Les parcs: quand la paix rencontre l'environnement

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Trait d’union entre la protection de environnement et le maintien de la paix, les parcs de paix sont des zones de conservation de la biodiversité et de la vie sauvage qui se situent à cheval sur les frontières et qui sont gérées par deux ou plusieurs pays.

Fervent partisan de ces parcs, Nelson Mandela a déclaré : « à ma connaissance, aucun mouvement politique, aucune philosophie, aucune idéologie n’est en désaccord avec le concept des parcs pour la paix que nous voyons se concrétiser aujourd’hui. C’est un concept que chacun peut adopter. Dans un monde en proie aux conflits et la division, la paix est une des pierres angulaires de l'avenir. Les parcs de la paix sont une brique dans ce processus, non seulement dans notre région, mais potentiellement dans le monde entier ». Il souligne encore que lorsque les nations ont du mal à rester en bons termes, ces aires transfrontalières protégées ont le pouvoir de stimuler la coopération et de contribuer à la sécurité et à la conservation

Cet article se penche sur la nature des parcs de paix et explore dans quelle mesure ils sont effectivement un vecteur pacifiant. Nous nous pencherons en particulier sur le Great Limpopo Park du continent africain et sur le projet d’un parc pour la paix sur le 38ème parallèle entre les deux Corées.

Définition

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) décrit les parcs pour la paix comme « des zones transfrontalières officiellement consacrées à la protection et au maintien de la diversité biologique et des ressources naturelles et culturelles associées, ainsi qu’à la promotion de la paix et de la coopération ».

Les parcs de paix « touchent à la coexistence entre l'homme et la nature, à la promotion de la paix et de la stabilité régionale et à la conservation de la biodiversité. Ils permettent de stimuler la création d'emplois par le développement de la conservation de la nature en tant qu’option d'utilisation des terres », selon la Peace Park Foundation dont le président d’honneur a été Nelson Mandela. Le concept de parc de paix vise à une gestion plus efficace de la biodiversité tout en favorisant la paix régionale et la promotion du développement socio-économique par le tourisme.

Avantages

Les parcs de paix présentent de nombreux avantages aux personnes vivant aux alentours : ces parcs permettent en effet d’accroître, d’établir ou de rétablir une relation amicale entre les nations. Grâce à la coopération internationale et les contacts que ces parcs supposent, ils renforcent la confiance et la compréhension mutuelles entre les pays. La collaboration des parties concernées est effectivement régie par des traités internationaux et par des memoranda d’entente.  

De plus, les parcs de paix renforcent la protection de l’environnement au travers d’écosystèmes qui sont souvent clairement plus nombreux par rapport à ce que chaque pays avait individuellement. Ils permettent aussi des échanges plus efficaces d’informations et de recherche, voire une cogestion. Ces zones transfrontalières protégées permettent de mieux contrôler de nombreux problèmes transfrontaliers : exploitation illégale du bois de sciage, incendies, parasites, braconnage, pollution, contrebande, etc.

Finalement, les parcs pour la paix sont également des atouts économiques à travers le tourisme. L’écotourisme, en particulier, est rendu plus intéressant par l’accès à un plus grand territoire et, éventuellement, par la compréhension des conflits que la zone a traversés.

Ainsi, bien que le concept de parc de paix implique un nombre important d’acteurs, les intérêts des différentes parties prenantes sont considérés comme complémentaires et aboutissant à une situation gagnante pour tous et résultant en une force sociale unificatrice.

Origines

Les zones transfrontalières de protection de la nature (ou parcs de la paix) ont une longue histoire. Le concept de « parc de la paix » remonte à 1914 lorsque la Suède et la Norvège créèrent une « zone protégée transfrontalière » pour l’anniversaire des 100 ans de paix entre les deux pays. Plus tard, cette initiative fut reprise par les États-Unis et le Canada qui créèrent en 1932, le premier parc international pour la paix en reliant le Glacier National Park américain avec le parc national canadien Waterton Lakes. En Afrique, le concept a commencé à émerger durant les années 1990 lorsque les relations entre l'Afrique du Sud et ses voisins se sont améliorées grâce à la fin de l'apartheid en 1994. Plus récemment, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et la Peace Park Foundation, établie en 1997, se chargent de leur promotion. Actuellement, l’Afrique du Sud arrive en tête avec six de ces parcs, y compris le fameux Great Limpopo Park entre le Mozambique, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud. À l’échelle globale, l’UICN a recensé en 2001, 169 parcs de paix dans 113 nations.

Le Great Limpopo Park – un exemple

L’une des raisons principales de la création du parc transfrontalier du Great Limpopo était de rétablir les routes migratoires traditionnelles de la faune entre l’Afrique du Sud, le Mozambique et le Zimbabwe. La grande diversité d’espèces animales au sein d’une aire géographique plus grande qu’un simple parc national en fait un important atout pour le tourisme où le visiteur peut traverser les frontières à l’intérieur du parc sans visa ; d’autant plus que le parc est connu pour avoir la faune la plus préservée d’Afrique. Le Fond Mondial pour la Nature (WWF) souligne que les parcs de paix ont « la capacité de développer un tourisme durable capable d’assumer les coûts de gestion de la conservation tout en fournissant des possibilités d’emploi et d’entreprenariat pour les personnes pauvres des pays en développement ». Ainsi le Great Limpopo Park vise à utiliser les revenus de l’écotourisme pour contribuer à la fois à la conservation de la biodiversité et à la lutte contre la pauvreté ; ceci doit être fait entre autres grâce à la contribution des partenariats publics-privés et la participation des communautés locales. A noter que le tourisme de nature sur les trois pays représente un revenu annuel de 2,45 milliards de dollars américains et constitue un enjeu de taille pour les pays concernés.

Afin de coordonner la gestion du parc, un plan de gestion conjointe (PGC) a été établi entre les trois pays. Le comité du plan de gestion conjoint travaille également en étroite collaboration avec les acteurs de l’industrie du tourisme. Le plan est destiné à élaborer un plan de marché stratégique, une harmonisation des lois qui régissent le tourisme (taxe d’entrée, visa, etc.) et les limites pour certaines activités telles que les safaris. Le plan de gestion conjointe prévoit également de déléguer de manière transparente au secteur privé et de préférence aux entrepreneurs locaux.  En plus de la participation locale dans la gestion du parc, le PGC suggère un développement du tourisme culturel qui inclue les traditions de communauté locales. 

Bien que le PGC ait fait preuve de la volonté des trois pays à partager la gestion du parc entre eux, il reste encore des disparités entre les trois Etats quant à l’application des lois, à la manière de gérer les ressources naturelles, à l’accès au financement, aux menaces qui pèsent sur la biodiversité et aux relations avec les communautés avoisinant le Great Limpopo Park.

Le niveau des infrastructures touristiques diffère fortement entre les trois pays : en effet,  l’Afrique du Sud possède une industrie du tourisme bien développée et une infrastructure de qualité à l’intérieur même du parc. Le Mozambique a quant à lui une infrastructure minimale et se trouve dans la première phase de son développement touristique. Les investissements du Zimbabwe pour le parc ont été massivement limités par manque de fonds à cause des dissensions politiques et de l’insécurité du pays. La disparité du développement du tourisme entre les trois Etats débouche sur une certaine domination de l’Afrique du Sud et sur le « bandwagoning » des deux Etats les plus faibles. Toutefois, ce parc pour la paix a favorisé le dialogue et les efforts de coopération entre les trois pays.

Bien qu’il y ait à la base l’intention d’impliquer les populations locales, il semble que dans la pratique, une approche « top-down » ait dominé le processus de prise de décision au détriment des communautés locales. Cette situation entraîne un certain mécontentement local et pourrait potentiellement être source d’instabilité à l’échelle locale. Le tourisme a un impact positif conséquent sur l'ensemble de la région de l'Afrique australe. Une solution proposée par la théorie de Parc de la Paix serait d'impliquer la population locale grâce à une approche « bottom-up ».

Un parc pour la paix sur le 38ème parallèle Nord ?

En 1953, la signature de l’armistice de Panmunjeom établissait la zone coréenne démilitarisée (DMZ) entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Cette zone tampon de 4 km de large coupe depuis lors la péninsule Coréenne en deux le long du 38ème parallèle, de la mer Jaune à l’Ouest à la mer du Japon à l’Est.

Interdite à l’homme depuis maintenant plus de six décennies, cette étroite bande de terre qui s’étend sur 248 km est devenue l’une des réserves naturelles les plus précieuses de la planète. Si elle est certainement la zone la plus militarisée au monde, la DMZ abrite aussi dans ses forêts et ses marécages près de 2'200 espèces animales et végétales dont certaines en grave danger de disparition. Des études invoquent notamment la présence de deux espèces d’oiseaux parmi les plus menacées au monde : la grue à cou blanc et la grue du Japon qui y viennent pour hiverner. La DMZ héberge aussi des panthères de l’Amour, des ours d’Himalaya et probablement la dernière population de tigres de Sibérie restant au monde.

En 2001, l’ancien président sud-africain Nelson Mandela a proposé que les deux Corées fondent un parc de paix à l’intérieur de la zone démilitarisée pour que la paix s’ancre dans ce dernier vestige de la guerre froide. Cette ceinture verte serait en effet une candidate hautement symbolique pour la paix.  Il a donc proposé cette idée à Kim Dae-jung, également prix Nobel pour la paix et président de la République de Corée de l’époque. Celui-ci a communiqué la suggestion au gouvernement de la République populaire démocratique de Corée du Nord. La Fondation des parcs pour la paix a révélé : « La rencontre entre le Docteur Mandela et le Président sud-coréen a eu une influence très positive sur cette question, les renseignements sur le Nord indiquant que le « vert » est une couleur très importante dans sa culture. »

En conclusion, les parcs pour la paix permettent aux nations d’ouvrir le dialogue et unir leurs efforts à travers la gestion d’un projet commun et d’ainsi développer une confiance mutuelle. Les Etats se rassemblent au nom de la cause mondiale de la protection de la biodiversité et de la nature. La porosité des frontières est la bienvenue pour l’unité de ces zones de vie sauvage.  Au final, à travers le concept des parcs de paix, « la nature fait bien les choses » : en tant qu’ambassadrice de la paix, elle fait flotter une bannière verte, couleur d’espoir. 

 

Zélie Kössler


Sources

[1] BELAIDI Nadia (2009) Le Great Limpopo Transfrontier Park, une gestion régionalisée de la biodiversité au service du développement ? in EchoGéo, consulté le 31.03.2015 : http://echogeo.revues.org/8523

[2] BIODIVERSITY A-Z, Transboundary Protected Areas,consulté le 31.03.2015 : http://www.biodiversitya-z.org/content/transboundary-protected-areas

[3] BUDOWSKI Gerardo, Les parcs, source de paix, in PNUE, Notre Planète 14:4, consulté le 31.03.2015 : http://www.ourplanet.com/imgversn/144/french/budowski.html 

[4] GOUËSET Catherine (2013), Corées : la zone démilitarisée, un sanctuaire écologique sous les barbelés, in Le Vif.be, consulté 1.04.2015 : http://www.levif.be/actualite/international/corees-la-zone-demilitarisee-un-sanctuaire-ecologique-sous-les-barbeles/article-normal-77381.html

[5] KING Brian & WILCOX Sharon, Peace Parks and jaguar trails : transboundary conservation in a globalizing world, in GeoJournal, vol. 71, no.4, 2008. pp. 221-231.

[6] LEJANO P. Raul, Theorizing Peace Park : Two models of collective actions, published in Journal of Peace research, vol. 43, no 5, 2006. pp. 563-581.

[7] MANDELA Nelson et sa majesté La Reine Noor, Des bénéfices par-delà les frontières, in PNUE, Notre Planète 14:2, consulté le 31.03.2015

[8] PEACE PARKS FOUNDATION (2015), Home, consulté le 31.03.2015 : http://www.peaceparks.org/

[9] SPENCELEY Anna, Tourism in the Great Limpopo Transfrontier Park, in Development of South Africa, vol. 23 no 5, dec. 2006.

[10] VAN AMEROM Marloes & BUSCHER Bram, Peace parks in Southern Africa : Bringers of an African Renaissance ? , in The Journal of Modern African Studies, vol. 43, no.2, June 2005. pp. 159-182.

[11] VAN AMEROM Marloes, National sovereignty and transboundary protected areas in Southern Africa, published in GeoJournal, vol. 58, no. 4, 2002. pp. 265-273

[12] WOLMER William, Transboundary Conservation: The Politics of Ecological Integrity in the Great Limpopo Transfrontier Park, in Journal of Southern African Studies, vol. 29, no.1, 2003, pp.261-278.

 

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