Le Kosovo: un terrain fertile pour le djihadisme?

ANALYSE- La semaine dernière, le Programme des Nations Unis pour le Développement (UNDP) a publié deux rapports sur la prévention de l'extrémisme violent au Kosovo ainsi que des recommandations  pour éviter la propagation de cette menace à l’échelle communautaire. En effet, le Kosovo est le premier fournisseur européen par habitant de combattants étrangers qui partent en Syrie et en Irak (1). Alors que ce pays était reconnu pour sa tolérance religieuse,  comment s’est-il progressivement transformé en un terrain fertile pour la montée de l'extrémisme violent?  De quelles menaces pour la paix parlons-nous? Quels facteurs internes et externes au pays favorisent ce phénomène?

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Kacanik, le bastion djihadiste au Kosovo. crédits: kosovo-metochia.org

 

 

 

Avant de se plonger dans le vif du sujet, on se doit de définir les termes employés à travers cet article afin de ne pas faire d’abus de langage. L’usage médiatique à tendance inflationniste des termes “terrorisme”, “djihadisme” et “extrémisme” doivent être utilisés avec précision. Afin d’apporter de la clarté, les termes employés par le dernier rapport des Nation Unis vont être employés. Ainsi, par “extrémisme” on entend: “des convictions politiques ou religieuses extrêmes ou de fanatisme” (2). L’extrémisme violent est défini quant à lui par l’usage direct de la violence ou “l’encouragement, l’approbation ou la justification de la réalisation d’actes violents à des fins politiques, idéologiques, religieuses ou sociales” (3). Par opposition à l'extrémisme qui peut être une croyance passive, l'extrémisme violent se défini par la participation active à une forme de violence pour atteindre des buts hétérogènes. Un des buts étant le djihadisme: semer la terreur au nom d’un Islam intégriste, fondamentaliste et violent.                                                      

 

Le djihadisme : une menace au Kosovo?

La jeune république du Kosovo, qui en 2008 est devenu indépendante de la Serbie, n’a pas échappé à la diffusion de l'extrémisme religieux violent – au contraire. En effet, selon la Police kosovare, le pays compte environ 316 combattants étrangers (foreign fighters), pour 1.8 million d’habitants, la majorité d’entre eux ayant rejoint la Syrie ou l’Irak (4). L’un des principaux dirigeants de l’Etat Islamique, Ladvrim Muhaxheri, tué en juin dernier, était lui-même Kosovar (5). Bien que le nombre de Kosovars djihadistes soit en baisse, le rapport de l’UNDP insiste sur le fait que la menace terroriste ne se mesure pas au nombre de ces derniers étant donné le caractère imprévisible, individuel et local d’attaques terroristes (6). Selon le rapport, la menace et l’influence des groupes extrémistes se sont accrues ces dernières années. Alors que les médias internationaux peignent une situation alarmante et décrivent le Kosovo comme une véritable “citadelle” du djihadisme, d’autres appellent à une position moins alarmiste. En effet,  il ne faudrait pas tomber dans l’exagération; si la présence de religieux extrémistes est véridique, cela reste une minorité dans une population à 90% musulmane dont la plus grande majorité pratique un Islam modéré (7).

 

Une jeunesse kosovare tiraillée

Cette montée de l'extrémisme religieux est exacerbée par des facteurs “d’attraction” et de “rejet” qui entrent en ligne de compte quant à la décision des individus de partir combattre à l’étranger dans les rangs de Daesh ou Al-Nusra (ancienne branche d’Al- Qaida). D’une part, les éléments de rejet qui poussent certains Kosovars à quitter leur pays pour aller combattre le djihad sont liés à l’insatisfaction vis à vis de la situation socio-économique après la déclaration unilatérale d’indépendance du pays en 2008. En effet, le taux de chômage qui s’élève à environ 30%, le système d’éducation faible,  la défiance face aux systèmes judiciaire et législatif et le manque d’activités organisées pour les jeunes  en conduisent certains à vouloir quitter le pays. (8)

D’autre part, des facteurs d’attractions viennent encourager des jeunes Kosovars, pour la plupart avec un faible niveau d’études, (9) à rejoindre les rangs de l’EI en Syrie ou en Irak. Quand les facteurs de “répulsion” sont jumelés avec une doctrine religieuse extrémiste, les spécialistes de la radicalisation estiment que toutes les cartes sont dans les mains des recruteurs de potentiels djihadistes (10). D’autres facteurs d’attraction jouent un rôle prépondérant notamment la propagande sur internet et sur les réseaux sociaux. La promesse de prospérité ainsi que des récompenses matérielles et spirituelles sont des facteurs de motivation importants qui poussent certains à partir. Par ailleurs, l’enquête de Courrier International note que l’endoctrinement ne se déroule pas uniquement dans des lieux traditionnellement dédiés à la religion mais aussi dans des endroits informels tels que les “fast food” à la sortie de la mosquée (11).

 

Les pays du Golfe : des investissements contestés

Cet endoctrinement est accompli à travers des imams instruits au Moyen Orient auprès de prédicateurs extrémistes. Ces derniers prônent l’influence du Wahhabisme, c’est à dire du salafisme originaire d’Arabie Saoudite (12). Il s’agit d’une branche de l’Islam sunnite qui se caractérise par son intégrisme et son désir de retourner au fondement de la première génération de l’Islam en suivant les faits et gestes du Prophète et une interprétation à la lettre du Coran et de la Charia. L’enquête de Courrier International montre que l’influence des pays du Golfe au Kosovo est prépondérante et indéniable. En effet, selon Thomas Gnocchi (13), membre du bureau de l’Union européenne au Kosovo ce sont les deniers des pays du Golfe et notamment de l’Arabie Saoudite qui sont à la source de la diffusion de l'extrémisme violent au Kosovo. Ces derniers ont financé la formation, après la guerre en 1999, de plus de 200 imams en Arabie Saoudite (14) ainsi que la construction de la majorité des 800 mosquées au Kosovo (15). Ainsi, l’ancienne génération d’imams s’est  vue confrontée à la montée de la pensée salafiste et intégriste qui prône la violence extrémiste (16). Ceci s’est fait et continue d’opérer à travers des “labyrinthes obscures de réseaux provenant de charités, d’individus privés et de gouvernement” qui ont permis de transformer le Kosovo en une pépinière du salafisme en Europe.

Mais dans quel contexte cette présence de deniers saoudiens s’est elle acheminée?

Cette transformation trouve ses racines en 1999, sous l'administration américaine et des Nations Unies qui assuraient la sécurité du territoire face à la Serbie, lorsque “des fonds provenant d’organisations et de ministères saoudiens se mettent alors à affluer massivement (...) pour aider à sa reconstruction” (17). Par ailleurs, l’endoctrinement des jeunes a été facilité par “leur méconnaissance de l’Islam” (18). En effet, avec une constitution qui prône la tolérance religieuse et une religiosité peu pratiquée avant la guerre, les jeunes peuvent facilement tomber dans le piège de la propagande du fanatisme violent, ce qui en fait  “des cibles faciles à endoctriner”.

 

Quelles réponses à l’extrémisme ?

Ce n’est qu’en 2004 que le gouvernement kosovar réagit face à cette menace lorsque le premier ministre de l’époque, Bajram Rexhepi, avait tenté d’introduire une loi interdisant les sectes extrémistes, mais, comme le note LaCroix « il s’était aussitôt vu rétorquer que celle-ci « serait contraire à la Constitution laïque du pays ». En 2014, voyant le danger de l'extrémisme violent monter, les autorités ont mis en place de nombreuses mesures de protection, de prévention et de surveillance telle qu’une peine de 15 ans de prisons pour les kosovars djihadistes qui reviennent sur leur terre natale (19). En 2016, le Kosovo a étendu le corpus de lois qui permet de contrer la violence extrémiste dans le pays. Cependant, même si le nombre de Kosovars rejoignant l’Etat Islamique est en baisse depuis 2015, le rapport de l’UNDP souligne que la perception de la menace terroriste n’a jamais été aussi élevée. Ainsi, il insiste sur la nécessité d’une plus grande coopération entre la police et les imams au niveau local et exhorte les imams modérés de jouer un rôle prépondérant face à la politisation à des fins violentes de l’Islam.

 

Par Gabrielle Dorey, assistante de recherche au CIPADH

 

 

Bibliographie:

 

(1) Kosovar Center for Security Studies. Report inquiring into the causes and consequences of Kosovo citizens’ involvement as foreign fighters in Syria and Iraq. 2015

Disponisble sur: http://www.qkss.org/en/Occasional-Papers&year=2015

(2) Voir https://en.oxforddictionaries.com/definition/extremism

(3) Federal Bureau of Investigation. “What is Violent Extremism?” https://cve.fbi.gov/whatis/

(4)  Qafmolla, Ervin. 2016. “European Commission concerned over Kosovo’s lack of deradicalization programs.” Prishtina Insight, November

10, 2016.

Disponible sur: http://prishtinainsight.com/european-commission-concerned-kosovos-lack-deradicalization-programs/)

 (5) Reuters. “Kosovo Islamic State commander killed, police and famKosovo Islamic State commander killed, police and family say”

“(http://www.newsweek.com/who-lavdrim-muhaxheri-isiss-balkans-commander-architect-israel-world-cup-plot-623101)

 (6) UNDP. “Prevention of violent extremism in Kosovo”, Juin 2017

Disponible sur: http://www.ks.undp.org/content/kosovo/en/home/library/democratic_governance/public-pulse-analysis-on-prevention-of-violent-extremism-in-koso.html

(7) LaCroix. ”Le Kosovo tente de contrôler la diffusion de l’islam radical”. Août 2016.

Disponible sur:

http://www.la-croix.com/Monde/Europe/Le-Kosovo-tente-controler-diffusion-lislam-radical-2016-08-16-1200782492

 (8) UNDP. “Prevention of violent extremism in Kosovo”, Juin 2017

(9) Ibid.

(10) Ibid.

(11) Courrier International. Krsto Lazarevic. “Comment le Kosovo est devenu le bastion du djihadisme en Europe”. Juillet 2017

(12) Ibid.

(13) La Croix. ”Le Kosovo tente de contrôler la diffusion de l’islam radical”. Août 2016.

(14) New York Times. “How Kosovo Was Turned Into Fertile Ground for ISIS”. May 2016

Disponible sur: https://www.nytimes.com/2016/05/22/world/europe/how-the-saudis-turned-kosovo-into-fertile-ground-for-isis.html?_r=1

(15) Ibid.

(16) Ibid.

(17) La Croix

 (18) New York Times 

(19) UNDP. “Prevention of violent extremism in Kosovo”, Juin 2017

 

Webography:

 

http://www.telegraph.co.uk/news/2016/03/29/what-is-wahhabism-the-reactionary-branch-of-islam-said-to-be-the/)

http://www.telegraph.co.uk/news/2016/03/29/what-is-wahhabism-the-reactionary-branch-of-islam-said-to-be-the/

https://fr.sputniknews.com/international/201605231025222293-kosovo-daech-djihadisme/

 

 

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