La situation des peuples autochtones au Canada.

ANALYSE - Sur les 32,9 millions de canadiens, 1,4 millions sont des autochtones, ce qui représente environ 4,3% de la population. Ces peuples autochtones sont répartis en 3 grands groupes : les Métis, les Inuits et les Premières Nations d’Amériques du Nord. C’est une population jeune, comparée au reste de la population canadienne, et dont la croissance démographique est plus élevée. Ces populations ont souvent souffert depuis la colonisation britannique au Canada, cependant celles-ci se sont battues pour faire valoir leurs droits. Justin Trudeau, premier ministre du Canada élu en 2015, a d’ailleurs fait de la réconciliation avec les peuples autochtones du Canada un de ses grands thèmes de campagne. Quels sont les défis des peuples autochtones du Canada ? Quelles sont les actions menées pour l’amélioration de la situation des peuples autochtones au Canada ?

 

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Enfants Inuits, 1925 - Wikimedias Commons

Observations du Rapporteur Spécial sur les droits des peuples autochtones

Dans son rapport de Juillet 2014, à la suite d’une visite au Canada en 2013, le Rapporteur Spécial sur les droits de peuples autochtones aux Nations unies, James Anaya, note quelques améliorations en comparaison à la dernière visite de 2003-2004. Cependant, les progrès restent limités et les droits des populations aborigènes du Canada ne sont toujours pas pleinement respectés.La différence de bien-être entre les populations aborigènes et les canadiens est très importante, l’écart étant à la défaveur des populations autochtones. Entre autre, les femmes et les jeunes filles aborigènes sont, beaucoup plus vulnérables que les canadiennes. De nombreux meurtres et enlèvements de femmes aborigènes ont lieu et sont, pour la plupart, non-résolus. De plus, de différents points de friction, surtout en ce qui concerne des réclamations territoriales, anéantissent la confiance entre les populations aborigènes et le gouvernement.Certaines avancées ont pourtant été marquantes. En 2008, le premier ministre a présenté ses excuses aux anciens élèves des internats aborigènes, ce qui a marqué le début d’une reconnaissance de la situation. Par la suite, il y a eu la création d’une commission vérité et réconciliation afin de rendre aux aborigènes leur place dans l’histoire. Les gouvernements Canadiens démontrent donc depuis quelques années la volonté de mettre l’accent sur la protection des populations aborigènes de leur pays. Il semblerait néanmoins que certains problèmes soient récurrents.

 

  • Les réclamations territoriales des aborigènes

Les peuples autochtones ont besoin d’être reconnus tant dans l’histoire du Canada que dans leurs territoires historiques dont ils ont souvent été délogés. Les processus de reconnaissance des terres aborigènes progressent à travers la conclusion de traités entre ces aborigènes et le Canada, cependant, ces négociations sont souvent lourdes et n’aboutissent que difficilement, les aborigènes perdent donc confiance dans le gouvernement et l’Etat canadien. Ces négociations pour la reconnaissance de leurs terres ont parfois même détérioré la situation, l’Etat canadien préférant souvent dédommager les aborigènes que leur accorder des terres.Le gouvernement canadien ne peut souvent s’empêcher de voir les intérêts des peuples aborigènes comme contraires aux intérêts de la population non-aborigène, principalement en ce qui concerne les réclamations des aborigènes sur des terres souvent très riches en ressources naturelles. De plus, beaucoup de territoires sur lesquels les aborigènes avaient des réclamations en cours de négociation ont été transformé en mines avant la fin des négociations. Les aborigènes remettent donc en cause les processus proposés par le gouvernement. Les aborigènes doivent techniquement être consultés avant des projets sur des territoires sur lesquels ils ont des réclamations en cours ou sur lesquels leurs réclamations ont abouties. Cependant, bien souvent les consultations sont inutiles. Elles ne sont pas adaptées pour que les autochtones puissent prendre la parole et les projets ont bien souvent été décidés avant les consultations. Celles-ci ne sont donc là que pour faire bonne figure mais ne servent, en réalité, a rien, les autochtones ne peuvent pas réellement exprimer leur point de vue sur des projets concernant leur territoire.

 

  • Situation économique et sociale des aborigène

Ajoutée aux réclamations territoriales, les aborigènes ont aussi de nombreuses difficultés socio-économiques et un niveau de bien-être bien plus bas que la population non-aborigène. Un indicateur peut nous permettre d’y voir plus clair concernant le bien-être des populations, l’Indice de Développement Humain (IDH), une agrégation de trois autres indices : l’espérance de vie à la naissance, le niveau de scolarisation et le Revenu National Brut par habitant. L’IDH est compris entre 0 et 1, 1 étant le plus élevé. L’IDH permet donc un aperçu assez rapide du niveau de développement d’un pays. Le Canada est un pays développé dont l’IDH est très élevé, en 2016, il était de 0,92, le plaçant donc dans le top 10 du classement des pays par leur IDH [1]. Cependant, des fortes disparités ont été démontrées au sein du pays entre les peuples aborigènes et la population non-aborigène du Canada. Les populations aborigènes ont des retards dans le domaine de l’éducation mais aussi du logement : elles vivent pour la plupart dans des logements insalubres et ont souvent du mal à avoir accès à l’eau courante ou encore à l’électricité dans des logements surpeuplés. Le problème du logement est particulièrement prégnant chez la population Inuit où les logements ne sont pas adaptés aux conditions difficiles du nord canadien. Le taux de chômage est aussi beaucoup plus élevé chez les populations aborigènes que chez les populations non aborigènes ainsi que le taux de suicide. Le taux d’incarcération est lui aussi très élevé, un phénomène que l’on retrouve chez d’autres populations aborigènes comme celles d’Australie.En effet, l’actuelle Rapporteur Spéciale sur le droit des peuples autochtones a noté un taux d’incarcération très impressionnant des aborigènes du Detroit de Torrès : « s'ils ne représentent que 3% de la population australienne, ils constituent 27% de sa population carcérale » [2]. De nombreux facteurs entrent en compte pour expliquer cette surreprésentation des populations autochtones dans les prisons, il est possible que ce fort taux d’emprisonnement soit dû à un taux de chômage assez important chez les populations autochtones et à une éducation particulièrement courte en comparaison avec celle des populations non-aborigènes du Canada. De plus les peuples autochtones ne demanderaient que moins souvent une libération conditionnelle, restant donc souvent incarcéré plus longtemps que les populations non autochtones [3]. Il est donc très intéressant de se demander, comment la situation à évolué depuis le rapport de 2014 sur le droit des populations autochtones du Canada.

 

Le tournant Trudeau, ou des avancées à petits pas

Justin Trudeau est à la tête du gouvernement Canadien depuis novembre 2015. Pendant sa campagne, il avait fait de la relation du gouvernement avec les autochtones et de la reconnaissance de leurs droits une priorité. Quelles ont été les avancées pour les peuples autochtones depuis l’état de la situation fait par le Rapporteur Spécial sur les droits des peuples autochtones en 2014?

La commission Vérité et Réconciliation, a rendu son rapport final en 2015 et le gouvernement a annoncé son intention de mettre en pratique les recommandations qu’elle a énoncé. Des solutions qui doivent être mise en œuvre avec les peuples autochtones selon le nouveau gouvernement. L’inclusion des peuples autochtones aux prises de décisions sur l’amélioration de leur situation est nécessaire à la bonne gouvernance du Canada. C’est un acte fort de prise en considération des violations qu’ont subi les peuples autochtones pendant des années et une reconnaissance de leurs souffrances. De plus, le premier ministre du Canada, très ému, s’est excusé en 2015 pour les mauvais traitements dont les autochtones avaient été les victimes et il a « demandé pardon aux peuples autochtones » [4] : un geste symbolique et unique. Le gouvernement met aussi tout en œuvre pour s’attaquer au problème de l’éducation des peuples autochtones en annonçant des investissements de plusieurs milliards de dollars canadiens, principalement pour le système éducatif des Premières Nations, mais tout en laissant aux Premières Nations la gestion de ce système et la liberté de prendre leurs propres décisions en matière d’éducation des jeunes générations. Une avancée, pas seulement pour l’éducation, mais aussi pour l’auto-gouvernance des peuples autochtones. La reconnaissance de l’histoire des aborigènes du Canada et de leur culture est aussi un point central des nouvelles relations entre les autochtones et le gouvernement. Le gouvernement souhaite d’ailleurs que les atrocités des pensionnats aborigènes soient inclues dans les cours d’histoire de tous les canadiens. Ajoutée à l’enseignement de l’histoire des aborigènes, la reconnaissance de leur culture est un point important de ce programme, avec une reconnaissance des langues des aborigènes. Il y un peu moins de 60 langues aborigènes sur le continent canadien et seulement deux langues officielles : le français et l’anglais. Il n’est pour l’instant pas précisé si les langues des autochtones deviendront langues officiels au même titre que le français et l’anglais cependant il est question d’adopter une loi pour les protéger [5]. Certains problèmes restent, cependant, les mêmes : construction de pipelines, mines et manques de consultations des autochtones sur les territoires sur lesquels ils ont des réclamations. Le gouvernement actuel du Canada a accepté en novembre 2016 la construction d’un pipeline dans la partie ouest du pays. Cette construction est vue d’un bon œil par une certaine partie du pays puisqu’elle aura des retombées économiques importantes. Cependant cette construction va affecter des territoires Inuits dont les ressources alimentaires sont mises menacées par ce projet. Un projet pour lequel ceux-ci n’ont pas été consultés. Il semble encore une fois que les intérêts des populations non-aborigènes du Canada se posent en opposition avec ceux des peuples aborigènes. De plus, en laissant de côté les aborigènes sur la décision qui concernait une de leurs réclamations territoriales, la confiance entre le gouvernement et les peuples aborigènes risque de se détériorer encore. Les signaux envoyés par le gouvernement canadien semblent donc contradictoire et ce manque de considérations des autochtones en ce qui concerne leurs territoires historiques continue à alimenter le manque de confiance qu’ont les autochtones dans le gouvernement du Canada. Les promesses qui avaient été faite après le rapport de 2014 et surtout pendant la campagne électorale n’ont pas toutes été respectées.

 

Les défis pour faire respecter les droits des peuples autochtones et les amener à un niveau de bien-être semblable à celui des canadiens sont donc encore nombreux. De plus de nombreuses études montrent que les traumatismes vécus par les ancêtres peuvent se répercuter sur la vie des générations futures, l’histoire traumatisante des peuples autochtones risque donc d’avoir un effet à durée indéterminé sur les générations d’aujourd’hui et celles à venir.

 

Estelle Foroni – Assistante de Recherche au CIPADH

 

NOTES DE BAS DE PAGES :

[1]- Classement IDH 2016 : les 20 pays où la vie est la plus douce, Lélia De Matharel, JDN, 21.03.2017. Accessible à http://www.journaldunet.com/economie/magazine/1170004-classement-idh/.

[2]-L'ONU fustige le racisme envers les aborigènes d'Australie, Le Vif, 03-04-17. Accessible à : http://www.levif.be/actualite/international/l-onu-fustige-le-racisme-env...

[3]-La surreprésentation des Autochtones dans le processus judiciaire, Caroline Pelletier, site web Alter Justice (Texte originellement paru dans Le Bulletin), Hiver 2010. Accessible à : http://www.alterjustice.org/dossiers/articles/1003-surrepresentation_aut...

[4]-Canada : le Premier ministre Trudeau s'excuse auprès des autochtones, Stéphanie Trouillard, France 24, décembre 2015. Accessible à : http://www.france24.com/fr/20151216-canada-premier-ministre-justin-trude...

-[5]- Trudeau veut protéger les langues des autochtones, Tribune de Genève, 07.12.16. Accessible à : http://www.tdg.ch/monde/Trudeau-veut-proteger-les-langues-des-Autochtone...

 

WEBOGRAPHIE :

-L'ONU fustige le racisme envers les aborigènes d'Australie, Le Vif, 03-04-17. Accessible à : http://www.levif.be/actualite/international/l-onu-fustige-le-racisme-env...

-Trudeau veut passer de la parole aux actes avec les Autochtones, Radio Canada, 15-12-16. Accessible à : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1006171/autochtones-commission-verit...

-« Trudeau ne tient pas ses promesses », disent les Autochtones, Radio Canada, Octobre 2016. Accessible ä : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/807859/autochtone-trudeau-premiere-n...

-Trudeau veut protéger les langues des autochtones, Tribune de Genève, 07.12.16. Accessible à : http://www.tdg.ch/monde/Trudeau-veut-proteger-les-langues-des-Autochtone...

-Canada: Trudeau rompt avec les autochtones et environnementalistes, Aude Massiot, Libération, 30.11.16. Accessible à : http://www.liberation.fr/planete/2016/11/30/canada-trudeau-rompt-avec-le...

- Canada : le Premier ministre Trudeau s'excuse auprès des autochtones, Stéphanie Trouillard, France 24, décembre 2015. Accessible à : http://www.france24.com/fr/20151216-canada-premier-ministre-justin-trude...

- Trudeau promet des milliards pour l'éducation des Premières Nations, Radio Canada, Aout 2015. Accessible à : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/733882/justin-trudeau-plc-education-...

-Report of the Special Rapporteur on the rights of indigenous peoples, James Anaya, 4 July 2014, Human Rights Council, 27th Session. Accessible à : http://www.ohchr.org/EN/HRBodies/HRC/RegularSessions/Session27/Pages/Lis...

-Trauma and suicide behaviour histories among a Canadian indigenous population: An empirical exploration of the potential role of Canada’s residential school system, Brenda Elias, Javier Mignone, Madelyne Hall, Say P. Hong, Lyna Hart, Jitender Sareen, Social Science and Medicine, Mai 2012.

- Classement IDH 2016 : les 20 pays où la vie est la plus douce, Lélia De Matharel, JDN, 21.03.2017. Accessible à http://www.journaldunet.com/economie/magazine/1170004-classement-idh/

 

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