Le centre de la RDC en proie aux conflits – dégringolade des violences dans le Kasaï

ACTUALITES - La province du Kasaï se trouve dans le centre de la République Démocratique du Congo et l'objet de violents affrontements qui durcissent depuis 2016. Ces violences ont pour actuel bilan plus de 400 morts, 1.3 million de personnes déplacées, deux membres de l’ONU assassinés et 42 fosses communes retrouvées. Les violences entre une milice locale et l’armée se sont exacerbées et touchent des milliers de congolais. Pourtant, le gouvernement de Kabila et  la communauté internationale rechignent à élaborer des solutions concrètes dans cette région ensanglantée de la RDC. Cet article s’attardera sur les origines du conflit, les violations des droits de l’Homme commises dans la région et la position de la communauté internationale sur ces violences.

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Province du Kasai Central, RD Congo : Une mission de la MONUSCO évalue la situation sécuritaire à Tshibala, Territoire de Kazumba, Secteur de Mboi, à 174 km de Kananga, suite à une incursion des miliciens Kamuina Nsapu.Photo MONUSCO/Bilaminou Alao

I. Les origines du conflit dans la province de Kasaï 

La mort du chef traditionnel Kamunia Nsapu en été 2016 annonce le début de nombreux massacres dans la province. A la tête d’une milice opposée au pouvoir central de Kabila, Nsapu fut assassiné au cours d’une opération militaire menée par l’armée nationale.

Les chefferies traditionnelles sont communes dans la région du Kasaï et leur statut est fixé par une loi de 2015. Lorsqu’un chef est reconnu, il bénéficie d’un salaire et d’une immunité en vertu de cette loi. La nomination deNsapu comme chef traditionnel n’a pas été reconnue par le gouverneur de la province ce qui provoque une vague de contestations contre l’administration centrale. Nsapu tient des discours violents contre Joseph Kabila et se rebelle contre la police et l’armée. En réaction à ces protestations, Nsapu est assassiné en août 2016 dans son domicile par les forces de l’ordre lors d’un assaut particulièrement violent.

Les disciples de Nsapu se soulèvent afin de venger la mort de leur chef et de montrer leur mécontentement à l'égard du gouvernement central. Le mouvement de protestation s’est généralisé et étendu, annexé à la pauvreté et au manque de perspectives qui ont mené de nombreux jeunes à joindre le mouvement. Toutes les personnes de la province sont considérées comme partisanes de la milice Nsapu et font l’objet de violentes répressions par l’armée.

Il existe ainsi un conflit interne entre les forces de l’armée et les milices de Nsapu. Néanmoins, de nombreux civils sont ciblés par les deux camps.

 

II. Graves violations des droits de l’Homme

  • ·         Réponse disproportionnée des forces armées contre les milices et civils non armés

Les partisans de la milice Nsapu sont rapidement réprimés par l’armée et ce, dans une violence extrême. Si les miliciens visent les policiers et militaires, il apparait que ces derniers répriment de manière disproportionnée. Alors que les miliciens sont armés de vieux fusils, de machettes, de lances, voire de bâtons, les militaires les terrassent par balles.

Plusieurs vidéos ont circulés sur internet montrant des fusillades de militaires contre des partisans ou des civils. Une seule vidéo a été certifiée en février 2017 dans laquelle on peut observer des militaires fusiller des personnes non armées.

L’ONU parle d’un usage disproportionné de la violence. La MONUSCO accuse les forces armées congolaises d’usage excessif de la force. Elle condamne ce recours excessif à la force et demande aux soldats de se conformer aux normes de droit national et international relatif au droit de l’Homme et de minimiser les dommages et préjudices.

  • Recrutement de mineurs

La particularité de la milice est qu’elle est composée à plus de 50% de mineurs âgés de moins de 14 ans. Ces mineurs sont drogués et envoyés en première ligne pour lutter contre les forces armées. Issus de milieux pauvres et précaires, ces enfants sont embobinés par les miliciens qui les assurent qu’ils sont invincibles aux balles et les obligent à s’affronter contre les militaires, avec des machettes ou de simple bâtons.

  • Bilan qui s’alourdit de mois en mois

L’ONU comptent jusqu’à 400 morts mais des organisations locales estiment qu’il en est de plusieurs milliers. L’armée déplore au moins 500 morts dans ses rangs. En quelques mois, 1.3 millions de personnes ont dû quitter leur foyer et environ 23.500 ont fui vers l’Angola. L’accès humanitaire est très précaire, de nombreux femmes et enfants n’ont pas accès aux soins médicaux primaires. De plus, l’ONU a comptabilisé l’existence d’au moins 42 fosses communes depuis août 2016.

Par ailleurs, on déplore l’assassinat de deux enquêteurs de l’ONU venus dans le Kasaï pour rapporter les faits. Leur corps a été retrouvé dans une fosse commune. L’exécution de ces deux experts a été déférée au parquet militaire de la RDC qui entamera une enquête sur les circonstances de leur mort. Selon les magistrats militaires, il est certain que les coupables se tiennent dans les rangs du mouvement insurrectionnel de Nsapu. Ces meurtres démontrent de la gravité et de la dérive de la situation devenue incontrôlable.

Il ressort de ces éléments que, tant du côté des milices que de l’armée, des atrocités sont commises. Les deux camps sont responsables de nombreuses violations de droits de l’Homme et de droit international. Au regard de ces exactions, quelle est la réaction du gouvernement de Kabila et de la communauté internationale ?

 

III. Paralysie de Kabila et réponse fantomatique de la communauté internationale

  •  Incapacité du gouvernement de Kabila de faire cesser les violences

Kabila s’est rendu le 30 mai dernier sous haute surveillante à Kananga, chef-lieu de la région du Kasaï pour apporter son soutien aux populations meurtries. Cette visite s'inscrit dans le but de soutenir "la restauration de la paix et de la sécurité" dans une région ensanglantée. Quand bien même Kabila souhaite aux premiers abords soutenir les victimes, un réel soutient ne peut que se faire qu’en stoppant les violences et en donnant des ordres strictes quant à l’utilisation de la violence aux forces armées.

Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, avait demandé en mars dernier la création d’une commission d’enquête sur les violences contre les civils en RDC. A cet égard, le gouvernement congolais rappelle que la justice congolaise a été mise en route pour enquêter sur les meurtres commis par les soldats et que le gouvernement ne souhaite pas que l’ONU intervienne. Kabila refuse donc l’aide de l’ONU et compte mener seul les enquêtes. Néanmoins, Mr Zeid a déclaré que les mesures prises par le gouvernement congolais pour « qu’une enquête immédiate et indépendant, qui établisse les faits et les circonstances des violations et atteintes aux droits de l’Homme et à la justice, sont manquantes ».

Kabila reste donc fébrile. En rendant une « visite de confort » aux victimes tout en refusant l’aide de l’ONU, Kabila ne fait que renforcer son image d’un leader incapable de gérer un pays en feu et à sang, fracturé par une crise politique, économique et humanitaire. Alors que la région du Kasaï avait été épargnée par les longs conflits que touchent le RDC depuis 20 ans, Kabila reste incompétent pour sauver la fragile prospérité que gardait la région du Kasaï.

  • Espoir à l’ONU : possible création d’une commission d’enquête

La 35ème session du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies tiendra place à partir de ce 6 juin à Genève. A cette occasion, le Conseil devrait d’urgence établir une commission d’enquête sur la situation dans la région centrale du Kasaï. Une coalition de 262 organisations congolaises et internationales ont fait pression sur le Conseil pour adopter une décision ouvrant une enquête. Au regard de l’incapacité du gouvernement congolais de mener des enquêtes, il est nécessaire qu’une enquête internationale indépendante soit établie afin de déterminer exactement les faits et d’identifier les responsables.

Si le Conseil adopte une recommandation en faveur de la création d’une commission d’enquête, il s’agira d’une avancée. Néanmoins, l’on peut douter de l’efficacité de cette enquête à effectivement stopper les violences dans la région. L’ONU doit prendre des mesures plus concrètes. Environ 100 casques bleus ont été envoyés dans la région  mais il apparait qu’ils ne peuvent faire cesser les violences.

  • Sanctions de l’UE à l’encontre de neuf responsables congolais

Le 29 mai dernier, l’Union européenne a décidé d’infliger des sanctions individuelles à neuf responsables de l’appareil sécuritaire de la RDC pour graves violations des droits de l’Homme. Ces sanctions interviennent alors que l’UE estime que la situation dans le Kasaï a atteint des proportions exceptionnelles. Ces sanctions consistent notamment en un gel des avoirs et l’interdiction de voyager dans l’Union.

Si l’on peut saluer la démarche de l’Union européenne, on peut s’étonner qu’elle ne vise pas Kabila directement, en fin de mandat depuis décembre 2016. Il est clair que Kabila tient sa part de responsabilité, en tant que chef – illégitime – d’Etat. Il faut pouvoir obliger le gouvernement Kabila à prendre des mesures concrètes sur le terrain. On peut par ailleurs s’interroger sur l’efficacité de ces sanctions sur les violences commises au Kasaï.

 

Conclusion - Le conflit au Kasaï, au départ local, est devenu une tragédie régionale incontrôlable, loin des yeux des médias et des politiques. La mort tragique des deux experts de l’ONU a réveillé les consciences sur les atrocités commises dans la région mais, pour l’instant, ni le gouvernement congolais, ni la communauté internationale n’arrivent à immobiliser les forces armées et les miliciens. Des milliers de civils sont touchés par ces affrontements non justifiés. La RDC est déjà affaiblie par une crise politique, des guerres qui ne cessent, une pauvreté croissante et une économie très faible. Les conflits au Kasaï risquent de se répandre et de faire surgir des tensions ethniques. Il est urgent que des mesures concrètes soient mises place pour trouver une conciliation entre les parties belligérantes.    

 

Webographie:

- Le Monde, "RDC: sanctions de l'Union européenne contre neuf responsables congolais", 29 mai 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/29/rdc-sanctions-de-l-union-europeenne-contre-neuf-responsables-congolais_5135684_3212.html

- Human Rights Watch, "RD Congo: l'ONU devrait enquêter sur les violences au Kasaï", 01 juin 2017. Disponible sur : https://www.hrw.org/fr/news/2017/06/01/rd-congo-lonu-devrait-enqueter-sur-les-violences-au-kasai

- RFI Afrique, "Mort des experts de l'ONU en RDC: un procès dans les prochains jours", 20 mai 2017. Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20170520-rdc-experts-onu-tues-kasai-proces-fardc-zahida-katalan-michael-sharp

- Radio Okapi, "Kamuina Nsapu: Joseph Kabila demande l'ouverture des enquêtes au Kasaï", 13 avril 2017. Disponible sur : http://www.radiookapi.net/2017/04/13/actualite/justice/kamuina-nsapu-joseph-kabila-demande-louverture-des-enquetes-aux-kasai

- Le Monde, "RDC: Jospeh Kabila en visite "de réconfort" au Kasaï après huit mois de violence", 31 mai 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/31/rdc-joseph-kabila-en-visite-de-reconfort-au-kasai-apres-huit-mois-des-violences_5136677_3212.html

- Jeune Afrique, "Enquêtes sur des massacres présumés dans le Kasaï: le "non merci" de Kinshasa à l'ONU", 03 mars 2017. Disponible sur : http://www.jeuneafrique.com/408950/politique/enquete-massacres-presumes-kasai-non-merci-de-kinshasa-a-lonu/

- RFI Afrique, "RDC: les violences dans le Kasaï ont fait 1.3 millions de déplacés selon l'ONU", 22 avril 2017. Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20170422-rdc-violences-kasai-ont-fait-million-deplaces-selon-onu-ocha

- Libération, "RDC: l'assassinat des deux experts de l'ONU confirme la dérive du pays", 29 mars 2017. Disponible sur : http://www.liberation.fr/planete/2017/03/29/rdc-l-assassinat-des-deux-experts-de-l-onu-confirme-la-derive-du-pays_1559104

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