Les minorités oubliées : les Dalits d’Inde et les Burakumin du Japon

ACTUALITES – Le Japon, un pays prospère, moderne et à la pointe de la technologie, cache les mêmes réalités socio-historiques que l’Inde, pays de diversité et de contrastes. En dépit de leurs nombreuses différences, ces deux pays ont, pendant plusieurs siècles, été constitués de sociétés basées sur le système de caste. Bien que formellement abolie dans les deux Etats, la réalité et les séquelles de cette tradition millénaire continue de toucher de  nombreux individus. Le Centre International pour la Paix et les Droits de l’Homme (CIPADH) revient sur les descendants dalits (Inde) et burakumin (Japon), ces minorités socio-économiques encore discriminées.

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Dalit Women - Source: Wikimedia Commons

Bien que les origines du système de caste soient complexes et floues, sa naissance peut globalement être comprise par une interaction de facteurs religieux, historiques et socio-économiques.Que ce soit en Inde ou au Japon, le système de caste trouve dans ces deux pays, pourtant bien différents, des origines religieuses complétées par des considérations socio-économiques. En effet, les castes inférieures étaient constituées d’individus exerçant des métiers « impurs », considérés par la religion comme « souillant » la personne le pratiquant [1]. Dans cette catégorie, se réunissent notamment les professions en contact avec la mort (boucher, croque-mort etc.) mais aussi les emplois relatifs, par exemple, au travail du cuir. Ces castes inférieures (« dalit » en Inde et « burakumin » au Japon), bien que légalement interdites, continuent, par des discriminations et parfois des actes de violences, à être pratiquées de facto. De par l’étude de ces populations, il convient de comprendre quelles sont leurs similitudes ainsi que les différentes actions entreprises par les gouvernements respectifs pour résoudre ces problèmes de discrimination.

Les Dalits, aussi connus sous le terme d’« Intouchables », représente une importante minorité présente dans les sociétés hindoues, majoritairement en Inde mais aussi au Népal. Cette population « hors-caste » constitue environ 15% de la population indienne, soit approximativement 170 millions d’individus [2]. Bien que la discrimination ainsi que le système de caste soient formellement prohibés par la constitution indienne (1950), les injustices et traitements différentiés continuent de rythmer la vie de ces individus encore considérés comme des parias. En effet, ce statut héréditaire cantonne souvent, malgré la discrimination positive mis en place par la constitution depuis 1950, les individus à des métiers dégradants [3]. En dépit de l’amélioration de leurs conditions de vie, les Dalits restent encore les premières proies de la précarité. Effectivement, ils continuent d’être plus enclin à la malnutrition, la pauvreté et à la déscolarisation [4]. Ils auraient, par exemple, environ 30 % de chance en plus que les autres citoyens de finir en prison [5]. Ces populations auraient aussi plus tendance à être victime de violences telles que les meurtres ou les viols, comme le montre le meurtre de Dilip Saroj (étudiant de droit tué le 9 février 2018). En plus de ces violences, les membres de cette caste sont aussi soumis à une ségrégation spatiale. Il est vrai que dans de nombreux villages, ces individus ne peuvent pas prier dans les mêmes temples que les non-Dalits, ils sont aussi éviter par les membres des autres castes, aggravant leur marginalisation ainsi que leur précarité [6]. Cependant, bien que ces discriminations et violences subsistent, la condition de cette minorité s’est, au fil du temps, améliorée (particulièrement dans les zones urbaines). Une des raisons de ce changement est notamment la discrimination positive instaurée par la constitution qui impose des quotas aux entreprises et universités. Malgré le « plafond de verre », certains Dalits ont, grâce à ces mesures, réussi à devenir chefs d’entreprise, politiciens ou professeurs d’université, renversant ainsi la hiérarchie et la reproduction sociale traditionnelle encore omniprésente dans l’Inde actuelle [7].

Au Japon, le système des castes a officiellement été aboli au cours du XIXème siècle.  Malgré sa suppression, les séquelles de ce système perdurent encore aujourd’hui. En effet, les descendants des castes inférieures appelés « Burakumin », continuent de subir des injustices en raison d’une appartenance passée et lointaine à cette caste [8]. Même si la discrimination envers ces individus est moins institutionnalisée et récurrente qu’en Inde, cette minorité  de près de 3 millions d’individus continue de subir des traitements inégaux, notamment dans les sphères matrimoniale et professionnelle [9]. En effet, la société japonaise étant fortement empreinte de la tradition, il arrive parfois que les parents fassent des recherches généalogiques sur les compagnons de leurs enfants, augmentant ainsi la difficulté pour les Burakumin de se marier avec des personnes descendantes d’une caste supérieure [10]. Au cours des années 1970, des associations ont pris connaissance de l’existence de listes répertoriant un grand nombre de descendants Burakumin. Ces dernières étaient notamment utilisées lors des processus de recrutement des firmes. Malgré l’interdiction gouvernementale d’avoir recours à ce genre de procédés discriminatoires, beaucoup d’entreprises continuent de les utiliser afin d’éviter l’emploi d’individus provenant de cette minorité [11]. Même si le gouvernement a, en 2016, adopté une loi reconnaissant et condamnant la discrimination contre les Burakumin, aucune pénalité ou punition n’a été instaurée [12]. Cette avancée législative provoque cependant un sentiment ambivalent au sein des activistes des droits humains. En effet, la reconnaissance du statut de « Burakumin », additionnée au manque de sanction pénales, fait craindre un risque d‘aggravation des différences entre les citoyens, sans pour autant les solutionner.

Malgré les améliorations des conditions de vie de ces minorités socio-culturelles, il est possible de constater qu’en dépit de l’avancé économique, sociale et technologique, les changements culturels liés aux hiérarchies sociales traditionnelles continuent d’impacter la vie de nombreux individus. En effet, au mépris des efforts gouvernementaux, certes parfois insuffisants, des discriminations sociales, éducatives, professionnelles ou encore religieuses continuent de différencier les citoyens descendants des castes inférieures des autres individus. Malgré les règlementations nationales et internationales, ces minorités restent les victimes de stéréotypes, de marginalisations et de stigmas sociaux allant à l’encontre des droits humains. Cela mène donc à se demander si les approches « bottom-up » (venant de la société civile) en matière des droits humains ne pourraient pas représenter une alternative à ce problème millénaire encore omniprésent dans plusieurs sociétés actuelles.  

Par Line Barabant – Assistante de recherche 

NOTES DE BAS DE PAGE :

[1] GIOMATARIS, Ophélie et LINTON, Marie. Au Japon, les discriminations de caste perdurent. France 24 [en ligne.] (modifié le 02 février 2017) Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20160202-focus-japon-burakumin-discrimination-caste-societe-japonaise  (Consulté le 12/02/2018).

[2] DELORME, Florian. Inde : la tectonique des castes, diffusée le 6 octobre 2016, France culture. [en ligne.] Disponible sur : https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/minorites-etats-des-lieux-44-inde-la-tectonique-des-castes  (Consulté le 12/02/2017).

[3] FARCIS, Sébastien. Inde : une présidence cache-misère pour les «intouchables». Libération. [en ligne.] (modifié le 20 juillet 2017) Disponible sur : http://www.liberation.fr/planete/2017/07/20/inde-une-presidence-cache-misere-pour-les-intouchables_1585191 (Consulté le 12/02/2018).

[4] The Economist. Low-caste Indians are better off than ever—but that’s not saying much. [en ligne.] (modifié le 25 janvier 2018) Disponible sur: https://www.economist.com/news/asia/21735609-abject-deprivation-slowly-decreasing-prejudice-endures-low-caste-indians-are-better  (Consulté le 12/02/2018).

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] FARCIS, Sébastien. Inde : une présidence cache-misère pour les «intouchables». Op.cit.[2].

[8] OSAKI, Tomohiro. New law to fight bias against ‘burakumin’ seen falling short. The Japan Times [en ligne.] (modifié le 19 décembre 2016) Disponible sur : https://www.japantimes.co.jp/news/2016/12/19/reference/new-toothless-law-fight-bias-burakumin-seen-falling-short/#.WoG0NCXOWUk (Consulté le 12/02/2018).

[9] ZOLL, Patrick. Die Last der schmutzigen Hände. Neue Zücher Zeitung [en ligne.] (modifié le 22 juillet 2015) Disponible sur : https://www.nzz.ch/international/asien-und-pazifik/die-last-der-schmutzigen-haende-1.18583511  (Consulté le 14/02/2018).

[10] SUNDA, Mike. Japan's hidden caste of untouchables. BBC [en ligne.] (modifié le 23 octobre 2015) Disponible sur : http://www.bbc.com/news/world-asia-34615972  (Consulté le 14/02/2018).

[11] WILLIAMS, Rhian. Burakumin: Descendants of caste considered 'tainted' face new discrimination in Japan. The Independent [en ligne.] (modifié le 30 décembre 2015) Disponible sur: http://www.independent.co.uk/news/world/asia/burakumin-descendants-of-caste-considered-tainted-face-new-discrimination-in-japan-a6791141.html (Consulté le 14/02/2018).

[12] OSAKI, Tomohiro. New law to fight bias against ‘burakumin’ seen falling short. Op.cit.[8].

 

WEBOGRAPHIE :

DELORME, Florian. Inde : la tectonique des castes, diffusée le 6 octobre 2016, France culture. [en ligne.] Disponible sur : https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/minorites-etats-des-lieux-44-inde-la-tectonique-des-castes  (Consulté le 12/02/2017).

FARCIS, Sébastien. Inde : une présidence cache-misère pour les «intouchables». Libération. [en ligne.] (modifié le 20 juillet 2017) Disponible sur : http://www.liberation.fr/planete/2017/07/20/inde-une-presidence-cache-misere-pour-les-intouchables_1585191 (Consulté le 12/02/2018).

GIOMATARIS, Ophélie et LINTON, Marie. Au Japon, les discriminations de caste perdurent. France 24 [en ligne.] (modifié le 02 février 2017) Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20160202-focus-japon-burakumin-discrimination-caste-societe-japonaise  (Consulté le 12/02/2018).

OSAKI, Tomohiro. New law to fight bias against ‘burakumin’ seen falling short. The Japan Times [en ligne.] (modifié le 19 décembre 2016) Disponible sur : https://www.japantimes.co.jp/news/2016/12/19/reference/new-toothless-law-fight-bias-burakumin-seen-falling-short/#.WoG0NCXOWUk  (Consulté le 12/02/2018).

SUNDA, Mike. Japan's hidden caste of untouchables. BBC [en ligne.] (modifié le 23 octobre 2015) Disponible sur : http://www.bbc.com/news/world-asia-34615972  (Consulté le 14/02/2018).

The Economist. Low-caste Indians are better off than ever—but that’s not saying much. [en ligne.] (modifié le 25 janvier 2018) Disponible sur: https://www.economist.com/news/asia/21735609-abject-deprivation-slowly-decreasing-prejudice-endures-low-caste-indians-are-better  (Consulté le 12/02/2018).

WILLIAMS, Rhian. Burakumin: Descendants of caste considered 'tainted' face new discrimination in Japan. The Independent [en ligne.] (modifié le 30 décembre 2015) Disponible sur: http://www.independent.co.uk/news/world/asia/burakumin-descendants-of-caste-considered-tainted-face-new-discrimination-in-japan-a6791141.html (Consulté le 14/02/2018).

ZOLL, Patrick. Die Last der schmutzigen Hände. Neue Zücher Zeitung [en ligne.] (modifié le 22 juillet 2015) Disponible sur : https://www.nzz.ch/international/asien-und-pazifik/die-last-der-schmutzigen-haende-1.18583511  (Consulté le 14/02/2018).

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