M. Melchior de Muralt : "L’accès au crédit est un droit de l’homme"

Entretien.- La microfinance fournit des services financiers formels aux populations qui en ont été longtemps privée. Le microcrédit, en particulier, consiste en des prêts octroyés aux communautés pauvres afin d’encourager l'entrepreneuriat à petite échelle. M. Melchior de Muralt, vice-président de BlueOrchard (société de gestion d’actifs dans le domaine du microcrédit) et membre du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), revient sur l'importance de cet outil au service du développement.

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Présentation

BlueOrchard Finance S.A est une société de gestion d’actifs dans le domaine de l’« Impact Investment »  avec une expertise spécifique dans le domaine de la microfinance à l’échelle mondiale. Basée à Genève, BlueOrchard a aussi des bureaux locaux au Cambodge, en Géorgie, au Pérou et au Kenya, avec une présence au Luxembourg et à Zurich. Sa mission est celle d'« une société de gestion socialement responsable qui offre des solutions de financement innovantes à des instituions dans les pays en développement et qui génère des rendements pour ses investisseurs ». La société vise à « contribuer à créer un système financier inclusif solide et durable qui permet l’émancipation des travailleurs à faible revenus en les aidant à améliorer leur niveau de vie et celui de leur famille. »

 

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 Figure 1: Chaîne des acteurs de la microfinance. Source: BlueOrchard

Pour en savoir plus : http://www.blueorchard.com/about-blueorchard

 

L'Entretien

Cipadh.- Pour vous, quel est le lien entre le microcrédit d’un côté et les droit de l’homme et la paix de l’autre ?

Melchior de Muralt.- C’est l’inclusion sociale. Aujourd’hui, tout le monde est interconnecté ; la planète est reliée par Internet. Cependant, il y a encore plusieurs millions de gens qui n’ont pas accès aux services financiers. Il y a ici la problématique de l’accès ! La mission de la microfinance est d’inclure dans les services financiers ceux qui en sont exclus et de fournir l’accès au capital à ceux qui ne l’ont pas. Normalement, on ne prête pas au pauvre car il n’a pas de collatéral pour garantir le prêt. L’absence de propriété et de collatéral fait que ces gens n’ont pas accès au capital.
L’exclusion sociale crée de la violence qui mène potentiellement à la guerre. La crise du Moyen-Orient provient à la base d'une partie de la population qui s’est sentie totalement exclue du système financier sans avoir la possibilité entreprendre. Ces petits entrepreneurs veulent avoir accès au capital pour pouvoir développer leur business mais sont étranglés par des réglementations impossibles.
Pourtant, on pourrait dire que l’accès au crédit est un droit de l’homme et il existe des solutions. Par exemple, la garantie de groupe remplace le collatéral : huit femmes ensemble sont responsables d'un crédit. Cela peut se faire également sous forme de prêt individuel garanti par le salaire d’un frère ou autre membre de la famille qui a un salaire de fonctionnaire ou de professeur.

Une des grandes priorités est l’éducation car elle est la clé de la stabilité. BlueOrchard fait des prêts à des institutions de microfinance qui à leur tour, prêtent à des écoles privées ou développent des portefeuilles pour fournir des prêts pour les étudiants.

Nous développons également un « Climat fund », c’est-à-dire un fond qui permette de financer des assurances climatiques pour les agriculteurs. Rappelons que la réalité des guerres est souvent liée aux ressources naturelles.

Où situez-vous le fonds de microcrédit BlueOrchard entre « impact first » ou « finance first » ?

BlueOrchard vise à être en bon équilibre entre ces deux piliers.
D’un côté, on ne peut pas se permettre de perdre l’argent de nos clients et ce n’est pas le but. De l’autre côté, on ne peut pas non plus leur faire gagner 15% par année sous prétexte qu’il y a plein d’argent à faire en prêtant aux plus pauvres. Si l’on est trop social, cela devient de l’assistance pure et il n’y a pas les ressources pour le faire. Si on va trop dans les régions faciles, seulement dans les villes par exemple, on perd notre composante sociale. Il faut trouver le juste milieu.

Quels sont les critères de sélection des agences locales de microcrédit en fonction de l’impact social ?

C’est le travail de nos analystes qui utilisent notre système de rating social SPIRIT (cf. site internet de BlueOrchard). Ils regardent par exemple le nombre de clients de l’agence de microcrédit, les segments de pauvreté, la diversité des services offerts, le coût pour le client, les formations des collaborateurs en matière sociale (c’est-à-dire s’ils sont formés uniquement pour placer des prêts ou si cela va au-delà). Les analystes prennent aussi en compte la qualité de la gouvernance de l’institution.
La mission de l'agence de microcrédit est très importante ainsi que les objectifs sociaux. BlueOrchard cherche à s’assurer que l’institution a été créée pour sortir les gens de la pauvreté. Il faut ainsi vérifier que la mission soit respectée et que l'agence ne change pas ses critères en cours de route. Il faut particulièrement faire attention à ce que l’agence ne fasse pas de leasing ou de crédit à la consommation. Le leasing est assez antisocial car il pousse les gens à s’endetter pour de la consommation. Le crédit à la consommation est ambigu, cela n'est pas forcément mauvais, mais en principe, la microfinance se rapporte au « working capital » - à du capital qui produit.
Le leasing peut être dangereux : Il est tentant d’acheter une télévision mais avant, cela vaut peut-être la peine d’acheter une machine à coudre pour créer quelques revenus. Souvent le vendeur de leasing ne se préoccupe pas beaucoup de la situation des clients du moment qu'il peut placer sa télévision. Après quoi, il n'hésite pas à talonner les clients jusqu’au remboursement.

Comment mesurer les impacts sociaux ?

La création d’emplois et la scolarisation des enfants sont notamment des indices facilement mesurables. De manière générale, c’est toutefois difficile de mesurer les impacts de façon tangible : cela coûte très cher et reste un sujet lourd et compliqué parce qu’idéalement, il faudra pouvoir mesurer l’état de pauvreté avant de rentrer dans l’institution de microcrédit, puis quel est son enrichissement à la sortie. Ce n’est pas évident de le faire pour chaque client. D'ailleurs, qui va le faire ? Certes, certaines agences locales de microcrédit font des questionnaires mais cela n’est pas très standardisé.
Concernant les impacts sociaux, il y a un phénomène très frappant : La femme est souvent la dernière frontière de la pauvreté dans les pays en voie de développement ; c'est-à-dire que l’homme a un emploi – ou bien il n’y a pas d’homme-  mais cela ne suffit pas pour nourrir la famille, c'est pourquoi la femme doit trouver une activité productive pour compléter le revenu. Alors elle cherche à faire du commerce ou une autre activité productive et demande un microcrédit. Toutefois, quand l'entreprise se développe et que cela devient un « vrai business », c’est en général l’homme qui en reprend les rennes.

Qu’en est-il des formations d’accompagnement ?

De nombreuses institutions donnent des formations pour encourager l'entrepreneuriat. Comme il y a beaucoup de femmes, il y aussi, dans l'offre, un planning familial, en particulier pour les institutions les plus sociales.
Toutefois, c’est parfois un alibi pour se donner bonne conscience et pour permettre aux agences de mettre l’aspect formation dans leur reporting. Ces femmes en savent souvent beaucoup sur le sujet mais elles écoutent sagement le cours pour obtenir leur crédit. Les institutions sous-estiment l’intelligence de ces femmes. D'ailleurs, elles comparent les prix et viennent dans cette agence en particulier parce que c’est un peu meilleur marché. Les gens qui sont confrontés à la dure réalité - à savoir très peu de ressources et d'épargne – ont généralement un très grand sens de l'entrepreneuriat et de la diversification.

Selon vous, les gouvernements peuvent-ils contribuer à créer un cadre plus favorable au microcrédit ?

Oui, il est important que le régulateur fasse les bons choix. Quand ce n’est pas le cas, cela peut être catastrophique. Par exemple, certains Etats décident de mettre des taux plafond au microcrédit car ils ont peur que l’on exploite les pauvres. Ils le font souvent de manière arbitraire sans comprendre le modèle économique de ces institutions et souvent, cela casse tout le marché : Certaines institutions font faillite. Il reste éventuellement celles qui sont subventionnées. Il vaut mieux laisser le marché jouer ; le régulateur de son côté, doit veiller à la protection du client.

Il doit, en particulier, prendre les mesures pour s'assurer qu’il y a de la transparence, que les gens ne s’endettent pas et qu’il y a de bonnes pratiques dans les licences que l’on octroie aux institutions de microfinance, c’est-à-dire seulement celles qui ont une vision sociale et celles qui font particulièrement attention à ce que le leasing ne prenne pas le dessus.

Êtes-vous en contact avec les régulateurs ?

Oui, nous essayons d’être en contact avec les Banques centrales et les responsables de la réglementation des services financiers.

Quel est le profil des investisseurs ? Y a-t-il des investisseurs domestiques ?

Les investisseurs sont des privés, des fonds de pension ou encore des communes. Il y a des grandes fortunes asiatiques mais l’essentiel des investissements vient tout de même des pays d’Occident. Si on allait à Jakarta par exemple et qu’on démarchait toutes les grandes fortunes, on pourrait certainement lever quelques centaines de millions mais il faudrait quelqu’un qui connaisse parfaitement les fortunes d’Indonésie. 

Concernant les investisseurs domestiques, nous avons essayé de faire un fonds en Chine, mais nous n’avons pas réussi. Peut-être parce que nous n’étions pas assez équipé. Pour nous, c’est une question de nos ressources de marketing qui sont basées en Suisse : on va là où on connaît le milieu.

Et les microcrédits sur la ligne SUD-SUD ?

Il n’y a pas que l’axe nord-sud ; il y a, au contraire, nombre d’initiatives locales. Une bonne partie des agences de microcrédit sont créées par des banquiers locaux qui veulent avoir un impact social. En Inde, par exemple, cette vision sociale vient de la haute bourgeoisie indienne.

Comment choisir un pays ?

Notre choix géographique est généralement déterminé par le degré de maturité de l’industrie. Par exemple, l’Afrique n’est pas encore très mature : il y a beaucoup moins d’agences locales de microcrédit qu'ailleurs. Le Moyen-Orient, de son côté, est développé mais extrêmement subventionné par les grandes fondations et les fonds souverains locaux. Il n’y a donc pas de place pour un acteur commercial comme nous car il n’est pas possible d’y avoir une rentabilité.
Au départ, BlueOrchard était uniquement présente en Amérique latine. On s’est ensuite développé en Europe de l’Est. Après la guerre de Bosnie, il y a eu beaucoup d’agences de microfinance dans les Balkans. En ce moment, l’Asie centrale est la région qui se développe le plus au niveau de la microfinance. BlueOrchard est aujourd’hui présente dans 38 pays et sur 4 continents !
Dans le choix pays, il y a aussi le critère de la géopolitique : il y a un « risque pays ».

Y a-t-il un domaine où le microcrédit fonctionne particulièrement bien ?

Non, il n'y a pas de domaine précis. Cela marche un peu dans tous les métiers. Tout en bas, c’est du simple « buy and sale ». Dans certains cas, cela s’applique même dans l’hospitalité ! Nous avons d’ailleurs le projet de créer un fonds de microcrédit pour l’hospitalité. 

Signalons que le domaine agricole est un peu particulier car il existe beaucoup des grandes multinationales comme Nestlé qui font des prêts aux petits entrepreneurs qui leur livrent les matières premières.

Comment fixer les taux d’intérêt ?

Il faut que le taux d’intérêt payé par le client puisse permettre de couvrir toutes les charges de l’institution ainsi que les coûts de couverture des monnaies étrangères si l’institution se finance à l’étranger, et une marge pour permettre à l’entreprise de dégager un bénéfice afin de pouvoir investir et se développer. Le taux dépend aussi de la volonté de l’institution ; c'est-à-dire si elle souhaite maximiser ses profits ou de maximiser son impact social.

Compartamos, au Mexique, a été très critiqué car il avait des taux à 100% pour des prêts annualisés à trois mois. Ils ont été trop loin du côté financier mais d’un autre côté, ils ont réussi à se coter en Bourse et à lever 2,5 milliard de dollars qui leur ont permis d’investir et se développer. Compartamos a ainsi pu mettre en place une vraie gouvernance professionnelle de société cotée en Bourse et elle crée un marché. Finalement, les critiques sur Compartamos se sont calmées alors qu’on les montrait du doigt comme les « loups de Wall Street profitant du dernier maillon où il y a encore un peu de jus pour faire de l'argent ».

Le professeur Yunus pense qu'il est impossible de réconcilier profit et impact social. En cela, il n’aide pas cette industrie à continuer à se développer car cela laisse des institutions très subventionnées. Cela les empêche de se développer car elles sont financées par de l’argent gratuit - des donations- et la plupart du temps, cela contribue à ce qu'elles ne soient pas très professionnelles.

Voici un fait divers raconté par une experte française de la microfinance qui est très évocateur sur le sujet des taux d'intérêt : « Un jour, en Afrique je me faisais cirer les chaussures par un jeune homme et je commence à discuter avec lui de son business. « Si je bosse bien, dit-il, je gagne à peu près 2 dollars dans la journée et à la fin de la journée, je dois donner la moitié de ce que j’ai gagné à mon patron. Le patron, c’est le propriétaire de la brosse. » C’est donc le propriétaire du capital. » Le crédit est un droit de l’homme en quelque sorte : ce cireur n’a pas accès au capital puisqu’il n’a rien, il n’a même pas de quoi s’acheter une brosse et un peu de cirage voire une boite pour mettre le matériel. Le stock, le « working capital », coûterait au maximum 100 euros… Comme il n’a pas accès au capital, le détenteur du capital le rentabilise à 100 % par jour ! Non pas par année ! Si le cireur de chaussure obtient un prêt de 100 euros pour acheter la brosse etc. et devenir indépendant, même s'il devait payer 100% d’intérêt par année, il l’aurait remboursé en quelques jours. Pour les tous petits métiers, l’accès au capital est plus important que le coût à la base.

Comment éviter le problème du surendettement ?

On ne peut pas l’éviter complètement, cela fait partie de la nature humaine. Toutefois, le consensus de l’industrie est de protéger les clients.

Les États doivent aussi jouer le jeu : si les États ne sont pas capables de créer un bureau de crédit qui répertorie les prêts, on ne peut pas les comptabiliser et les enregistrer. Souvent les gens prennent un petit prêt dans une première institution, puis dans une autre, puis dans une troisième, puis a recours aux prêts informels et quand la pression devient trop fort, ils en arrivent au suicide. Le bureau de crédit permet de suivre cela et d’éviter ces problèmes de cavalerie. Cependant, une carte d’identité et un numéro d’identité sont nécessaires à l’identification. Ce qui n'est pas le cas de tous les pays en développement. En Inde, par exemple, il n’y a pas encore de carte d’identité pour tout le monde mais il y a le projet d’en créer.

Est-il bien d’entrer en Bourse pour une agence de microcrédit, tel que l’ont fait Compartamos ou SKS ?

Je pense que se relier au marché des capitaux est l’avenir de cette industrie. Cela permettra d’attirer des investisseurs « doubble bottom-line » qui recherchent un double rendement financier et économique mais qui sont aussi capables de challenger et d’analyser ce marché avec ces deux perspectives: social et économique. Une fois relié à la Bourse, vous avez un accès illimité au capital pour autant que vous puissiez le rémunérer correctement avec un rendement financier et un rendement social.

Est-ce que c’est contrôlable ? On repense aux difficultés et aux critiques liées aux deux agences de microcrédit cotées en bourse Compartamos et SKS…

Le marché des capitaux peut aider la mission sociale. Par contre, il faut être capable de voir les deux aspects et trouver l’équilibre.

Ces deux agences ont eu des difficultés parce que cela représente un tournant symbolique et émotionnel dans cette industrie de finance sociale : comment réconcilier ces deux sœurs ennemies ? Avec un Yunus au milieu qui met de l’huile sur le feu en disant que c’est un vol de Wall Street !
L'entrée en Bourse a permis de développer beaucoup de services : pas seulement des prêts, mais aussi de l’épargne, des assurances, etc. Ces agences ont eu accès à tellement de capitaux qu’elles ont pu se développer plus encore dans le sens de l’activité sociale. Cependant, les marges énormes ont été fortement critiquées. D'autre part, les autres agences restent énormément subventionnées.

Concernant l’agence SKS, elle a contribué au surendettement pour grandir mais elle n’était pas la seule car il y avait la concurrence des institutions publiques et des usuriers. Il y a eu également certains problèmes en termes de gouvernance avec des gens qui ont voulu s’enrichir au passage, ce qui a créé des scandales. Ajoutons aussi que l’État d'Andra Pradesh souffre d'un haut niveau de corruption et que le gouvernement a fait passer une loi qui interdit aux institutions de microfinance d’aller dans les villages. Les portefeuilles se sont donc écroulés avec la quasi bénédiction du pays qui espérait que tout cet argent aille dans les programmes d’aide étatique. D’autre part, il y avait un fort lobby des usuriers qui cherchaient casser les marchés de microcrédit. Ainsi de nombreuses institutions de microcrédit de la région d'Andra Pradesh ont fait faillite. Les clients sont retombés chez des usuriers. SKS est la seule institution qui a survécu : grâce à son entrée en Bourse, elle avait suffisamment de fonds propres pour se développer dans d’autres régions.

Quel est le rôle de Genève pour le microcrédit ?

Genève est très bien située pour développer cette finance à deux pieds, ce « double bottom-line». En effet, la rive droite héberge la place internationale avec ses institutions humanitaires et la rive gauche, les institutions financières. Il y a aussi un centre pour la finance et le développement à HEID avec une chaire « microfinance ». On regroupe ici les droits de l’homme, le CICR et on a Blue Orchard !

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