Les minorités oubliées : les Oromo d’Ethiopie

ACTUALITES - L’Ethiopie n’est pas seulement un pays au passé riche et tumultueux, possédant un territoire impressionnant ; c’est aussi un Etat qui rassemble près de 80 groupes ethniques différents [1]. En représentant près de 35% de la population éthiopienne, les Oromo se positionnent comme l’ethnie majoritaire du pays [2]. Malgré leur majorité numérique, cette communauté demeure soumise à l’exclusion et à la discrimination de la part du gouvernement. Cette situation politique ambiguë et complexe suscite un intérêt particulier à revenir sur les traces de ce groupe au statut de minorité afin de mieux comprendre le contexte éthiopien actuel.

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Ethiopia Oromo Demonstration - Source: Britt Leckman, Flickr

Une communauté unique mais très éclectique

 Les premiers récits historiques faisant référence aux Oromo datent du XVIème. A cette époque, ils étaient considérés comme des barbares et des combattants redoutables, mais cette communauté a au fil des siècles été dépeinte de manière de plus en plus péjorative sous le nom de « Galla », tout en étant victime de stéréotypes persistants [3]. Néanmoins, derrière cette ancienne vision simpliste et homogène se cache une communauté aussi diverse que variée. Bien que recensés par le gouvernement comme un groupe unique, il serait plus cohérent de considérer les membres de cette ethnie comme ayant une « nationalité » distincte, dans la mesure où elle regroupe des individus de religions différentes, d’opinion politique divergents et d’identités sociales variées [4]. En effet, alors que la majorité de ces individus sont de confession musulmane (sunnisme, chiisme etc.) ou de religion chrétienne (évangélique, orthodoxes, catholiques etc.), d’autres restent des adeptes de la « religion traditionelle » monothéiste vénérant le dieu Waaqa [5]. Comme précédemment établie, cette population diverge non seulement au niveau des croyances mais aussi des opinions politiques. En effet, il existe divers organisations et partis engagés, tous ayant une vision bien gardée sur l’oromité [6].  Entre l’Organisation Démocratique des peuples Oromo - appartenant à la coalition gouvernementale actuelle duFront Révolutionnaire et Démocratique du peuple éthiopien -, et les partis d’opposition tels que le Front de Libération Oromo, le Congrès National Oromo ou le Mouvement Fédéraliste et Démocratique Oromo, les idées politiques et l’identité ethnique diffusée y sont effectivement multiples [7]. Majoritairement éleveurs ou agriculteurs [8], les Oromo constituent une population rurale dispersée sur l’ensemble du territoire éthiopien et plus spécialement en Oromia, l’une des neuf régions administratives du pays. Néanmoins, cette majorité numérique n’empêche pas le gouvernement en place de discriminer et de limiter les libertés fondamentales des individus appartenant à la communauté.

Les Oromo et le gouvernement éthiopien

L’Ethiopie a connu de nombreux tumultes politiques au cours de son histoire. En effet, après avoir quitté le régime autoritaire établit par le dictateur Mengistu Haile Mariam en mai 1991, le pays a connu une phase de transition (1991-1995) qui s’est conclue en 1995 par une constitution établissant un régime démocratique. Cela fait donc plus de vingt ans que le pays vit sous un modèle fédéral ethnique. Ce type de régime apparaît comme « une alternative aux conflits sous-jacents entre État et société » dans la mesure où le gouvernement se doit de reconnaître les « droits fondamentaux des individus-citoyens et le rôle politico-juridique des “groupes ethniques”» [9]. Cependant, cet idéal semble loin d’être atteint. Effectivement, les fragmentations subsistent et s’accentuent à mesure que les « zones périphériques » se combattent pour avoir accès au pouvoir politique, qui semble malgré tout être resté unique et centralisé [10]. C’est donc dans ce contexte qu’il faut placer la situation des Oromo en Ethiopie.

Depuis 2015, de nombreux événements ont mis en lumière la situation de discrimination à laquelle font face les « minorités » éthiopiennes. De nombreuses manifestations oromo ont eu lieu entre 2015 et 2016. Les motivations derrière ces protestations sont variées, mais elles incluent la cause politico-ethnique. En effet, les dirigeants politiques sont majoritairement issus de l’ethnie et de la région du Tigré [11]. Les Oromo accusent donc le parti politique de cette ethnie - le Front populaire de libération du Tigré -, de dominer sans partage la coalition gouvernementale et le pouvoir politique [12]. Ces revendications sont complétées par les plaintes des Oromo contre les discriminations endurées. Assurément, dans un projet d’agrandissement d’Addis-Abeba, le gouvernement a été accusé de vouloir exproprier les fermiers oromo au profit d’investisseurs et partenaires économiques. Ces manifestations et leur répression auraient engendré la mort d’environ 700 personnes [13]. Les Oromo ne semblent pas seulement limités dans leur liberté d’association, mais aussi dans leur droit à la sécurité physique, puisqu’Amnesty International estime que près de 5'000 individus issus de cette ethnie auraient, entre 2011 et 2014, été arrêtés de manière arbitraire en raison de leur opposition politique pacifique, qu’elle soit avérée ou supposée [14]. La liberté d’expression serait elle aussi gravement atteinte sachant que de nombreux opposants politiques ont été incarcérés, étant parfois privés d’un jugement équitable [15]. De plus, comme reporté par Human Rights Watch, la surveillance accrue du gouvernement sur les militants, médias et individus oromo illustre les atteintes aux droits humains commis par le gouvernement [16].

Conclusion

 Malgré le régime démocratique et la constitution de 1995 voulant inclure de manière plus égalitaire les groupes ethniques au pouvoir politique, il semble que les résultats rencontrés soient bien différents de ceux escomptés. En effet, bien que les Oromo soient majoritaires démographiquement et géographiquement,  ils restent une « minorité » politique qui continue de subir des arrestations arbitraires, des surveillances excessives et des atteintes fondamentales à ses droits humains. Ces discriminations occasionnées par une minorité (Tigréens) à  une majorité (Oromo) montre la dimension complexe de la position des minorités ethniques, dont les caractéristiques ne se limitent pas à la proportion démographique qu’elles représentent, mais bien à leurs marginalisations de facto de certaines sphères sociétales.

Par Line Barabant – Assistante de recherche au CIPADH

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] LECLERC, Jacques. L’Ethiopie. L’aménagement linguistique dans le monde, Université Laval, Quebec [en ligne.] Disponible sur : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/ethiopie.htm  (Consulté le 28/12/2017).

[2] ALLO, K. Awol. The Oromo protests have changed Ethiopia. Al-Jazeera [en ligne.] (modifié le 21 novmebre 2016) Disponible sur : http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2016/11/oromo-protests-changed-ethiopia-161119140733350.html  (Consutlé le 28/12/2017).

[3] FICQUET, Éloi. La fabrique des origines Oromo. InAnnales d'Ethiopie. Persée-Portail des revues scientifiques en SHS, 2002. p. 55 [en ligne.] Disponible sur : http://www.persee.fr/doc/ethio_0066-2127_2002_num_18_1_1014  (Consulté le 28/12/1017).

[4] OSMOND, Thomas. Qui sont les Oromo ?. Human Village [en ligne.] Juin 2011. Disponible sur :  https://human-village.org/spip.php?article76  (Consutlé le 28/12/2017).

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] OSMOND, Thomas. Waaqeffannaa : une association religieuse d'Éthiopie entre nationalisme ethnique et idéologie afrocentriste. Politique africaine, vol. 94, no. 2, 2004, p. 166 [en ligne.] Disponible sur : file:///Users/Line/Downloads/POLAF_094_0166.pdf  (Consulté le 28/12/2017).

[9] BARNES, Cedric, et Thomas Osmond. L'après-État-nation en Éthiopie. Changement de forme plus que d'habitudes ?, Politique africaine, vol. 99, no. 3, 2005, pp. 14-15 [en ligne.] Disponible sur : file:///Users/Line/Downloads/POLAF_099_0006.pdf  (Conslulté le 28/12/2017).

[10] Ibid. p. 18.

[11] POUZET, Arthur. Lutte ethnique en Ethiopie ? Classe internationale [en ligne.] Disponible sur : https://classe-internationale.com/2017/02/08/luttes-ethniques-en-ethiopie/  (Consulté le 28/12/2017).

[12] WUILBERCQ, Emeline. En Ethiopie, la contestation des Oromo étouffée par l’état d’urgence. Le Monde [en ligne.] (modifié le 25 mai 2017) Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/25/en-ethiopie-la-contestation-des-oromo-etouffee-par-l-etat-d-urgence_5133895_3212.html  (Consulté le 28/12/2017). 

[13] Ibid.

[14] Amnesty international. Ethiopia: ‘Because I am Oromo’: sweeping repression in the Oromia region of Ethiopia. Amnesty international, 2014 [en ligne.] Disponible sur : https://www.amnesty.org/en/documents/afr25/006/2014/en/  (Consutlé le 28/12/2017).

[15] Amnesty international. Ethiopia 2016/2017. [en ligne.] Disponible sur : https://www.amnesty.org/en/countries/africa/ethiopia/report-ethiopia/  (Consulté le 28/12/2017).

[16] Human Rights Watch. Ethiopia: New Spate of Abusive Surveillance. [en ligne.] (modifié le 6 décembre 2017) Disponible sur : https://www.hrw.org/news/2017/12/06/ethiopia-new-spate-abusive-surveillance (Consulté le 28/12/2017).

 

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ALLO, K. Awol. The Oromo protests have changed Ethiopia. Al-Jazeera [en ligne.] (modifié le 21 novmebre 2016) Disponible sur : http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2016/11/oromo-protests-changed-ethiopia-161119140733350.html  (Consutlé le 28/12/2017).

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OSMOND, Thomas. Waaqeffannaa : une association religieuse d'Éthiopie entre nationalisme ethnique et idéologie afrocentriste. Politique africaine, vol. 94, no. 2, 2004, pp. 166-180 [en ligne.] Disponible sur : file:///Users/Line/Downloads/POLAF_094_0166.pdf  (Consulté le 28/12/2017).

POUZET, Arthur. Lutte ethnique en Ethiopie ? Classe internationale [en ligne.] Disponible sur : https://classe-internationale.com/2017/02/08/luttes-ethniques-en-ethiopie/  (Consulté le 28/12/2017).

WUILBERCQ, Emeline. En Ethiopie, la contestation des Oromo étouffée par l’état d’urgence. Le Monde [en ligne.] (modifié le 25 mai 2017) Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/25/en-ethiopie-la-contestation-des-oromo-etouffee-par-l-etat-d-urgence_5133895_3212.html  (Consulté le 28/12/2017).

 

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