La mondialisation économique favorise-t-elle la paix ?

« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes: si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels » a écrit Montesquieu dans De l’Esprit des lois (1748) [1]. Le commerce, en créant des interdépendances entre les hommes, favoriserait ainsi la paix. Cette idée est toujours d’actualité. Elle a notamment inspiré la construction européenne. On peut alors se demander si la mondialisation économique, marquée par une intensification des échanges internationaux, produit une pacification des relations internationales. Néanmoins, certains échanges commerciaux s’inscrivent dans des rapports de force inégaux. La thèse contraire peut donc être défendue : la mondialisation engendre davantage de conflictualité dans le monde. Cet analyse présentera ces deux positions, discutera du rôle des multinationales et se conclura en soutenant qu’aucune généralisation n’est possible entre mondialisation économique et pacification politique.

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Source: Wikipédia

La pacification par l’intégration économique


Le prix Nobel de la paix 2012 a été attribué à l’Union européenne pour avoir « au cours de ces six dernières décennies, contribué à promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’homme en Europe » [2]. En effet, à la suite du traumatisme engendré par la Deuxième guerre mondiale, les Français Jean Monnet et Robert Schuman ont imaginé un procédé afin que la guerre ne soit plus pensable en Europe. La « méthode Monnet-Schuman » a consisté à construire progressivement une solidarité de fait entre les pays européen. Elle a commencé par la mise en commun des moyens de productions de charbon et de l’acier (« plan Schuman ») pour aboutir progressivement à la création d’un marché commun (CEE), rendu notamment possible par la libéralisation des échanges commerciaux. A l’exception du conflit des Balkans, c’est un véritable succès : aucune guerre n’a depuis ravagé le continent européen.


Mais l’augmentation du commerce intra-européen est-il la cause de la paix ? Ou, au contraire, n’en est-il que son effet ? Car la construction européenne s’inscrit aussi dans le processus historique d’accroissement global du commerce international. Certains penseurs considèrent que la logique capitaliste du profit joue le rôle d’antidote aux passions destructrices des hommes. L’économie de marché pacifierait la société. Selon Montesquieu, « le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces » [3].


« l’émergence d’une économie mondiale a induit la mentalité des peuples un changement de valeurs (…), où la prospérité et le bien être deviennent des valeurs suprêmes à acquérir, plutôt qu’à conquérir » [4] (Dario Battistella).


La mondialisation économique, en rendant le monde plus interconnecté, a-t-il réduit le risque de confrontations militaires entre les Etats ? L’interdépendance des économies chinoise et américaine conduit à penser, d’après cette perspective, qu’une confrontation entre les deux plus grandes puissances économiques du monde est improbable. Mais selon les chercheurs Philippe Martin, Thierry Mayer et Mathias Thoenig, si l’interdépendance économique entre deux pays augmente le coût d’opportunité d’une guerre bilatérale, l’interdépendance multilatérale réduit paradoxalement son coût: les deux pays en conflit peuvent se confronter en compensant économiquement avec d’autres partenaires économiques. Selon l’hypothèse des auteurs, « la mondialisation aurait pour conséquence de rendre les conflits militaires plus localisés » [5].


Depuis 1945, il convient de constater que l’interdépendance croissante des économies dans le monde n’a pas conduit à une forte diminution des conflits dans le monde, comme cela a été le cas en Europe. Bien que les guerres interétatiques aient diminuées, les guerres civiles demeurent très nombreuses. Il n’est pas non plus évident que la libéralisation du commerce international ou la division internationale du travail ait conduit à une pacification des relations internationales. Il convient ainsi de s’interroger sur le lien entre commerce et conflictualité.

Le commerce peut favoriser la conflictualité


L’année 1846 marque l’abolition en Grande-Bretagne des « Corn Laws », une loi taxant les céréales importées. Cette date représente une première étape dans la montée en puissance de l’idée de libre-échange. Un de ses ardents opposant à la loi, Richard Cobden, a ainsi déclaré que « le libre-échange réunit l’humanité, écarte tout antagonisme de race, de credo et de langue, il est la condition d’une paix éternelle entre les hommes » [3]. L’histoire montre néanmoins que l’ouverture des marchés a parfois été imposée par la violence. En 1842, après trois ans de guerre, l’Empire britannique s’emparait de Hongkong et obligeait la Chine à s’ouvrir au commerce international. Cette guerre, connue sous le nom de « première guerre de l’opium », visait à vendre l’opium cultivé par la Compagnie britannique des Indes orientales sur le territoire chinois. Car la Chine interdisait son achat depuis plus d’un siècle [4].


L’idéologie du libre-échange a subit un coup d’arrêt, notamment à la suite de la crise des années 1930 et la Seconde guerre mondiale. Mais l’idée de « doux commerce » est revenue sur le devant de la scène à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En 1948, le prix Nobel de la paix Cordell Hull, aussi secrétaire d’Etat de Franklin Roosevelt, a déclaré qu’ « accroître les échanges commerciaux entre les nations (…) ferait beaucoup pour éradiquer la guerre » [7]. L’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) est signé afin d’ouvrir les économies. En 1995, le dernier cycle de négociation du GATT, ou « cycle d’Urugay », conduit à sa refondation en l’Organisation mondiale du commerce (OMC).


Mais le processus de libéralisation international s’essouffle. Alors que les pays développés aimeraient ouvrir les services à la concurrence internationale, certains pays du Sud accusent l’OMC de réaliser un libéralisme à deux vitesses. Malgré l’ouverture des services des pays en développement, l’Europe et les Etats-Unis maintiennent un protectionnisme dans leur secteur agricole, qui se fait au détriment des productions du Sud [8]. L’échec des négociations multilatérales à l’OMC, couplée à la fin de la domination américaine, peut expliquer la négociation d’accords entre pays ou entre régions tels que le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) ou l’Accord de partenariat transpacifique (TPP). Cependant, ce processus d’intégrations régionales ne devrait pas se construire sur une logique de concurrence économique, au risque d’engendrer des conflits pouvant mener à une escalade militaire.


La mondialisation économique est corrélée avec une augmentation des inégalités économique. La théorie des avantages comparatifs soutient que les pays gagnent à spécialiser leurs économies. Pourtant, une spécialisation sur la main d’œuvre bon marché peut être un handicap. D’autre part, une trop grande ouverture d’un pays en développement à la concurrence internationale empêcherait les entreprises locales de se développer. Une application très stricte du libéralisme conduit à bloquer le potentiel de développement des pays émergeants. Le maintien ou l’accentuation des inégalités économiques dans le monde conduisent à des vagues migratoires, qui sont une importante cause de conflictualité dans les relations internationales.


Les firmes multinationales jouent un rôle central dans la mondialisation économique. Il est donc nécessaire de s’interroger sur leurs effets en termes de pacification des relations internationales.

Le rôle des multinationales dans la mondialisation économique


Depuis la fin des années 1960, la globalisation économique est marquée par une nouvelle division internationale du travail. Aujourd’hui, un smartphone produit par Apple peut être conçu à Cupertino (Californie), assemblé à Shenzhen (Chine) avant d’être vendu dans une ville européenne. Le smartphone étant construit à partir de dizaines de composants (plastique, aluminium, carbone, or, etc.), Apple recourt à des centaines d’usines de fabrication de composants disséminées à travers le monde, qui elles-mêmes recourent parfois à des filiales [9]. Les multinationales participent ainsi au renforcement de l’interdépendance des économies dans le monde. Mais est-ce au profit d’une pacification des relations internationales ?


Les multinationales cherchent à influencer les Etats et les institutions économiques afin de façonner une économie mondiale favorable à leurs intérêts. Elles sont parfois en mesure d’infléchir des décisions politiques nationales. Par exemple, les nouveaux traités de libre-échange mettent en place des mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et Etats (ISDS). Une entreprise multinationale peut ainsi attaquer un Etat devant un tribunal arbitraire international s’il estime que le pays hôte nuit arbitrairement à ses activités. L’opposition au TTIP se cristallise en particulier contre ce mécanisme ISDS, qui est accusé de ne pas respecter la souveraineté nationale. Une multinationale du tabac est en mesure d’attaquer un Etat qui chercherait à interdire des cigarettes à des fins de santé publique.


Des multinationales comme Monsanto, Nestlé ou Shell ont provoqué des dommages écologiques considérables et profitent du laxisme des autorités en matière du droit du travail dans les pays en développement [10]. D’autres grandes entreprises mondialisées sont accusées de corruption, de blanchiment d’argent ou d’évasions fiscales. Les activités des multinationales devraient donc être encadrées par des lois internationales. Elie Cohen, interviewé par le journal Alternatives économiques, s’interroge à cet égard sur les effets du blocage de l’OMC : « [les multinationales] ne trouvent-elles plus d’avantages à une mondialisation inachevée (dans laquelle les Etats restent divisés) qu’à une logique d’intégration économique s’accompagnant de plus de régulation par l’intermédiaire de l’OMC » [11]. Un  des objectifs de l’Union européenne consisterait ainsi à promouvoir une mondialisation économique pacifiée et à respecter les droits humains. Etant donné l’augmentation de l’influence des acteurs non-étatiques, la Commission européenne est toujours en mesure de sanctionner les comportements des multinationales les plus puissantes, telles que Gazprom ou Google. La responsabilité sociale des entreprises peut également être directement encadrée par les Etats, comme le CIPADH l’a montré en présentant une initiative populaire suisse.


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La mondialisation économique peut tout autant conduire à pacifier les relations internationales qu’à exacerber les conflits. La nouvelle division internationale du travail ne devrait pas conduire à une exploitation de la main d’œuvre des pays en développement au profit des pays développés. Elle pourrait se faire dans l’intérêt de tous, et pas seulement à l’avantage des « gagnants de la mondialisation ». Elle ne devrait non plus pas conduire à une délocalisation des entreprises polluantes dans les pays pauvres, mais plutôt amener à un encouragement des investissements dans les énergies propres. L’interdépendance croissante des économies peut conduire au développement une pensée cosmopolite. Les replis identitaires ne sont pas une fatalité. Selon Robert Gilpin, "aucune généralisation n'est possible pour ce qui est du rapport entre interdépendance économique et comportement politique. Par moments, l'échange économique peut modérer les relations politiques et par moments, au contraire, il peut les aggraver" [12]. La mondialisation n’est pas un phénomène naturel. Elle s’inscrit dans des décisions politiques qui devraient encourager la pacification des relations internationales et le respect des droits de l’homme dans le monde.


FL – Assistant de recherche



[1] MONTESQUIEU (1748 [1973]), De l’esprit des lois, Paris, Garnier, t. II, livre 20, chap. 1, p. 2.
[2] NOBELPRICE.ORG (2012). « The Nobel Peace Prize of 2012 » [en ligne], URL:
[3] Citation trouvée dans : LE MONDE DIPLOMATIQUE (2016). “Opium et canons font plier la Chine”, Manuel d’économie critique, p. 114.
[4] LE MONDE DIPLOMATIQUE (2016). “Opium et canons font plier la Chine”, Manuel d’économie critique, p. 114.
[5] LE MONDE DIPLOMATIQUE (2016). “Depuis soixante-dix ans, l’idée fixe qui guide les marchands”, Manuel d’économie critique, p. 120.
[6] LE MONDE DIPLOMATIQUE (2016). “Depuis soixante-dix ans, l’idée fixe qui guide les marchands”, Manuel d’économie critique, p. 121.
[7]  LE MONDE DIPLOMATIQUE (2016). “Plusieurs tours du monde pour un smartphone”, Manuel d’économie critique, pp. 118-119.
[8] MOUZON Céline (2016, mars). « Juger les multinationales. Droits humains bafoués, ressources naturelles pillées, impunité organisée », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/juger-les-multinationales-droits-...
[9] ALTERNATIVES ECONOMIQUES (2001, janvier). « Des contre feux au pouvoir des multinationales sont en place », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.elie-cohen.eu/article.php3?id_article=19
[10] CHAVAGNEUX Christian (2008, avril). « La mondialisation sert-elle la paix ? », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/page.php?lg=fr&controller=article...

Webographie

ALTERNATIVES ECONOMIQUES (2001, janvier). « Des contre feux au pouvoir des multinationales sont en place », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.elie-cohen.eu/article.php3?id_article=19

APPLE (2016, février). « Supplier List », Site officiel d’Apple [en ligne], URL : https://ssl.apple.com/au/supplier-responsibility/pdf/Suppliers.pdf

CHAVAGNEUX Christian (2008, avril). « La mondialisation sert-elle la paix ? », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/page.php?lg=fr&controller=article...

DALEM Alexis (2003). « Guerre et économie : le libéralisme et la pacification par le marché », Raisons politiques, Paris, Presses de Sciences Po [en ligne], URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2003-1-page-49.htm

HOWSE Robert (2006). « Montesquieu on Commerce, Conquest, War, and Peace », Brooklyn Journal of International Law [en ligne], URL: http://brooklynworks.brooklaw.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1264&conte...

MONTESQUIEU (1748 [1973]), De l’esprit des lois, Paris, Garnier.

MARTIN Philippe, MAYER Thierry et THOENIG Mathias (). La mondialisation est-elle un facteur de paix ?, Editions rude d’Ulm [en ligne], URL : http://www.cepremap.fr/depot/opus/OPUS03.pdf

MOUZON Céline (2016, mars). « Juger les multinationales. Droits humains bafoués, ressources naturelles pillées, impunité organisée », Alternatives économiques [en ligne], URL : http://www.alternatives-economiques.fr/juger-les-multinationales-droits-...

NAY Olivier (dir.) (2011). « Mondialisation », Lexique de science politique. Vie et institutions politiques. (2ème édition), Paris, Dalloz, pp. 340-341.
QUINT Nicolas (2010, 12 novembre). « La mondialisation amène-t-elle la paix ? », LIBERATION [en ligne], URL : http://resultat-exploitations.blogs.liberation.fr/2010/11/12/tradeorwar/

NOBELPRICE.ORG (2012). « The Nobel Peace Prize of 2012 » [en ligne], URL:

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