La résurgence de la question Kurde

ANALYSE.- Durant ces dernières décennies, les 29 millions de Kurdes qui vivent en Turquie, en Iran, en Iraq et en Syrie étaient avant tout regardés comme une possible menace pour la souveraineté de ces différents Etats, ainsi que pour la stabilité de Moyen-Orient. Le journaliste et sociologue Günter Seufert montre comment nous assistons à un renversement de point de vue : les Etats fragilisés et le développement du danger terroriste avec la montée l’Etat Islamique (EI) expliquent  pourquoi, aujourd’hui, la position des Kurdes a changé. Le rôle qu’ils exercent désormais dans la région est ainsi fondamentalement différent.

 

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Réfugiés à la frontière turque. © DR

Devant une évolution géopolitique sans précédent dans la région, de nombreux analystes et commentateurs estiment que les frontières du Moyen-Orient de demain doivent être redéfinies. Selon l’auteur, ces changements n’épargneront ni la Jordanie, ni le Liban, ni Israël, ni même la Turquie.

Kurdes et Djihadistes

D’après le journaliste, le principal danger au Moyen-Orient ne réside pas dans des oppositions interétatiques. Il considère, en effet, que ce sont les groupes armés non-gouvernementaux qui représentent une menace pour l’unité de ces différents Etats. Ainsi, au Moyen-Orient, deux principaux groupes s’inscrivent dans cette logique déstabilisatrice. D’une part les formations qui se revendiquent d’un Islam salafiste, – Etat islamique (EI), Al-Qaeda – et d’autre part, les différents mouvements indépendantistes kurdes présents en Irak, en Turquie et en Syrie. Et devant une recrudescence de l’islamisme violent et agressif, la région connaît une renaissance inédite de la politique kurde. Si les Kurdes irakiens espèrent pouvoir tirer parti de la situation d’instabilité et proclamer leur indépendance, il faut reconnaître que les pourparlers entre le gouvernement turc et les Kurdes turcs du Parti de travailleurs du Kurdistan (PKK) ont échoué, ce qui a engendré des bombardements par Ankara. Enfin, les Kurdes syriens, d’après Günter Seufert, dépendent de l’aide occidentale, dans une région où le risque d’extermination ethnique est réel. Les défis propres à cette situation et qui poussent des milliers de personnes à fuir devraient encourager l’Europe à modifier sa politique envers les Kurdes.

Volonté d’autonomie des Kurdes irakiens

Les Kurdes d’Irak ont créé une entité fédérale et autonome d’ores et déjà reconnue par Bagdad. L’implication des forces armées kurdes dans le combat contre l’EI avec le soutien officiel montre que l’entité kurde en Irak est traitée comme une force légitime. Par ailleurs, les combattants kurdes ont reçu – dans leur lutte contre les terroristes – d’importantes livraisons d’armes de la part de l’Allemagne et de la République Tchèque ainsi qu’une aide américaine, ce qui souligne la portée internationale de la reconnaissance de l’autonomie kurde en Irak. Pourtant, l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour ; les Etats occidentaux affirmant qu’un Etat kurde représenterait une menace pour la cohésion nationale irakienne. La volonté d’indépendance grandit pourtant aux grés des évènements : développement de la menace de l’EI ou aggravation de l’hostilité mutuelle entre sunnites et shiites en Irak. Tous ces éléments participent à assombrir l’avenir de l’Etat Irakien. La région autonome du Kurdistan (Irak) est en outre loin d’être unifiée en son sein, et elle n’est d’ailleurs pas parvenue à un accord avec Bagdad sur la question de la délimitation du territoire à cause des enjeux liés aux ressources en gaz et en pétrole.

Politique turque ambiguë à l’égard du Kurdistan Irakien

Les rapports entre la région autonome du Kurdistan et la Turquie sont délicats. Ankara, qui se présente comme garante de la sécurité du Kurdistan irakien, a pourtant échoué à intervenir lors des attaques de l’EI. Pour l’auteur, l’attitude de la Turquie a changé à de nombreuses reprises face aux velléités autonomiste kurdes en Irak. En effet, Ankara a successivement rejeté l’idée d’une reconnaissance de l’autonomie Kurde, puis l’a reconnu et l’a même déclaré. La politique turque à l’égard de la problématique kurde apparaît ainsi essentiellement liée à l’évolution de la question du  PKK.

Les kurdes en Syrie

Le parti de l’Union démocratique (PYD) domine les différentes organisations kurdes de Syrie. Les rapports proches entretenus avec le PKK, le refus de rejoindre l’opposition officielle à Bachar-al-Assad et les conflits avec des entités kurdes rivales, sont les principales causes expliquant la réticence de l’Allemagne à développer des contacts avec le PYD. Le parti de l’Union démocratique est fortement implanté au nord de la Syrie et poursuit une politique progressive pour les femmes et les non-kurdes, à qui l’on permet d’intégrer les administrations. Contrairement à l’Allemagne, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie maintiennent une coopération militaire avec les unités YPG, dont les représentants ont été reçus à Washington, ainsi qu’il l’ont été à Rome et à Paris. Même Ankara, qui continue à comparer PKK et EI par leur niveau de dangerosité, a reçu ses représentants.

La négociation entre la Turquie et le PKK

La situation des Kurdes en Turquie a profondément changé en raison du conflit armé qui s’est étendu entre le PKK et Ankara pendant trente années. En mars 2013, lorsque les kurdes posent les armes, le dialogue est rétabli avec les autorités turques. Pourtant, le journaliste considère que les deux parties poursuivaient des objectifs diamétralement opposés. D’une part, Ankara ne souhaitait négocier que sur le désarmement des kurdes en Turquie, et considérait que le conflit était terminé, mettant en avant une fraternité religieuse. De l’autre, le PKK négocie pour une autonomie et une décentralisation forte, qui ouvrirait les portes à une possible autodétermination. Si les Kurdes acceptent de cesser leur activité violente contre la Turquie, ce n’est qu’en échange de l’assurance de pouvoir avoir une vraie autonomie politique. Le parti démocratique pro-kurde (HDP) constitue en ce sens un espoir par sa stratégie de défense de tous les groupes marginalisés en Turquie. D’autant qu’un nombre grandissant de Turcs envisagent désormais ce parti comme un réel porte-étendard de la démocratie. Par ailleurs, la responsabilité du gouvernemnt turc n’est plus à prouver quant au développement de sentiments antikurdes. Il a – en effet – encouragé les positions nationalistes et antikurdes radicales tout en rejetant l’idée de négociations futures. Il s’agit également de rappeler que le président a offensé les kurdes lorsqu’il a comparé la résistance kurde à l’EI.   

La fin du processus de Paix

Les élections turques ont reconduit au pouvoir le parti « justice et développement » (AKP) du président Erdoğan qui perd toutefois sa majorité absolue. Devant la recrudescence des sentiments nationalistes et une instabilité politiques grandissante, Erdoğan déclare la fin des négociations avec le PKK – étiqueté comme terroriste et séparatiste – et marginalise tous ceux qui mettent en avant des revendications kurdes. Les combattants kurdes déplorent que ces manœuvres aient permis au gouvernement turc de développer des infrastructures dans la région, ce qui lui permet de se garantir une supériorité pour des combats à venir. L’escalade du conflit se poursuit au cours du mois de juin, lorsque le 11, les autorités turques procèdent à des arrestations. Cette vague d’arrestation amène le PKK à rompre l’armistice et reprendre les armes. Pourtant, le cessez-le-feu s’est maintenu jusqu’à ce que l’EI bombarde la frontière turque avec la Syrie, tuant 32 personnes, le 20 juillet. Le PKK accuse alors le gouvernement de ne pas s’opposer à l’EI, Ankara « répond » le 24 juillet en bombardant un bastion kurde en Irak du Nord, revendiquant avoir tué près de 200 combattants. Günter Seufert s’interroge quant à une issue politique qui permettra de sortir de cette crise : va-t-on s’orienter vers un régime autoritaire et conservateur qui étouffera toute contestation ? Ou au contraire un cadre légal et institutionnel plus neutre qui permettrait à une réelle politique kurde d’émerger ? Et le journaliste de considérer que l’Europe devrait chercher des moyens d’influencer le PKK pour que son action s’oriente dans une logique pacifiste et durable. Il souligne d’ailleurs qu’« envisager cette organisation comme terroriste n’est plus compatible avec le conflit géopolitique actuellement en cours. »

Quel avenir pour les kurdes au Moyen-Orient ?

Les revendications autonomiste kurdes sont aujourd’hui impossibles à ignorer. Pour l’auteur, il s’agirait pour les Kurdes d’agir comme des courants laïcs et de continuer de garantir aux non-kurdes des droits égaux. Mais les Kurdes devraient également s’orienter vers plus d’unité transfrontalière et chercher une reconnaissance de l’Europe et des Etats-Unis. En outre, les groupes auraient tout à gagner à ne pas remettre en cause l’existence même de l’Irak et de la Turquie, ces deux nations étant essentielles à une stabilité régionale. Pourtant, l’avenir de la situation reste intrinsèquement lié à l’évolution des conflits avec l’Etat Islamique. Günter Seufert préconise que l’Europe épouse une politique d’ouverture à l’égard des Kurdes, il considère comme impératif d’impliquer non seulement les états existants dans la résolution du conflit, mais également des acteurs armés semi-étatiques et non étatiques. L’engagement européen dans la région devrait avant tout être pacificateur et tourné vers la négociation. Le journaliste affirme que les actions des puissances européennes ne peuvent plus se limiter à soutenir les politiques autoritaires des Etats-Nations contre leurs minorités kurdes. Pourtant, il considère également qu’il ne faut pas que la politique européenne soit uniquement motivée par une « solidarité inconditionnelle » avec l’ensemble des revendications formulées par les Kurdes. Car il y a des propositions radicales de part et d’autre, l’Europe doit agir pour une désescalade de la violence et envisager des voies alternatives de résolution du conflit.

 

Tadeusz Roth

Assistant de recherche au CIPADH

 Source:

Günter Seufert, “The Return of the Kurdish Question”. On the Situation of the Kurds in Iraq, Syria and Turkey. SWP Comments 2015/C 38, August 2015, 7 Pages. http://www.swp-berlin.org/en/publications/swp-comments-en/swp-aktuelle-details/article/the_return_of_the_kurdish_question.html

 

 

 

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