Les minorités oubliées : les albinos en Afrique sub-Saharienne

ACTUALITES – Cette semaine, dans son article intitulé « Alain Ngann, le photographe qui rend leur dignité aux albinos », Le Monde traite de l’exposition de l’artiste camerounais, dont le travail vise à révéler la beauté des personnes atteintes d’albinisme. Derrière ces clichés à l’esthétique épurée se cache un effort de lutter contre la banalisation des discriminations quotidiennes dont est victime ce groupe minoritaire. Dans le cadre de sa rubrique sur les minorités oubliées du grand public, le Centre International pour la Paix et les droits de l’Homme (CIPADH) revient sur cette condition médicale, qui est à l’origine de marginalisations et violations de droits humains dans divers pays d’Afrique sub-Saharienne, notamment la Tanzanie et le Malawi.       

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Albinos International Day - source: Flickr

Condition médicale

D’après « People with Albinism », la branche officielle de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui lutte pour promouvoir les droits humains des personnes atteintes d’albinisme, le phénomène reste aujourd’hui fortement incompris, à la fois sur le plan social que sur le plan médicale. [2] Toutefois, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) un possède une définition qui nous apprend que l’albinisme est une maladie génétique rare et non-transmissible. Pour être atteint, les deux parents de l’enfant albinos doivent être porteurs du gène, même s’ils ne sont pas albinos eux-mêmes, et cette condition existe dans tous les pays du monde, indépendamment du sexe et de l’ethnicité. L’albinisme donne lieu à une perte de pigmentation (mélanine) des cheveux, de la peau et des yeux, résultant en une extrême sensibilité au soleil et à des risques importants de cancer de la peau ou de perte de vue. Il n’existe à ce jour aucun traitement à l’albinisme [3] et sa prévalence varie dans le monde, même si l’OMS estime que l’Afrique est le continent en comptant le plus grand nombre. [4]

Persécution

Depuis plusieurs années, la recherche sur l’albinisme présente de plus en plus de preuves de discriminations sociales et de stigmatisations en raison de la différence d’apparence des personnes albinos – en particulier en Afrique sub-Saharienne, où la dépigmentation de peau démarque les albinos du reste de la population [5] – et du manque général d’éducation sur la maladie. En effet, il existe aujourd’hui d’innombrables fausses croyances au sujet de la condition, toutes influencées par la culture locale et la superstition plutôt que par des fondements scientifiques. [6] Parmi ces mythes, on compte la conviction que les personnes albinos sont une malédiction des dieux pour punir une famille, que des parties de leur corps ou leur sang ont des pouvoirs magiques, qu’une activité sexuelle avec une personne albinos guérit du SIDA, ou que les albinos sont le résultat d’un inceste. [7] Ces croyances provoquent de la discrimination sociale et causent des violations de droits humains, notamment illustrées par l’infanticide de nouveau-nés albinos vus comme un mauvais présage, les violences sexuelles et sexistes à l’encontre de filles ou femmes albinos, le meurtre et le trafic d’organes, le stigma social, [8] ainsi que la discrimination en termes d’accès à la santé (manque de cliniques, docteurs et ressources spécialisés), à l’éducation (des études démontrent que les personnes albinos ont plus de chances d’abandonner l’école à un jeune âge) et à l’emploi. [9] Nous remarquons donc d’un part, des abus corporels constituant de réelles violations aux droits à la sécurité, et par surcroît, une ségrégation sociale qui limite les droits à l’éducation, la santé et l’emploi à travers un manque de droits spéciaux et une stigmatisation brutale. [10] 

De nombreux pays d’Afrique sub-Saharienne ont été dénoncés pour leurs lacunes tangibles dans la protection des droits des personnes albinos, mais trois d’entre eux se distinguent en vertu de la grande attention médiatique qu’ils ont reçu : la Tanzanie, le Malawi, et l’Afrique du Sud. 

En Tanzanie, des études révèlent que la population possède des connaissances extrêmement restreintes à propos de l’albinisme et que 80% des Tanzaniens ont une opinion négative des personnes qui en sont atteintes. [11] Effectivement, ils sont communément perçus comme étant des sorciers, des démons ou porteurs d’une malédiction, et font l’objet de certaines traditions actuelles. Par exemple, l’abondance des prises de pêche serait améliorée avec l’incorporation de cheveux d’albinos dans les filets. Ce type de pratique est rendu possible à travers des rituels au cours desquels les personnes albinos sont attaquées par les membres de leur village, ou les enfants sont enlevés afin d’être revendus à des « docteurs sorciers ». [12]

Au Malawi, des pratiques similaires persistent. En effet, les os des albinos, croit-on, détiennent des propriétés magiques qui rendent riche, donnant ainsi lieu à un commerce d’os humains florissant. [13] Depuis 2014, le nombre d’agressions et d’enlèvements de personnes albinos est en plein essor, ce qui avec le manque d’éducation persistant sur le sujet, intensifie la vulnérabilité des personnes atteintes d’albinisme et de leurs familles, en vertu de leurs propres avis faussés. [14]

Finalement, l’Afrique du Sud est un cas intéressant, étant donné qu’il est inscrit dans la Constitution du pays que la discrimination basée sur la couleur de peau est interdite. Toutefois, les violences dont les personnes albinos sont victimes ne sont toujours pas reconnues comme des violences raciales. [15]

Solutions

Deux types de solutions sont avancés par les experts s’étant penchés sur la problématique de la discrimination envers les personnes atteintes d’albinisme. La première concerne la mise en place de droits spéciaux défendant les droits humains des individus visés. Ceci inclus des droits à l’éducation (par exemple à travers l’implémentation d’écoles réservées aux personnes albinos), à la santé (en développant des cliniques spécialisées et en éduquant les docteurs sur l’albinisme), et à la sécurité. La deuxième recommandation se rapporte une nouvelle fois à l’éducation, mais cette fois vise l’entière population des pays en question. [16] Ceci passe donc par de la sensibilisation au sein des écoles ainsi que dans les médias, comme l’illustre le projet photo mentionné dans l’introduction de cet article.  

Par Manon Fabre - Assistante de Recherche au CIPADH

Bibliographie

[1] Le Monde. (2018). Alain Ngann, le photographe qui rend leur dignité aux albinos. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/28/alain-ngann-le-photographe-qui-rend-leur-dignite-aux-albinos_5248369_3212.html

[2]United Nations Human Rights. Albinisme. http://albinism.ohchr.org/fr/about-albinism.html

[3] Human Rights Council, Report of the Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights. (2013). Persons with albinism.

[4] IBID

[5] Thuku, M. (2011). Myths, discrimination, and the call for special rights for persons with albinism in sub-Saharan Africa. Amnesty International editorial review on Special Programme on Africa.

[6] Hong, E. S., Zeeb, H., & Repacholi, M. H. (2006). Albinism in Africa as a public health issue. BMC public health, 6(1), 212.

[7] Thuku, M. (2011). Myths, discrimination, and the call for special rights for persons with albinism in sub-Saharan Africa. Amnesty International editorial review on Special Programme on Africa.

[8] IBID

[9] Hong, E. S., Zeeb, H., & Repacholi, M. H. (2006). Albinism in Africa as a public health issue. BMC public health, 6(1), 212.

[10] IBID

[11] Masanja, M. M., Mvena, Z. S., & Kayunze, K. A. (2014). Albinism: awareness, attitudes and level of albinos’ predicament in Sukumaland, Tanzania.

[12] Uromi, S. M. (2014). Violence against persons with albinism and older women: Tackling witchcraft accusations in Tanzania. Cell, 782, 503638.

[13] Amnesty International. (2016). Cinq faits à savoir sur l’albinisme au Malawi. https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2016/12/5-facts-about-albinism-in-malawi/

[14] Braathen, S. H., & Ingstad, B. (2006). Albinism in Malawi: knowledge and beliefs from an African setting. Disability & Society, 21(6), 599-611.

[15] Mswela, M., & Nothling-Slabbert, M. (2013). Colour discrimination against persons with albinism in South Africa. South African Journal of Bioethics and Law, 6(1), 25-27.

 

[16] Human Rights Council. (2016). Report of the Independent Expert on the enjoyment of human rights by persons with albinism. http://www.albinism.org/atf/cf/%7BF9C8AAE8-DE7A-4923-BC56-52ABED8FD74D%7D/Report%20EN.pdf

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