LE « VOLONTOURISM » OU LES ÉCUEILS DU TOURISME HUMANITAIRE

Analyse.- Focus sur une pratique à vocation généreuse et contributrice au développement mais qui n’est pas exempte de déviances et de manquements à l’éthique.

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           Cambodge en mission, Equateur en mission, Burkina Faso en mission… Ces missions à vocation humanitaire s’inscrivent de plus en plus souvent dans le cadre de voyages touristiques. Cette forme de tourisme appelé tourisme humanitaire ou « volontourism » se base sur l’aspiration du visiteur à découvrir le monde tout en se mettant au service de la bonne cause à travers une action d’aide. Ce type de tourisme se veut également plus réfléchi, respectueux et attentif à la culture de l’autre. Toutefois avec certains de ces séjours humanitaires coûtant autant que des voyages touristiques, la charité devient un marché juteux. Ce secteur est actuellement en plein boom et attire des milliers de bénévoles chaque année. En effet, en 2004, il y avait déjà plus de 800 organisations offrant de faire du volontariat dans plus de 200 pays. Une étude réalisée en 2008 sur 300 organisations de ce type estime le marché à 1,6 million de touristes volontaires par an et à une valeur de 1.3 milliards de livres anglaises [1].

Cet article vise dans un premier temps à explorer ce qu’est le concept de tourisme humanitaire et dans quelle mesure il contribue au développement. Dans un second temps, nous chercherons à comprendre quels sont les différents aspects de ce type de tourisme et quelles sont les déviantes du business de l’humanitaire.

Un tourisme à mi-chemin entre le loisir et l’humanitaire

Le tourisme humanitaire réunit le plaisir de découverte, l’exotisme et le soutient à une communauté ou un organisme. Il comporte une notion de loisir - inscrite dans la logique du tourisme - associée à la notion de dévouement impliquée par l’aspect humanitaire. C’est une forme de métissage entre loisir et travail ayant pour avantage d’aider les autres. Il faut toutefois bien le différencier de l’aide humanitaire en tant que telle qui constitue un travail professionnel difficile. Le tourisme humanitaire fait référence aux catégories de tourisme qui se rattachent à l’aide humanitaire. Pour le touriste humanitaire, ces « missions » sont l’occasion d’une expérience touristique originale tout en intégrant une dimension morale et éthique : « être ailleurs, être utile, interagir de manière constructive avec des personnes de cultures variées dans des situations humaines intenses et souvent bouleversantes [2]. » 

Cette forme de tourisme dénote d’une volonté de contact direct avec les populations du monde et est d’ailleurs souvent devenue un moyen d’accès à une forme d’authenticité recherchée. En général, l’expérience a une durée relativement courte, d’une semaine à quelques mois et se passe dans le cadre de petites structures. Le tourisme humanitaire se concentre sur des actions bien ciblées telles que le développement d’une école en milieu rural, la construction d’un puits, de cultures céréalières, des soins gratuits, de la communication sociale etc., soit toute activité qui s’inscrit dans une vision d’aide au développement d’une population défavorisée et souvent, avec une portée géographique très ciblée. Si ces actions sont de courte durée pour le volontaire, elles se veulent durables pour les populations concernées. Cette forme de tourisme a ainsi l’avantage de favoriser une prise de conscience de l’altruisme et des valeurs d’autres cultures et il permet de réunir des personnes d’horizons très différents. De plus, il est vecteur de revenus pour la communauté en développement et il permet d’utiliser le travail de ces bénévoles pour de projets sous-financés. L’idéal du tourisme humanitaire propose donc une formule gagnante pour tous.

Voici un exemple typique de tourisme humanitaire : une agence propose un séjour/mission de deux semaines au Cambodge où les volontaires aident à la construction de poulailler et à l’installation de sanitaires. L’offre prévoit aussi de visiter les temples et la jungle alentour et d’avoir du temps pour découvrir la culture locales. Coût total du séjour : 2 850 francs suisses (CHF).

Une pratique qui fait débat

Toujours plus de voix questionnent l’efficacité et la valeur réelle du tourisme humanitaire. Selon certains de ses détracteurs, il y a un risque que les touristes humanitaires prennent les emplois des habitants. Les projets de bénévolats serviraient plus à flatter l’ego et la conscience des touristes qu’à aider les habitants locaux. Ce serait aussi parfois l’opportunité de rajouter une ligne flatteuse à son curriculum-vitae. Mais les plus grosse critiques s’adressent aux agences du tourisme humanitaire. En effet, les agences de tourisme qui ont compris tout le potentiel de la charité proposent des séjours humanitaires « tout compris » pour plusieurs milliers de francs, soit au même prix que pour un séjour dans un hôtel 5 étoiles. Elles mènent des campagnes de marketing afin d’attirer des volontaire qui les paient pour être recrutés sur un projet valable. Toutefois, il semble que dans de nombreux cas, la plus grande partie de l’argent payé par le touriste n’aille pas aux populations défavorisées ni à l’aide au développement, mais bien dans la poche de ces organisations. Victimes d’agences douteuses, les bénévoles se retrouvent parfois à alimenter des pratiques de corruptions à leur insu. Grâce à leur excellente visibilité et à leur réseau, les organisations du tourisme humanitaire se sont accaparées le marché de l’humanitaire et le monétisent. De ce fait les autres organisations humanitaires se voient marginalisées. A cela s’ajoute qu’une fois l’expérience faite, les touristes pensent avoir « fait leur part » et ne plus avoir besoin d'en faire plus, que ce soit dans leur propre pays ou ailleurs.

A travers cette commercialisation, le tourisme humanitaire peut également déboucher sur des programmes d’actions qui ignorent les désirs et les besoins réels des locaux. Par exemple, repeindre toutes les trois semaines les murs d’une école pour maintenir la mission vendue par les agences. Comme aucune formation préalable n’est prévue pour les volontaires et que les volontaires manquent parfois de compétences, il n’est pas impossible que le travail soit mal fait ou inachevé. A cela s’additionne qu’ils n’ont parfois pas le temps de donner une contribution efficace en raison de la courte durée de leur séjour.

Pour conclure, nous relèverons que le tourisme humanitaire est un business de niche qui est relativement nouveau et que son marché n’est actuellement pas vraiment régulé. Certaines organisations profitent de cet avantage pour exploiter le séjour humanitaire comme une activité lucrative et non dans un élan communautaire. Il ne faut pas pour autant mettre le tourisme humanitaire au ban, car les motifs des touristes volontaires restent pour la plus part basés sur le dévouement voir « l’héroïsme » plutôt que sur un gain pécuniaire. Il faut simplement choisir avec soin l’organisation en charge de la mission en favorisant les organisations transparentes, locales et à but non lucratifs aux agences de voyages. Pour éviter les arnaques, les volontaires devraient vérifier quelle proportion de leur frais d’inscription va aux communautés qu’ils aident, si eux-mêmes reçoivent une formation, si des locaux participent également à l’organisation du projet, enfin si le projet apporte un bienfait réel et durable. Les volontouristes avertis et correctement informés pourront ainsi offrir une contribution de valeur au développement. On notera enfin que, pour un choix critique, l’organisation Ethical Volunteering propose sur son site un guide éthique du tourisme humanitaire (en anglais) : http://www.ethicalvolunteering.org/

 

Zélie Kössler

 

Notes

[1]- VolunteerTourismViews (2014).

[2]- Laplante J. (2005).

Sources 

- Klaushofer A. (2007), Gap-year 'voluntourists' told not to bother, World Volunteer Web, consulté le 11.11.2014 : http://www.worldvolunteerweb.org/news-views/blogs/doc/gap-year-voluntourists-told-not.html

- Laplante J. (2005), Tourisme humanitaire : Au nom des droits humains et du bien-être pour tous, Téoros [En ligne], 23(4).

- Lyons K., Hanley J., Wearing S., et Neil J. (2011). Gap year volunteer tourism. Myths of Global Citizenship? Annals of Tourism Research.

- Mauruc A. (2011), Le business de l’humanitaire : doit-on payer pour aider ?, Centre d’Information et de documentation de l’Inde Francophone CIDIF, consultée le 12.11.2014 : http://cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=1803:le-business-de-lhumanitaire--doit-on-payer-pour-aider-&catid=1:actualite&Itemid=2

- MacKinnon J.B (2009), The Dark Side of Volunteer Tourism, UTNE Reader, consulté le 11.11.2014: http://www.utne.com/Politics/The-Dark-Side-of-Volunteer-Tourism-Voluntourism.aspx?PageId=3#axzz3IkRGwb55

- Morrissey L. (2010),So you want to be a voluntourist?, Just focus, consulté le 11.11.2014: http://www.justfocus.org.nz/2010/03/so-you-want-to-be-a-voluntourist/#more-6669

- Service volontaire international (2013), Say « No » to humanitarian tourism or voluntourism, consulté le 11.11.2014 : http://www.servicevolontaire.org/international/mission/humanitaire/against_voluntourism.php?menu_selected=60&sub_menu_selected=280&language=US

- Tomazos K. and Cooper W. (2012) Volunteer tourism : at the crossroads of commercialization and service? Current Issues in Tourism, iFirst ar. pp. 1-20. ISSN 1368-3500

- Wikistrike, Des orphelinats devenus zones touristiques, consulté le 11.11.2014 : http://www.wikistrike.com/article-cambodge-le-tourisme-humanitaire-se-developpe-et-inqquiete-80368402.html

- Volunteer tourism views (2014), What is the size of the voluntourism market?, consulté le 11.11.2014:

http://volunteertourismviews.wordpress.com/2013/03/25/what-is-the-size-of-the-voluntourism-market/

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