69 millions de personnes se déplacent à cause de telles violations, et ajoute que les migrants peuvent être des mineurs non-accompagnés, comme c’est souvent le cas en Amérique centrale. Ces derniers peuvent devenir la cible des cartels de drogue. Monsieur Türk estime que quand la communauté internationale laisse des enfants aller aux portes de la mort, c’est le signe que quelque chose ne va pas. 

 

Les migrations sont avant tout un phénomène Sud-Sud

Volker Türk met en lumière un fait important qui est souvent négligé par les médias. En effet, il rappelle que 89 % des migrations se font du Sud vers le Sud, de plus, il affirme que les flux migratoires se passent souvent à l’intérieur du même pays. Selon lui, la rhétorique politicienne visant à faire croire que tous les migrants vont venir en Europe, est une «fake news». Il insiste sur le fait que les plus grands camps de réfugiés au monde se trouvent dans des pays pauvres du Sud comme le Bangladesh. De ce fait, selon Volker Türk, il faut d’une part davantage diffuser l’information à ce sujet, et d’autre part, prendre acte de l’importance de la coresponsabilité, c’est-à-dire aider davantage les pays du Sud, qui sont les premiers touchés par le phénomène migratoire. Espérant un progrès en matière de régulation et de gouvernance, Volker Türk conclut son intervention en soulignant le fait que le Pacte mondial sur les réfugiés est en ce moment en négociation à Genève [2].

 

L’importance de l’accompagnement au niveau local

Thierry Apothéloz, conseiller d’État genevois en charge de la cohésion sociale, explique que l’accompagnement des personnes migrantes doit se faire au niveau des gouvernements locaux comme les cantons suisses. Mais il souligne aussi que les communes, la société civile et les associations ont le plus grand rôle à jouer dans l’intégration. Il met en lumière le fait que les initiatives en faveur de réfugiés peuvent être un succès ou aboutir à un échec en fonction de l’attitude la population locale. Monsieur Apothéloz explique que le Canton de Genève a une grande expérience dans l’accueil des migrants et que la Genève Internationale a tout le soutien des autorités cantonales. Néanmoins il trouve regrettable que derrière cette attitude d’ouverture louable se cache aussi une posture de renfermement de la part de la Confédération Helvétique.

 

Faire évoluer les mentalités demande du courage

Monsieur Apothéloz propose quelques pistes pour faire évoluer les mentalités. Par exemple, une meilleure arbitration des conflits ou encore une politique audacieuse en faveur de la réduction des inégalités. Il estime que la concurrence entre les demandeurs d’emploi et le manque de postes disponibles dans le canton de Genève font naitre un sentiment de désespoir, qui peut se muer en un sentiment de rejet de l’autre. En d’autres termes, sans s’attaquer aux problèmes de chômage et de manque d’opportunités, la population peut se renfermer sur elle-même et alimenter les discours prônant un rejet du migrant.

 

Combattre l’amnésie et l’ignorance de la population

Le débat s’est clos par une discussion entre le public et les intervenants. Un thème qui revint souvent fut le manque de communication sur l’histoire et les raisons des migrations, notamment celles qui eurent lieu dans le canton de Genève. Une personne du public demanda aux intervenants pourquoi les autorités genevoises ne martelaient pas assez souvent le fait que Genève fut toujours une terre d’accueil pour des populations venant de la région, d’Europe et du globe. Selon cette personne, le manque de communication de ce fait historique provoque une amnésie qui peut nourrir les discours populistes. En réponse à cette interrogation, Thierry Apothéloz  a néanmoins souligné que Genève est en train de mettre en place le programme d’intégration cantonal (PIC) qui pour a but de quantifier et communiquer les parcours d’intégration à Genève, qui contrairement à certaines idées reçues, se concluent souvent de manière positive.

Au-delà de la question liée à la communication gouvernementale, il existe aussi un problème de communication des médias selon monsieur Türk. En effet, ce dernier estime que l’on assiste depuis quelque temps à un phénomène de «déshumanisation» des migrants qui est facilité par l’apparition des réseaux sociaux. Pour le dire d’une manière différente, les médias peuvent faire un travail d’introspection qui est nécessaire, néanmoins il est difficile de réguler les mots employés par les utilisateurs des réseaux sociaux. Les intervenants présents ont conclu la discussion en encourageant les initiatives et les organismes travaillant dans le domaine de la «correction des mots». Selon eux, il est souhaitable que davantage d’acteurs s’impliquent dans la vérification des faits (fact-checking).

 

Par Alvaro Candia Callejas

 

 

 

[1] CLUB SUISSE DE LA PRESSE, L'accompagnement des migrations, du global au local, Genève, [en ligne], Disponible: http://pressclub.ch/laccompagnement-des-migrations-du-global-au-local/?lang=en

 

[2] AGENCE DES NATIONS UNIES POUR LES RÉFUGIÉS, Vers un Pacte mondial sur les réfugiés, [en ligne], Disponible: http://www.unhcr.org/fr/vers-un-pacte-mondial-sur-les-refugies.html

 

 

 

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