L’Afrique du sud : pays de contrastes et de dictats ? Le cas du viol correctif

ACTUALITE – L’Afrique du sud connaît depuis près de trente ans un régime démocratique qui, malgré ses failles, a habilement porté le pays sur la voie du respect des droits humains. Etat membre de nombreuses conventions internationales, l’Afrique du sud semble déterminé à en finir avec son passé douloureux. Cependant, la réalité des townships et des discriminations subsistantes illustrent les clivages actuels entre la théorie et la réalité. Les premières victimes de ces inconsistances sont les groupes opprimés tels que celui des femmes. En effet, en 2012, les agences des Nations Unies ont enregistré près de 64'000 viols reportés, soit 175 par jour dans le pays [1]. Ce phénomène de société est exacerbé par celui des « viols correctifs », fléau qui touche la communauté LGBTQ* sud-africaine. Etant donné la méconnaissance générale au sujet de ce phénomène, il est intéressant d’examiner sa définition, ses implications et son origine. 

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Women gathering in a township - Source: Flickr

Alors que l’affaire Weinstein continue de faire parler dans les pays dits développés, la question des agressions sexuelles et des viols reste encore un maux muet dans beaucoup de pays en voie de développement. Souvent perçu comme un Etat politiquement tiraillé par la dualité, l’Afrique du sud ne déroge pas à cette règle en matière de droits LGBTQ* (lesbiennes, gays, bisexuels, trans, queer…) [2]. Bien qu’elle ait été novatrice en reconnaissant en 2005 le mariage entre deux personnes du même sexe, l’Afrique du sud reste un pays où de nombreuses violences sexuelles adviennent régulièrement. En effet, en 2016 et en 2017, le gouvernement a recensé près de 50'000 agressions sexuelles, [3] auxquelles s’ajoutent les plus de 500 cas annuels de viols dits «correctifs » [4].

Malgré sa constitution progressiste et sa position pionnière de premier pays à proscrire la discrimination basée sur le genre et l’orientation sexuelle, l’implémentation concrète de ces mesures reste rare en Afrique du sud [5]. A travers l’Equality Act adopté en 2000, le gouvernement sud-africain condamne formellement tout crime de haine, regroupant les actes ciblant spécifiquement les individus en raison de leur appartenance supposée ou effective à un groupe/communauté [6]. Bien que cette catégorie de crime inclue en théorie ceux basés sur l’orientation sexuelle, ces derniers ne sont en pratique pas traités comme tel [7].

Concernant le terme de  « viol correctif », il a fait sa première apparition dans les années 2000 au sein du secteur des droits humains du pays « arc-en-ciel ».  Ce développement de la sémantique semble donc refléter l’accroissement des viols commis à l’encontre de femmes homosexuelles [8]. Ce maux sociétal se trouve à l’entrecroisement de deux dimensions fondamentales : l’homophobie et  les violences faites aux femmes [9]. Ce terme surprenant qui lie deux mots en apparence antagonistes se définit donc comme un acte sexuel non consenti, ayant pour but de « punir » et / ou de « soigner » les individus homosexuels de leur orientation sexuelle considérée déviante [10]. Bien qu’en Afrique du Sud ce sont les femmes qui semblent être les plus touchées, ce phénomène impacte aussi les hommes [11]. De nos jours, le terme tend à évoluer vers une définition plus inclusive. En effet, le terme reconnaît maintenant le viol de tout individu - gay, lesbienne, bisexuel, transsexuel ou transgenre -, avec pour but de le faire adopter un « comportement» hétérosexuels [12].

Plusieurs protections légales internationales existent pour combattre les violences faites aux membres de la communauté LGBTQ*. En effet, l’Afrique du sud est un Etat membre d’un grand nombre de conventions internationales tel que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966), la  Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard (1979) ou encore la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples (1981) [13]. Par conséquent,  le problème n’est pas tant que la protection juridique internationale et nationale est inexistante, mais plutôt qu’elle n’est pas appliquée de manière impartiale et effective [14]. Il est important de noter que ce problème n’est pas spécifique à l’Afrique du sud. En effet, des cas de viols « correctifs » ont aussi été enregistrés en Uganda, au Zimbabwe et en Jamaïque [15]. Cependant, c’est dans le pays « arc-en-ciel » que le phénomène semble être le plus important [16]. C’est donc afin de mieux comprendre et appréhender ce problème qu’il paraît essentiel de l’observer comme le reflet des disparités sociales qui tiraillent le pays depuis plusieurs décennies [17].

Effectivement, le cadre socio-culturel est un élément important qu’il faut prendre en compte. La population sud-africaine reste une société majoritairement patriarcale au sein de laquelle les égalités des genres ne sont pas toujours mise en pratique [18]. Ceci se traduit notamment par des conceptions strictes et rigides des genres [19], une vision qui est parfois imposée par la force aux individus déviants des normes préconçues [20]. Il est aussi important de souligner que le cadre socio-culturel actuel est profondément marqué par l’histoire et les politiques d’un pays qui pendant près de 50 ans a connu un système d’apartheid basé sur une inégalité et une ségrégation raciale profonde [21]. Dans ce contexte autoritaire et brutal, les agressions faites aux femmes ont servis d’outil politique à la fois aux forces gouvernementales et aux groupes anti-apartheid, conduisant par conséquent à leur normalisation [22]. En ségrégant et en discriminant une partie de la population, l’apartheid a eu pour conséquence la marginalisation des  femmes, soumises à la précarité économique et sécuritaire des townships, faisant ainsi d’elles des proies faciles aux violences [23]. C’est donc en plongeant une partie de la population dans la pauvreté et l’insécurité que le régime inégalitaire de l’apartheid a forgé une société longtemps définie par le concept de différence (ethnique, de genre, d’orientation sexuelle etc.) [24].

Pour conclure, il semblerait donc que malgré sa démocratisation et son avancée dans le respect des droits humain, l’Afrique du sud reste en pratique un pays où règnent une précarité et une inégalité profonde. Longtemps marquée par les dictats de l’apartheid, la nation « arc-en-ciel » ne semble toujours pas savoir comment gérer sa riche diversité, qui est encore aujourd’hui un facteur de discrimination et de violence au sein de la population. L’exemple sud-africain permet de démontrer que les caractéristiques historiques et socio-culturelles sont primordiales dans la compréhension des dynamiques du pays et dans son application des droits humains. En effet, de nombreux clivages peuvent exister entre les textes juridiques et leur application. Cela pousse donc à réfléchir à l’impact des constructions sociales et des normes culturelles liées au passé d’un Etat sur l’implémentation des droits humains et les méthodes favorisant leur application.

Par Line Barabant – Assistante de recherche au CIPADH

 

NOTES DE BAS DE PAGE

[1]UN NEWS CENTER. South Africa must do more to tackle ‘pandemic of sexual violence’ – UN rights chief.[en ligne.] (modifié le 3 février 2013) Disponible sur : http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=44101#.WiUYclXiaUk  (Consulté le 04/12/2017).

[2] BARBIER, Adrien. Gay Pride à Johannesburg : une marche des fiertés « trop blanche et trop élitiste ». Le Monde [en ligne.] (modifié le 30 octobre 2017) Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/10/30/gay-pride-a-johannesburg-une-marche-des-fiertes-trop-blanche-et-trop-elitiste_5207905_3212.html#g4jeKyuoBdgAdpYe.99  (Consulté le 30/11/2017).

[3] BARBIER, Adrien. En Afrique du Sud, dans le township de Diepsloot, où « le viol fait partie du quotidien ». Le Monde [en ligne.] (modifié le 1er novembre 2017) Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/01/en-afrique-du-sud-dans-le-township-de-diepsloot-ou-le-viol-fait-parti-du-quotidien_5208888_3212.html#StcOAilRJ9xhAbOR.99  (Consulté le 30/11/2017).

[4] HULL, Jonah. The South African scourge. Al Jazeera [en ligne.] (modifié le 20 février 2011) Disponible sur : http://www.aljazeera.com/indepth/features/2011/02/2011220132839359974.html  (Consulté le 30/11/2017).

[5] ACTION AID. Hate crimes: The rise of ‘corrective’ rape in South Africa. Septembre 2009, p. 8 [en ligne.] Disponible sur: https://www.actionaid.org.uk/sites/default/files/publications/hate_crimes_the_rise_of_corrective_rape_in_south_africa_september_2009.pdf.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] KINAMA, Emily. Classifying 'Corrective Rape' as a Hate Crime in South Africa. Institute for security studies [en ligne.] Disponible sur: https://issafrica.org/amp/iss-today/classifying-corrective-rape-as-a-hate-crime-in-south-africa  (Consulté le 01/12/2017).

[9] Ibid.

[10] THOMAS, Kylie. Homophobia, Injustice and ‘Corrective Rape’ in Post-Apartheid South Africa. Centre for the Study of Violence and Reconciliation. Février 2013 p. 5 [en ligne.] Disponible sur : https://www.files.ethz.ch/isn/166656/k_thomas_homophobia_injustice_and_corrective%20rape_in_post_apartheid_sa.pdf.

[11] KINAMA, Emily. Classifying 'Corrective Rape' as a Hate Crime in South Africa. Op.cit [7].

[12] LOUW, Angelo. Men are also 'corrective rape' victims. Bhekisisa center for health journalism [en ligne.] (modifié le 11avril 2014) Disponible sur : http://bhekisisa.org/article/2014-04-11-men-are-also-corrective-rape-victims  (Consulté le 01/12/2017).

[13] BROWN, Rodrick. Corrective Rape in South Africa: A Continuing Plight Despite an International Human Rights Repsonse. Annual Survey of International & Comparative Law, Vol. 18, n°1, Article 5, p.54 [en ligne.] Disponible sur: https://digitalcommons.law.ggu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1157&cont... (Consulté le 30/11/2017).

[14] Ibid.

[15] Ibid. p. 46

[16] Ibid. p.47

[17] Ibid. p.48

[18] Ibid.

[19] HUMAN RIGHTS WATCH. "We'll Show You You're a Woman". Human Rights Watch [en ligne.] (modifié le 5 décembre 2011] Disponible sur : https://www.hrw.org/report/2011/12/05/well-show-you-youre-woman/violence-and-discrimination-against-black-lesbians-and  (Consulté le 30/11/2017).

[20] Ibid. p.49.

[21] Ibid. p.50

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Ibid. p.51.

 

WEBOGRAPHIE

ACTION AID. Hate crimes: The rise of ‘corrective’ rape in South Africa. Septembre 2009, pp. 1-18 [en ligne.] Disponible sur: https://www.actionaid.org.uk/sites/default/files/publications/hate_crimes_the_rise_of_corrective_rape_in_south_africa_september_2009.pdf.

BARBIER, Adrien. Gay Pride à Johannesburg : une marche des fiertés « trop blanche et trop élitiste ». Le Monde [en ligne.] (modifié le 30 octobre 2017) Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/10/30/gay-pride-a-johannesburg-une-marche-des-fiertes-trop-blanche-et-trop-elitiste_5207905_3212.html#g4jeKyuoBdgAdpYe.99  (Consulté le 30/11/2017).

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