La pratique du « pasung » en Indonésie

ACTUALITE – Un rapport publié par Human Rights Watch en mars 2016 a révélé que des milliers de personnes souffrant de maladies mentales en Indonésie sont encore détenues, parfois enchaînées, au sein de leur famille ou dans des centres de soins religieux, où certaines sont victimes d’abus. Malgré l’interdiction de cette pratique par le droit indonésien, ce rapport montre que les violations des droits humains contre les personnes ayant des problèmes mentaux se poursuivent. En quoi consiste cette pratique du « pasung » ? Pourquoi persiste-t-elle en Indonésie ? Comment peut-elle être définitivement abandonnée ? Explications.

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Expliquer la pratique du pasung


En 2008, le professeur Harry Minas, de l’Université de Melbourne, et Hervita Diatri, de l’Université d’Indonésie, ont publié une enquête pionnière sur la pratique du « pasung » en Indonésie [1]. Le mot « pasung » est une expression locale faisant référence à la détention et le confinement par les familles de personnes ayant des maladies mentales. Ils ont réalisé des observations au Nord de Sumatra, sur l’île de Samori, afin de comprendre la nature de la détention, les caractéristiques cliniques des personnes concernées et les raisons données par les familles et les communautés à cette pratique.

 

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Au cours des six mois de présence en tant que seul psychiatre sur l’île de Samori, le professeur Minas a relevé quinze cas de pasung. La majorité des personnes étaient atteintes de schizophrénie et détenues depuis des périodes allant de deux à 21 années. A la suite des traitements psychiatriques, la majorité de ces personnes ont été libérées du pasung. Les raisons données au pasung par les familles sont multiples. Elles peuvent être motivées par la violence de la personne souffrant de maladie mentale, pour éviter sa fuite ou pour prévenir des tentatives de suicide. Les auteurs de l’enquête donnent l’exemple d’un jeune homme de 26 ans ayant attaqué son père avec un couteau ou celui d’un homme de 35 ans ayant essayé d’étrangler un prêtre.


Selon Harry Minas et Hervita Diatri, le pasung est fortement lié à la pauvreté. Presque toutes les familles ont accepté les services psychiatriques qui leur ont été proposés. C’est pourquoi ils considèrent que « la violation des droits humains que le pasung représente n’est pas le produit de l’insensibilité ou l’ignorance des familles et communautés, ou le refus d’accepter les traitements psychiatriques, mais peut être plus correctement attribué à la négligence des gouvernements de leur responsabilité de fournir des services basiques de santé mentale aux personnes ayant de sévères maladies mentales » [2].

Lutter contre la pratique du pasung


En 2010, l’Indonésie a lancé une campagne afin que la pratique du pasung soit complètement abandonnée en 2014. Au cours de la campagne « Libéré du pasung », le ministère de la santé a découvert, libéré et fourni des soins à plus de 8'000 personnes ayant subi la pratique du pasung [3]. Cependant, le rapport de mars 2016 publié par Human Rights Watch a montré que le pasung est encore très pratiqué en Indonésie.


Une lutte efficace contre le pasung ne peut se limiter à libérer les victimes de leur situation de détention. Elle doit passer par la prévention de cette pratique et un suivi médical des personnes souffrant de maladies mentales. Cependant, il n’existe que 48 institutions de santé mentale en Indonésie, pour une population de 250 millions habitants [4]. Plus de la moitié de ces institutions sont concentrées dans quatre des 34 provinces du pays et huit provinces en sont totalement dépourvues.


Le coût de déplacement et la distance ne permettent pas à de nombreuses personnes d’avoir accès aux soins médicaux contre les maladies mentales. Beaucoup d’Indonésiens manquent également de connaissances sur les maladies mentales. Le coût important des traitements peut conduire certaines familles à préférer envoyer les malades dans des centres de soins mentaux religieux ou traditionnels, qui sont bien meilleurs marchés. Le rapport de Human Rights Watch a révélé que certaines personnes envoyées dans ces centres sont enchaînées et vivent dans des conditions d’hygiènes déplorables. Certains malades sont sujets à des violences physiques et sexuelles, à la thérapie par électrochocs, à l’isolement ou à la contraception forcée [5].


Suite au rapport de Human Rights Watch, la ministre de la santé indonésienne, Nila Moeloak, s’est engagée à fournir des médicaments pour les maladies mentales aux 9'500 institutions de soins médicaux du pays. Le gouvernement a également pris des mesures afin de former du personnel à un niveau local afin de prévenir la pratique du pasung. Human Rights Watch encourage ces développements positifs mais appelle à davantage d’engagement. Il demande notamment à ce que des fonds supplémentaire et une planification précise soit mis en place afin d’éradiquer la pratique du pasung [6]. Il appelle également à ce que des campagnes sur la santé mentale soient entreprises, afin que le public soit informé sur les abus et les droits relatifs aux personnes souffrant de maladies mentales [7].



FL – Assistant de recherche au CIAPDH

 


[1] MINAS Harry et DIATRI Hervita (2008). “Pasung: Physical restraint and confinement of the mentally ill in the community”, International Journal of Mental Health Systems, 2:8 [en ligne], URL: http://www.ijmhs.com/content/2/1/8

[2] MINAS Harry et DIATRI Hervita (2008). Op. Cit.

[3] DIATRI Hervita (2016, 15 avril). « How can Indonesia free the mentally ill from shackles once and for all ? », The Conversation [en ligne], URL: https://theconversation.com/how-can-indonesia-free-the-mentally-ill-from...

[4] DIATRI Hervita (2016, 15 avril). Op. Cit.

[5] HUMAN RIGHTS WATCH (2016, 21 mars). « Living in Hell. Abuses against People with Psychosocial Disabilities in Indonesia” [en ligne], URL: https://www.hrw.org/report/2016/03/21/living-hell/abuses-against-people-...

[6] SHARMA Kriti (2016, 11 octobre). “Let People With Mental Illness Live in Dignity, not in Shackles”, Human Rights Watch [en ligne], URL: https://www.hrw.org/news/2016/10/11/let-people-mental-illness-live-digni...

[7] SHARMA Kriti (2016, 11 octobre). Op. Cit.


Webographie

DIATRI Hervita (2016, 15 avril). « How can Indonesia free the mentally ill from shackles once and for all ? », The Conversation [en ligne], URL: https://theconversation.com/how-can-indonesia-free-the-mentally-ill-from...

HUMAN RIGHTS WATCH (2016, 21 mars). « Living in Hell. Abuses against People with Psychosocial Disabilities in Indonesia” [en ligne], URL: https://www.hrw.org/report/2016/03/21/living-hell/abuses-against-people-...

JONES Sam (2016, 21 mars). « « Living in hell » : mentally ill people in Indonesia chained and confined », The Guardian [en ligne], URL: https://www.theguardian.com/global-development/2016/mar/21/living-in-hel...

MINAS Harry et DIATRI Hervita (2008). “Pasung: Physical restraint and confinement of the mentally ill in the community”, International Journal of Mental Health Systems, 2:8 [en ligne], URL: http://www.ijmhs.com/content/2/1/8

SHARMA Kriti (2016, 11 octobre). “Let People With Mental Illness Live in Dignity, not in Shackles”, Human Rights Watch [en ligne], URL: https://www.hrw.org/news/2016/10/11/let-people-mental-illness-live-digni...

SHARMA Kriti (2016, mars). “Living in Hell. Abuses against People with Psychosocial Disabilities in Indonesia”, Human Rights Watch [en ligne], URL: https://www.hrw.org/sites/default/files/report_pdf/indonesia0316web.pdf

WIDIANTO Stanley (2016, 14 avril). “ “Pasung” Is the Indonesian Practice of Shackling and Imprisoning the Mentally Ill”, Vice [en ligne], URL: http://www.vice.com/en_au/read/pasung-indonesian-shackling-imprisoning-s...

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