Le Big data menace-t-il nos droits fondamentaux ?

ACTUALITÉ – L’ère du « Big data » s’ouvre devant nous. Son usage pose néanmoins problème. Le Big data est défini comme l’analyse « des quantités massives d’informations produites par et à propos des personnes, des choses et leurs interactions » [1]. Selon ses défenseurs, l’analyse de vastes bases de données permettra de développer de nouveaux outils et services qui amélioreront la vie en société. Pour ses détracteurs, l’utilisation des données conduira à une forte réduction de la vie privée, à un marketing invasif et pourrait servir de puissant outil de contrôle social.  Dans quelle mesure le Big data peut-il renforcer ou au contraire menacer nos droits fondamentaux ?

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Source: Wikipedia Commons

La mythologie du Big data


L’idée de « Big data » renvoie à bien davantage qu’à la constitution d’une vaste base de donnée. Comme l’expliquent les chercheuses américaines Danah Boyd et Kate Crawford, « le Big data relève moins d’une « data » qui est « big » que de la capacité de chercher, d’agréger et de croiser de larges bases de données » [2]. L’expression « Big data » est porteuse de l’espérance que l’analyse d’une quantité massive d’informations apportera des nouvelles connaissances sur le monde et sur l’homme, pouvant conduire à changer nos sociétés. C’est pourquoi, pour les deux chercheuses, le Big data est un phénomène socio-culturel composé à la fois des dimensions techniques et analytiques, mais aussi d’une forte teneur mythologique.


En octobre 2016, le CIPADH a montré pourquoi et comment les États récoltent massivement les données personnelles des citoyens. Les documents révélés par Snowden ont montré que les Etats s’appuient fortement sur les entreprises privées, notamment à l’aide des nouvelles technologies numérique et des smartphones. Le CIPADH s’est inquiété de cette récolte massive de données personnelles pour le droit fondamental des citoyens à la vie privée. Son analyse s’était penché surtout sur les dimensions techniques et analytiques du Big data, en laissant de côté son aspect idéel.


La dimension mythologique du Big data est moins connue, et pourtant très importante. Boyd et Crawfor la définissent comme « la croyance répandue que de larges bases de données offrent une plus haute forme d’appréhension et de compréhension qui peut générer des connaissances qui étaient auparavant impossible, avec l’aura de la vérité, de l’objectivité et de l’exactitude » [3]. Les sciences sociales ont longtemps espéré pouvoir mimer la méthode expérimentale des sciences naturelles. Cette imitation est considérée comme impossible selon le sociologue Jean-Claude Passeron. En effet, les sciences humaines ne pourront jamais atteindre la prédictibilité permise par la méthode expérimentale du fait de la trop grande complexité de l’histoire humaine [4].


S’il convient de se défaire de la mythologie propre au Big data, à la fois dans son utopie scientiste et  sa version dystopique à la Big brother, le Big data demeure néanmoins un outil puissant plein de promesses et de dangers.

Le double visage du Big data


Le Big data est porteur de grandes promesses en science. L’utilisation d’outils statistiques permettrait de faire des percées scientifiques en médecine par exemple. L’usage de bases de données pourrait également servir l’économie, notamment en ciblant plus précisément les besoins et attentes des consommateurs. Sous son visage positif, le Big data pourrait contribuer aux droits humains en améliorant les conditions de vie des individus, en renforçant l’accès à la santé ou à l’éducation, et en optimisant la gestion de leur environnement.


Cependant, le Big data a un deuxième visage plus sombre et inquiétant. Paradoxalement, la connaissance de la vie privée des citoyens à travers la consultation des bases de données pourraient conduire à de multiples discriminations en matière de droit à la santé ou à l’éducation. Les compagnies d’assurances ou les institutions scolaires pourraient décider de fournir leurs services de qualité uniquement à certains individus afin de réduire leurs risques et maximiser leurs profits futurs. Le maintien du droit à la vie demeure fondamental afin de prévenir, ou du moins limiter, les  dérives permises par le Big data.


Les révélations d’Edward Snowden ont révélé la faisabilité de la collecte indiscriminée et massive d’informations personnelles sur les citoyens. Ces données semblent être principalement utilisées à des fins de surveillance. Mais qu’en feront les dirigeants de demain ? Si aucun outil statistique ne parvient à utiliser les données collectées aujourd’hui massivement sur la vie quotidienne des individus [5], qu’en sera-t-il dans le futur ? Une fois récoltées, les données pourraient être stockées et se retourner contre ceux qui ont accepté de les partager.


Plusieurs journaux ont récemment révélé que la Chine veut franchir prochainement une étape décisive dans l’utilisation du Big data à des fins de contrôle social. Selon un article du Washington Post, le gouvernement chinois espère mettre un place son projet de « crédit social » d’ici 2020, un mécanisme visant à récompenser ou punir les citoyens selon leurs comportements [6]. Chaque citoyen chinois gagnerait ou perdrait des points selon son comportement, conforme ou non aux attentes du gouvernement [7]. Le journal britannique The Economist qualifie ce projet de « totalitarisme digital » [8].


En gardant à l’esprit la dimension mythologique du Big data, on peut s’interroger sur la possibilité de la mise en place d’un concept tel que le « totalitarisme digital ». Si de multiples obstacles existent, que ce soit en matière de qualité des données ou de la possibilité de leur donner du sens, il convient de ne pas oublier la capacité d’adaptation et de résistances des individus à travers des « tactiques », comme le dit le sociologue Erving Goffman [9].


Le double visage du Big data peut-il être dépassé ? Une solution consisterait à anonymiser totalement les données collectées sur les individus avant de les traiter. L’association La Quadrature du net soutient des propositions afin de garantir les droits fondamentaux des citoyens européens sans renoncer aux promesses du Big data [10]. Protéger les droits fondamentaux lors de l’usage du Big data nécessite la politisation des enjeux du Big data. Cet article espère y contribuer.



FL – Assistant de recherche au CIPADH



[1] BOYD Danah et CRAWFORD Kate (2012, 20 mars). « Critical Questions for Big Data. » [en ligne], URL: http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/1369118X.2012.678878 [ma traduction]
[2] Idem.
[3] Idem.
[4] Sur ce point, lire PASSERON Jean-Claude (1991). Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien de l’argumentation naturelle, Fernan Nathan, Paris.
[5] HARFORD Tim (2014, 28 mars). « Big data : are we making a big mistake ? », Financial Times [en ligne], URL : https://www.ft.com/content/21a6e7d8-b479-11e3-a09a-00144feabdc0#axzz3Akr...
[6] DENYER Simon (2016, 22 octobre). « China’s plan to organize its society relies on « big data » to rate everyone », The Washington Post [en ligne], URL : https://www.washingtonpost.com/world/asia_pacific/chinas-plan-to-organiz...
[7] Idem.
[8] THE ECONOMIST (2016, 17 décembre). « Big data, meet Big Brother. China invents the digital totalitarism state » [en ligne], URL : http://www.economist.com/news/briefing/21711902-worrying-implications-it...
[9] notion présente dans l’article du CIPADH « Faut-il encore emprisonner les criminels ? » [en ligne], URL : http://www.cipadh.org/fr/faut-il-encore-emprisonner-les-criminels
[10] LA QUADRATURE DU NET. « Propositions » [en ligne], URL : https://www.laquadrature.net/fr/propositions

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