Le microcrédit, un remède contre la pauvreté ?

ANALYSE – A l’occasion du lancement de l’Année international du microcrédit 2005, Kofi Annan a déclaré que « dans bien des pays, le microfinancement s’est révélé une arme efficace contre la misère et la faim. Il permet d’améliorer réellement le sort des gens, surtout de ceux qui en ont le plus besoin » [1]. En 2004, la microfinance était considérée par l’ONU comme l’un des principaux outils afin de réduire de moitié l’extrême pauvreté dans le monde, comme énoncé dans le premier des objectifs du Millénaire pour le développement. Cet objectif a été pleinement atteint. Alors qu’en 1990 près de la moitié de la population des pays en développement vivait dans l’extrême-pauvreté (moins de 1.25 dollar par jour), cette proportion est tombée à 14% en 2015 [2]. Mais la microfinance a-t-elle contribué à cette réduction? A partir de 2010, le modèle du microcrédit a été remis en cause [3]. Pourtant, des études récentes ont révélé que la microfinance aidait à réduire la pauvreté, en particulier chez les femmes [4]. Le premier des objectifs du Développement durable vise à éliminer totalement l’extrême pauvreté d’ici à 2030. La microfinance permet-elle de lutter efficacement contre la pauvreté ? Analyse de cet outil controversé.

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Source: Wikipédia

Le modèle du microcrédit pour lutter contre la pauvreté

Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006, estime que « le microcrédit devrait faire partie des droits de l’homme » [5]. L’article 25(1) de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme que l’accès à l’alimentation, au logement et à la santé constituent des droits humains fondamentaux. La déclaration de Yunus repose sur l’idée que l’accès au crédit est si efficace pour réduire la pauvreté que le microcrédit devrait être un droit fondamental pour tout être humain [6].


L’Assemblée générale de l’ONU a déclaré l’année 2005 « Année international du microcrédit ». Elle a estimé que le microcrédit et la microfinance aident à atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement. La signification de ces deux mots doit être précisée. Alors que la « microfinance » recouvre un éventail d’outils financiers (prêts, assurance, épargne) proposé à des clients à faible revenu, le « microcrédit » renvoie seulement au prêt d’une faible somme d’argent à un individu.


En 2004, les populations à faible revenu de nombreux pays n’avaient pas accès au crédit, à l’assurance ou à l’épargne. Les Nations Unies ont voulu encourager le développement des institutions de microfinancement, qui visent à mettre à disposition des outils financiers aux pauvres afin d’améliorer leur vie quotidienne. L’ONU  a ainsi expliqué dans un document [7] que le microcrédit permet aux pauvres de faire face à des dépenses imprévues (une maladie grave ou des pertes matérielles), que le simple accès à un compte épargne incite à épargner ou que la microassurance permet de réduire le risque de pauvreté en partageant ce risque entre plusieurs individus.


Plus généralement, le microcrédit sert à encourager la création de nouvelles entreprises afin de rendre l’économie des pays en développement plus prospère. Dans un monde où la plupart des pauvres sont des femmes, l’ONU a cité des études montrant que l’accès aux services financiers a amélioré le statut des femmes dans la famille et la société [8]. La remise du prix Nobel de la paix 2006 au Bangladais Muhammad Yunus, fondateur d’une banque pionnière en matière de microcrédit, a consacré mondialement la légitimité du microcrédit comme outil efficace de lutte contre la pauvreté [9].


Quelques années plus tard, le modèle du microcrédit est entré en crise. Elle a été provoquée en particulier par la publication d’études montrant l’inefficacité du microcrédit pour lutter contre la pauvreté et par la démission forcée de Muhammad Yunus de la direction de sa banque de microfinance [10].

La remise en cause de la microfinance

Les économistes Ha-Joon Chang et Milford Bateman ont fortement critiqué le modèle de la microfinance afin de lutter contre la pauvreté. A partir de leur étude « The Microfinance Illusion » publiée en 2009 [11], il est possible de mettre en évidence quatre arguments contre le modèle de la microfinance [12].


1. La microfinance repose sur l’assomption que les pauvres peuvent s’enrichir par eux-mêmes simplement en leur donnant accès au crédit. Dans une perspective néolibérale, l’action individuelle est placée au centre de la création de richesse. Selon les auteurs, ce n’est que très rarement le cas. Au contraire, la richesse est surtout produite collectivement, à l’aide de la mise en commun de connaissances et de compétences. Elle se développe en étant soutenue par des institutions, comme les entreprises ou les coopératives.


2. La microfinance considère qu’elle est capable de s’autofinancer seule, à l’exception des coûts de démarrage initiaux. Les auteurs considèrent néanmoins qu’en l’absence d’aide financière gouvernementale, les institutions de microfinancement doivent demander des taux d’intérêt élevés. Sans subvention, les petites entreprises sont incapables de réinvestir leurs profits pour croître.


3. Le modèle du microcrédit veut lutter contre la pauvreté en permettant la création de nouvelles entreprises à l’aide du crédit. Cependant, les auteurs soutiennent que les prêts servent surtout à d’autres types de dépenses, comme les mariages et funérailles ou les frais de formation et de santé. Ce type de modèle conduit à l’endettement, enfermant les individus dans la pauvreté.


4. La microfinance ne parvient pas à créer des petites entreprises prospères sur le long terme. Les profits réalisés par les nouvelles entreprises ne perdurent pas, étant donné que ce modèle ne résout pas les problèmes d’absences de compétences ou de manques de ressources technologiques et financières.


Les économistes Chang et Bateman vont encore plus loin. Ils estiment que « la microfinance peut en fin de compte constituer une nouvelle et très puissante barrière institutionnelle au développement économique local et au développement social, et par conséquent aussi à la réduction durable de la pauvreté » [13].


Le modèle de la microfinance comme moyen de lutter contre la pauvreté doit-il être abandonné ? En 2014, la Banque mondiale a publié la plus grande étude réalisée sur la microfinance. Elle a permis de réhabiliter le rôle du microcrédit dans la lutte contre la pauvreté.

La réhabilitation du microcrédit

La réputation de la microfinance est intimement lié au Bangladesh. En 2006, le microcrédit a obtenu une légitimation mondiale grâce à l’attribution du prix Nobel à Muhammad Yunus. Cependant, ce dernier a été forcé de démissionner sous la pression du nouveau gouvernement bangladais en 2011 [14]. En 2014, la plus grande étude jamais réalisée a précisément étudié les effets de la microfinance sur le Bangladesh [15].


Cette étude, réalisée par la Banque mondiale, est unique en raison de son étendue et de sa durée. Elle a couvert plus de 3'000 ménages dans 87 villages et des interviews ont été réalisés sur une période de 20 années. En comparaison, les autres études sur la microfinance étaient beaucoup plus petites et plus courtes. Les anciennes études étaient problématiques car les effets de la microfinance sur la réduction de la pauvreté doivent être étudiés sur le long terme.


En 2014, le Bangladesh avait plus de 500 institutions de microfinancement. L’étude de la Banque mondiale a révélé qu’un tiers des foyers ruraux sont membre de l’une d’entre elles. Nous avons vu que les critiques de la microfinance considèrent qu’elle mène à l’endettement des ménages, enfermant les individus dans des « trappes de pauvreté ». Cette étude montre que ce n’est pas le cas. Au contraire, l’emprunt augmente les dépenses de consommation des particuliers, les actifs des ménages, l’offre de travail et l’éducation des enfants [16]. Enfin, elle révèle que les femmes profitent davantage du microcrédit que les hommes, comme l’ont souhaité ses concepteurs.


En octobre 2016, The Economist a publié deux articles sur le nouvel essor du microcrédit [17]. Entre 2014 et 2015, le nombre d’emprunt de microcrédit a augmenté de 16% selon MIX, une agence de collecte de données [18]. Aujourd'hui, ces emprunts représentent environ 96 milliards de dollars dans le monde. L’hebdomadaire montre que le microcrédit est un outil financier qui n’a connu que peu d’innovations. Il demeure pourtant un outil plein de promesses. La diffusion des smartphones dans le monde permettrait ainsi d’obtenir des microcrédits plus rapidement et d’améliorer son efficacité [19]. Si le microcrédit a trouvé une nouvelle jeunesse grâce au smartphone, cet outil financier reste encore très controversé.



FL – Assistant de recherche au CIPADH


[1] NATIONS UNIES (2004, 18 novembre). « Message vidéo du Secrétaire général à l’occasion du lancement de l’Année internationale du microcrédit » [en ligne], URL : http://www.un.org/press/fr/2004/SGSM9601.doc.htm

[2] NATIONS UNIES. « Objectif 1 : Eliminer l’extrême pauvreté et la faim » [en ligne], URL : http://www.un.org/fr/millenniumgoals/poverty.shtml

[3] BATEMAN Milford et CHANG Ha-Joon (2009). « The Microfinance Illusion », World Economic Review [en ligne], URL : https://www.researchgate.net/publication/242709143_The_Microfinance_Illu...

[4] KHANDKER Shahidur et SAMAD Hussain (2014). “Dynamic effects of microcredit in Bangladesh”, Policy Research Working Paper 6821, Washington, DC : World Bank Group. URL: http://documents.worldbank.org/curated/en/456521468209682097/Dynamic-eff...

[5] LOSSON Christian et ROUSSELOT Fabrice (2010, 4 février). « Interview. « Le microcrédit devrait faire partie des droits de l’homme » », Libération [en ligne], URL : http://www.liberation.fr/futurs/2010/02/04/le-microcredit-devrait-faire-...

[6] GERSHMAN John et MORDUCH Jonathan (2011, avril). “Credit is Not a Right”, Financial Access Initiative [en ligne], URL: https://wagner.nyu.edu/files/faculty/publications/Credit20is20not20a20ri...

[7] NATIONS UNIES (2004, août). « Microfinancement et microcrédit. Comment 100 dollars peuvent-ils transformer l’économie ? » [en ligne], URL : http://www.un.org/french/events/microcredit/facts7.pdf

[8] NATIONS UNIES (2004, août). Op. Cit.

[9] TRIPATHI Salil (2006, 17 octobre). “Microcredit won’t make poverty history”, The Guardian [en ligne], URL: https://www.theguardian.com/business/2006/oct/17/businesscomment.interna...

[10] THE ECONOMIST 82014, 19 avril). “Microfinance in Bangladesh. Rehabilitation and attack” [en ligne], URL: http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21600993-biggest-stu...

[11] BATEMAN Milford et CHANG Ha-Joon (2009). “The Microfinance Illusion”, World Economic Review [en ligne], URL: https://www.researchgate.net/publication/242709143_The_Microfinance_Illu...

[12] BUNTING Madeleine (2011, 9 mars). “Is microfinance a neoliberal fairytale?”, The Guardian [en ligne], URL: https://www.theguardian.com/global-development/poverty-matters/2011/mar/...

[13] BATEMAN Milford et CHANG Ha-Joon (2009). Op. Cit. [ma traduction]

[14] THE ECONOMIST (2014, 19 avril). “Microfinance in Bangladesh. Rehabilitation and attack” [en ligne], URL: http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21600993-biggest-stu...

[15] KHANDKER Shahidur et SAMAD Hussain (2014). “Dynamic effects of microcredit in Bangladesh”, Policy Research Working Paper 6821, Washington, DC : World Bank Group. URL: http://documents.worldbank.org/curated/en/456521468209682097/Dynamic-eff...

[16] THE ECONOMIST (2014, 19 avril). Op. Cit.

[17] THE ECONOMIST (2016, 6 octobre). “Finance for the poor. Your inflexible friend” [en ligne], URL : http://www.economist.com/news/international/21708258-microlending-boomin...

[18] THE ECONOMIST (2016, 6 octobre). Op. Cit.

[19] THE ECONOMIST (2016, 6 octobre). “Microfinance by phone. Cash call” [en ligne], URL: http://www.economist.com/news/international/21708254-microlending-might-...


Webographie

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