La Terreur en Europe, conséquence des erreurs occidentales au Proche-Orient ?

ACTUALITES.- Dans un contexte de tensions sécuritaires maximales en Europe et d’effusion de débats intellectuels depuis les attentats de Paris du 13 novembre dernier, le professeur d’anthropologie et de sociologie Jean-Francois Bayart du Graduate Institute de Genève a remis en perspective les causes des maux terroristes affectant l’Europe. Lors d’une conférence le 25 novembre 2015 intitulée : « Terreur et Politique : le Moyen-Orient en Perspective », à la Maison de la Paix à Genève, le professeur Bayart a souligné des repères essentiels à la compréhension d’évènements trouvant leurs explications antérieurement aux interventions militaires occidentales en Syrie.

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Jean-François Bayart, directeur de recherche de classe exceptionnelle au CNRS.Source:www.medias24.com

 Le professeur insiste sur l’influence exercée par de nombreuses interventions militaires occidentales hasardeuses au Moyen-Orient créant de l’instabilité aux portes de l’Europe. Les opérations américaines contre l’ennemi soviétique en Afghanistan, par l’intermédiaire des talibans et des futurs leaders d’Al-Qaeda (Hartman 2002 :467), ont profondément déstabilisé un Etat afghan institutionnellement failli. Des groupuscules islamistes radicaux, directement financés par Washington, vont attirer de jeunes recrues par milliers pour se former au « djihad ». Celles-là mêmes qui toucheront l’Amérique au cœur un 11 septembre 2001. Viennent ensuite les interventions d’Irak en 2003 et de Libye en 2011, respectivement sous leadership étatsunien et français. Le professeur Bayart souligne que toutes deux ont fait l’impasse sur la planification de l’après, le « state-building ». Daech serait donc un « produit dérivé » des erreurs de gestion américaines. La politique de « de-baasisation » (Martin 2013) de l’appareil sécuritaire irakien poussant certains généraux sunnites frustrés à créer une organisation aux visées étatiques sous « un visage islamique » pour mieux retrouver leur pouvoir. Tandis que la Libye du général Kadhafi, « dernier facteur de stabilisation » de la région, est renversée par l’OTAN instiguant une fragilisation considérable du Sahel. Selon le professeur Bayart ces trois interventions ont sérieusement changé la donne actuelle. De plus, il s’évertue à lister les ratés des politiques étrangères occidentales dans la région qui créent un terreau favorable à l’épanouissement de Daech.

L’échec de la question palestinienne

De fait, il constate que l’incapacité de la communauté internationale à soutenir l’application d’un processus de paix entre Israël, les territoires palestiniens et les états arabes signe la montée croissante d’une « forte rancœur » des opinions publiques arabes envers les occidentaux. Selon lui, elles reprocheraient à l’occident de pratiquer un régime de « deux poids deux mesures » injuste entre Israël et la Palestine. La dénonciation occidentale du succès électoral du Hamas lors des premières élections législatives libres palestiniennes en 2006 décrédibilise les politiques étrangères occidentales de promotion de la démocratie et de bonne gouvernance dans la région (Cowell 2006).

L’assouvissement aux Pétromonarchies du Golfe et l’antagonisme iranien

Le professeur examine aussi l’évolution des alliances entre occidentaux et puissances régionales. Guidés par une décélération du développement économique et par des intérêts énergétiques, les occidentaux ont ainsi tissé depuis les années 1970 des alliances stratégiques avec les pétromonarchies du Golfe. En échange de la signature de contrats d’export d’équipements militaires juteux, la France et d’autres démocraties occidentales ont accepté des accords de défense prévoyant notamment l’implantation de bases militaires françaises aux Emirats Arabes Unis (Merchet 2009). Tandis que les pétromonarchies s’évertuaient à financer des ONG et autres organisations civiles de pays en voie de développement pour mieux diffuser des idéologies religieuses rigoristes du wahhâbisme ou du salafisme (Touati 2011). Elles s’engouffraient ainsi dans une brèche ouverte par les occidentaux imposant, au travers du FMI, une conception ultra-libérale des fonctions d’un Etat. D’un autre côté, ces choix stratégiques d’alliance avec les monarchies sunnites ont coupé les occidentaux de l’autre pôle d’influence régional, la République Islamique d’Iran. Le professeur croit qu’il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour arriver à rétablir un lien de confiance nécessaire à l’adoption d’accords diplomatiques mutuels.

Le raté turc

Autre acteur essentiel échaudé par les ornières politiques européennes, la Turquie. Le professeur insiste sur l’attitude arrogante des dirigeants de l’Union-Européenne envers Ankara durant les années 2000 qui aurait fait échouer une négociation sérieuse de l’adhésion turque à l’UE. La Turquie déliée de « son cap démocratique » européaniste se mue en un « free-rider » en politique étrangère. Elle retrouve une rhétorique nationaliste et autoritaire parfaitement guidée par Recep Tayip Erdogan. Or c’est précisément durant cette période de rétrocessions libertaires qu’une Europe désemparée face à la crise des refugiés redécouvre la centralité de la puissance turque… 


Le soutien occidental obstiné envers les dictatures séculières arabes


Enfin, le professeur Bayart illustre les erreurs des démocraties occidentales par leur soutien indéfectible des dictateurs arabes garants du sécularisme et d’un rempart sécuritaire à l’islamisme radical. Bachar el-Assad jouant de cette faiblesse a su utiliser Daech comme « un idiot utile » pour mieux préserver son autorité.


L’Europe face à deux offres politiques et citoyennes identitaires

Ainsi le professeur Bayart reproche aux sociétés européennes d’avoir interprété en « termes identitaires et culturalistes des questions purement sociales ». Le débat sur le port du voile en France illustrant cette bévue stratégique selon lui, alors que le pays devrait plutôt s’attacher à combattre le chômage de masse. Le professeur Bayart dépeint une Europe à la croisée des chemins. Une Europe se trouvant au carrefour de deux choix citoyens manichéens : une conception universaliste héritière des Lumières contre une conception ethno-confessionnelle promue par le radicalisme tant islamique que d’extrême-droite. Le choix de la dernière vision identitaire diviserait profondément l’Europe entre des peuples européens invoquant leurs racines judéo-chrétiennes et des minorités musulmanes exclues par de tels récits nationaux. Selon le professeur, la Hongrie de Viktor Orban aurait déjà fait ce choix. La réponse à Daech ne peut donc être que politique, « que nous le voulions ou non ». Les interventions militaires occidentales feraient, selon le professeur, le jeu des djihadistes car elles seraient perçues par les peuples arabo-musulmans comme des croisades modernes anti-islamiques creusant irrémédiablement une rupture entre l’Europe et ses voisins.


Les nuances de la citoyenneté et la responsabilité des représentants politiques

L’on peut regretter la vision manichéenne du professeur Bayart d’un processus aussi complexe que l’identité, alors-même qu’une citoyenneté ne peut se réduire à une origine religieuse. Le professeur Bayart tend aussi à sous-estimer l’intégration et l’attachement des minorités européennes de confession musulmane aux valeurs fondamentales universelles de liberté, de démocratie et de tolérance. Encore faut-il que les classes politiques européennes sachent faire preuve d’unité et de modération pour ne pas céder à la division et à la haine, le souhait le plus cher à Daech…

Jean-Baptiste Allegrini, Assistant de recherche au CIPADH


Sources:
Cowell, Alan (27/01/2006), “Europeans Insist Hamas Must Disavow Terrorism”, The New York Times, New York City. http://www.nytimes.com/2006/01/27/international/europe/27europe.html?_r=0

Hartman, Andrew (2002), “'The Red Template': US Policy in Soviet-Occupied Afghanistan”, Third World Quarterly, Vol. 23, No. 3, pp. 467-489.

Martin, Paul (19/032013), “Paul Bremer on Iraq, ten years on: 'We made major strategic mistakes. But I still think Iraqis are far better off'”, The Telegraph, London. http://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/paul-bremer-on-iraq-ten-years-on-we-made-major-strategic-mistakes-but-i-still-think-iraqis-are-far-8539767.html

Merchet, Jean-Dominique (15/06/2009), “Le Figaro Révèle les Accords de Défense avec les Emirats Arabes Unis”, Le Figaro, Paris. http://secretdefense.blogs.liberation.fr/2009/06/15/le-figaro-revele-laccord-de-defense-avec-les-emirats-arabes-unis/

Touati, Sylvain (2011) “L’Islam et les ONG Islamiques au Niger”, Les Carnets du Cap, Institut Francais des Relations Internationales, Paris, No. 15, pp.137-164. https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/touaticap.pdf

 

 

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