Le rôle de la presse dans la construction de la paix. Le cas du conflit basque.

Mathieu Crettenand est Docteur en Sciences de la communication et de l’information ainsi que spécialiste de la communication des médias et de leur rôle dans les zones de conflit. Il fait partie des « témoins directs » de l’évolution du conflit basque, processus dans lequel il s’est investi personnellement durant près de 10 ans.

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Le rôle de la presse dans la construction de la paix. Le cas du conflit basque. Mathieu Crettenand.

Dans cet ouvrage, Mathieu Crettenand traite du rôle de la presse dans le processus de paix avec pour « terrain » le cas du conflit basque. Son questionnement – comment les médias ont joué un rôle dans l’évolution du conflit – l’a conduit à les envisager comme de véritables acteurs. Sur la période étudiée, l’auteur constate un glissement des moyens d’actions des groupes indépendantistes vers des modes d’action non violents, politiques. Cela le conduit à s’interroger quant à un certain militantisme journalistique : y-a-t-il un journalisme de paix, qui s’opposerait ou « dépasserait » le journalisme de guerre ? Les lignes éditoriales suffisent-elles à assurer aux médias le rôle « d’acteurs du conflit » ?

La paix a officiellement été déclarée le 20 octobre 2011, lors de la conférence de la paix à San Sebastian, sellant ainsi le sort du « le dernier conflit d’Europe occidentale ». Comment la décision de l’organisation indépendantiste basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA) – qui déclare à cette date l’abandon de la lutte armée au profit d’un combat désormais politique – a-t-elle été influencée par le pouvoir médiatique ? Comment les médias ont-ils traité l’information face à de multiples tentatives d’intimidation ? Ce travail expose ainsi comment les médias se sont imposés comme de véritables acteurs. En comparant la presse espagnole et française, Mathieu Crettenand met en perspective les différentes manières de traiter un même évènement.

Lutte contre le terrorisme

Un paradoxe fondamental caractérise le rôle du pouvoir médiatique dans sa mission pacifiste. En effet, le terrorisme – qu’il combat – « a besoin de la dynamique médiatique pour exister ». De plus, depuis les attentats du 11 septembre 2001, il y a un véritable combat contre le terrorisme qui fait l’objet d’une stratégie de politique internationale. Ainsi, étudier le rôle des médias face à des évènements pouvant être terroristes demande la plus grande précaution et nécessite d’être inscrit dans un cadre plus large. L’Espagne, qui s’est obstinée à délégitimer le conflit en vertu de la lutte contre le terrorisme, a prononcé de multiples condamnations pour d’éventuels liens avec l’ETA, condamnations qui ont touché autant les journalistes que les hommes politiques. L’approche qui prédomine alors s’attache à sanctionner ceux qui sont accusés « d’avoir fait le jeu de l’indépendantisme ».

En sortant volontairement du champ journalistique, Mathieu Crettenand affirme souhaiter s’orienter vers une posture strictement scientifique et non-partisane. L’auteur a fait le choix d’étudier « l’espace de la communication politique dans lequel s’affrontent les arguments faisant et défaisant le conflit et sa résolution » parfois sur le ‘‘ring’’ politique, parfois sur la scène médiatique, tout en affirmant la portée « beaucoup plus grande » de la variable médiatique.

Indépendance ?

Trois questions guident l’auteur dans son travail. Les journalistes sont-ils dans une situation centrale ou marginale ? En quoi – en analysant les conflits – le journaliste est-il impliqué dans un conflit ?  S’il l’est d’une quelconque manière, quelle est son rôle ? Qualifié de « complexe », ce questionnement demande une mise en perspective, un recul historique ainsi qu’une connaissance approfondie des compétences spécifiques aux journalistes. Les journalistes sont-ils plus « indépendants » que les politiques ? Ou seraient-ils plutôt dans une sorte de position d’intermédiaire ? « L’objectivité est un niveau insaisissable pour l’individu, guidé éternellement par ses représentations du monde, ancré dans sa socialisation, sa culture et ses expériences. » Mais Mathieu Crettenand considère que les journalistes peuvent se prémunir contre le danger de la partialité, notamment en vérifiant la provenance de l’information, la qualité ou la multiplicité de sources.

Le rôle du journalisme dans l’évolution d’un conflit s’inscrit dans le champ académique de l’étude des conflits et de la paix (Peace and conflict studies) qui poursuit l’objectif « d’identifier et d’analyser les comportements violents et non-violents des acteurs et les mécanismes et dynamiques des conflits sociaux-politiques afin de comprendre les processus menant vers une amélioration de la sécurité et des conditions humaines. » L’auteur, qui définit le peace journalism comme du journalisme « responsable », affirme que les médias ont transformé la gestion, la résolution et la transformation des conflits. Ils ont également participé aux efforts des policymakers pour contrôler et faire cesser les conflits « et/ou ils les ont entravés ».

Déontologie et idéologie politique

L’Analyse, qui se limite volontairement à la période 2003 – 2007 se focalise sur deux évènements : 1. L’initiative de réforme du statut d’autonomie de la Communauté basque par le Gouvernement basque en octobre 2003 ; 2. Le processus de paix entre l’ETA et le gouvernement espagnol entre 2005 et 2007. Ceci a permis d’envisager le rôle de la presse dans la transformation du conflit à travers les deux principales modalités de son discours, l’information et le commentaire. En se concentrant sur les contradictions existantes dans les différentes pratiques journalistiques « entre les idéologies politiques présentes dans ce conflit et les principes de déontologie encadrant la profession de journaliste », Matthieu Crettenand montre que ce sont la violence et les ancrages identitaires qui conduisent les journalistes à travailler en suivant « le diktat » des différentes acteurs politiques engagés dans le conflits. Le politique exerce ainsi une influence considérable sur la presse, qui rend « difficile un traitement journaliste équilibré et impartial. » C’est donc « malgré lui » que le journaliste est engagé dans le conflit, ce qui révèle une contradiction primordiale dans l’écriture journalistique entre la déontologie de la profession d’une part et l’idéologie politique de l’autre.

Par ailleurs, l’auteur estime qu’il est impossible de se limiter uniquement au traitement médiatique pour répondre à la problématique. Il considère comme « nécessaire » de montrer « l’interrelation entre les médias et le politique, convertissant les médias en véritables acteurs du conflit. »

Les conclusions 

L’œuvre se penche sur la question de la communication politique et la résolution du conflit basque, visible depuis une cinquantaine d’année sur la scène médiatique espagnole. La décision de prendre les armes de l’ETA et le nombre important de journalistes affectés au traitement de ce sujet ont rendu ces évènements particulièrement visibles. Pour Matthieu Crettenand, c’est la violence qui a permis l’internationalisation de la question basque. Il affirme que « sans elle, il est fort probable que la cause du peuple basque n’aurait jamais dépassé la frontière espagnole », ce qui fait de cette violence un « moteur » du conflit, mais également un des cause de son « enlisement ».  Les journalistes ont donc fortement pesé sur « l’agenda » politique du conflit. En comparant la presse espagnole, française et basque, les différences observées amènent l’auteur à considérer une presse  qualifiée d’ « espagnoliste » et une autre de « basquiste ». Selon cette conception, les journalistes espagnolistes miseraient sur un essoufflement du nationalisme en « niant » l’intensité du conflit. À contrario, les journalistes basquistes mettent en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et cherchent à légitimer l’autodétermination du Pays basque, « mythe » qui inquiète les partisans d’une unité espagnole. Matthieu Crettenand qualifie cette situation de « ritualisation du discours », qui favorise les positions tranchées et ne laisse qu’une faible place aux positions médianes, signe d’une « polarisation politico-identitaire ».  Il est intéressant de noter que ces deux espaces fonctionnent selon des logiques relativement hermétiques. En effet, chacun d’eux se nourrit du même discours idéologique, l’un en défendant les intérêts du nationalisme basque, l’autre ceux de l’unité espagnole. De ces deux grands groupes, les journaux Deia et Gara s’inscrivent du côté basquiste, avec deux sous-discours, l’un nationaliste institutionnel et l’autre indépendantiste radical. El Correo, El Paìs, El Mundo et ABC défendent – quant à eux – le caractère espagnol du Pays basque. Trois sous-discours sont ici identifiés, un discours intégrateur, un discours unioniste modéré et un discours unioniste radical. 

Au-delà de ces considérations, Matthieu Crettenand affirme que les différences de formulation s’expliquent par l’extrême polarisation du débat politique national. « Le contenu de la presse est de cette manière un reflet de la virulence du débat politique, souvent réduit à deux oppositions. »  

Le journalisme et la paix

Ce travail a permis de montrer que le journalisme faisait preuve d’un certain conformisme politique, suivant les idéologies politiques. Les différences extrêmes qui caractérisent la presse basquiste et espagnoliste dans la manière de traiter certains évènements démontrent l’influence du discours idéologique sur le métier de journaliste. Matthieu Crettenand considère que cette influence est « acceptable » s’il s’agit d’article d’opinion, mais qu’elle est « profondément discutable » s’il s’agit d’articles d’information. Par ailleurs, le journalisme espagnol se distingue de celui des autres pays européens par sa législation en matière de médias, le pays n’étant soumis à aucune autorité indépendante régulatrice de la presse. Cela lui confère une grande liberté dans le choix des lignes éditoriales et des règles déontologiques. Toutefois, l’auteur affirme que les logiques de l’engagement journalistique pour la paix ou la guerre ne sont pas binaires, mais relèvent  « d’une logique complexe ».

Plus largement, cette étude conduit à élargir la problématique au champ d’étude des Sciences de l’Information et de la Communication (SIC). Il est difficile d’imposer un modèle de déontologie qui garantirait un rôle de la presse dans la construction de la paix dans les sociétés démocratiques qui soit efficace et étique. Ainsi, les SIC doivent « s’efforcer de décrire, analyser et comprendre les mécanismes médiatiques existants dans les processus de paix. »

La question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes continue de diviser l’Europe, alors qu’elle s’oppose en partie au principe de souveraineté nationale. L’Ecosse, la Catalogne, la Corse ou le Pays basques, sont autant d’entités géographiques qui revendiquent leur indépendance. La légitimité de ces régions est largement véhiculée par le pouvoir médiatique, et le débat fait rage entre les différentes conceptions. Mais la question de l’autonomie reste ouverte au débat et elle ne semble pas s’orienter vers un consensus européen, de la même manière que les différences déontologiques entre les différents médias ne s’atténuent pas.

Tadeusz Roth

Assistant de recherche au CIPADH

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