Quelles perspectives de paix pour la Russie ?

Admirée, conspuée, attaquée, défendue, la Russie divise l’opinion publique européenne par sa présence très médiatique. Comment aborder la problématique de la Paix dans un pays qui oppose tant les avis ? Sur les plans régionaux et internationaux, comment faut-il envisager la Russie et quelles leçons tirer de son histoire ? Retracer l’évolution politique du pays permet  de dégager certaines pistes de réflexion qui encouragent à nuancer des positions trop tranchées sur le sujet.

Français

© AI

La politique étrangère de Poutine, un combat idéologique ou économique ?

Cela fait seize ans que Poutine est à la tête de la fédération de Russie et qu’il rompt avec la politique de son prédécesseur, tant sur le plan international que national. Que ce soit sa « personnalité » – Poutine cultive son image sportive, sobre et impliquée – , la politique nationale mise en œuvre – réformes économiques, renforcement du pouvoir présidentiel – ou sa conception des relations internationales – développement de l’antiaméricanisme, politique eurasienne, enjeux liés aux énergies – le « style Poutine » se distingue nettement de celui de son prédécesseur.

Toutefois il serait inexact d’envisager cette période comme soumise à une logique monolithique. Une focalisation sur la politique étrangère de la Russie de Poutine, intrinsèquement liée au facteur économique depuis que la Russie est entrée dans le monde capitaliste permet de distinguer plusieurs moments de revirements, d’hésitations et plus largement de changements quant aux choix stratégiques privilégiés.

En effet, si le premier mandat (2000 – 2004) se caractérise sur la scène internationale par un rapprochement avec les Etats-Unis et l’Europe, un ton conciliant et une ouverture importante, la deuxième moitié de cette décennie est marquée par une fracture avec l’Europe et les Etats-Unis. Celle-ci s’explique par les succès économiques réalisés qui offrent des perspectives considérables et une grande légitimité sur le plan national ainsi que les actions occidentales dans l’ancienne zone d’influence soviétique (élargissement de l’OTAN ou retrait américain du traité ABM). L’année 2007 représente à cet égard un véritable tournant par un discours qui oppose la Russie au « monde occidental », divergence exacerbée par la crise économique et la situation militaire en Géorgie. 

De telles rétrospectives demandent une attention particulière afin d’éviter un ethnocentrisme qui tendrait à sous-estimer l’importance du passé dans la construction de l’identité actuelle en Russie ou qui ferait fi du caractère récent des élections postsoviétiques. Ainsi lorsque Francoise Thom considère qu’en Russie prédomine un sentiment de supériorité nationale qui ferait que le pays se verrait comme une nation riche que les « Etats étrangers chercheraient à piller » [1] le danger est d’oublier la nuance qui structure tout sentiment national. A l’opposé, l’analyse de Guy Mettan, qui écrit que « l’Occident déteste la Russie » et que les articles qui lui sont consacrés dans la presse manquent d'impartialité, participe à cette vision binaire qui sépare un est d’un ouest, qui plus est associant les journalistes de l’Occident à ses « porte-paroles » et ignorant la pluralité des avis et les divergences des positions.

D’autant que les approches pour étudier la politique étrangère de la Russie sont variées, les interprétations également.

Les deux positions contradictoires présentées plus haut permettent de poser la question des facteurs explicatifs. Qu’est ce qui motive le Kremlin dans ses choix en terme de politique étrangère ? Serait-ce le facteur idéologique qui prédomine sur le pragmatisme économique, comme en témoigne l’exemple de l’annexion de la Crimée considérée comme une charge économique importante ? Ou justement la finalité serait-elle économique, la Russie cherchant de plus en plus de visibilité sur la scène internationale et multipliant les accords multilatéraux et notamment en ce qui concerne les matières premières ? Sans se fixer l’objectif de répondre à ce questionnement par une affirmative ou une négative, ce travail cherchera à montrer comment progresse et se précise un sentiment idéologique parallèlement aux rapports économiques.

D’abord, nous verrons comment Poutine lors de son accession au pouvoir a fait preuve de « bienveillance » et comment les nécessités économiques nombreuses prévalaient alors. Dans un second temps, nous verrons comment Moscou change son rapport à l’étranger dans la deuxième moitié des années 2000 en durcissant sa rhétorique et en développant une idéologie « multipolaire ». Enfin la troisième partie sera consacrée aux évènements les plus récents, montrant comment depuis 2012, la Russie a développé son propre système alliant discours idéologique et échanges économiques.

Il s’agit de préciser également que le facteur économique comme l’idéologique ne s’excluent ni ne s’incluent pas automatiquement.

 

1ère Partie : 2000 – 2004, la « reconstruction »

Le premier visage de Poutine, vers une ouverture ?

Depuis son accession au pouvoir, Poutine a œuvré dans le but d’augmenter son propre pouvoir dans un style que certains analystes n’hésitent pas à qualifier d’autoritaire qui aurait freiné une période libéralisatrice insufflée par la perestroïka et poursuivie par l’arrivée de l’économie de marché sous Boris Eltsine. Ainsi, renforçant sa présence sur la scène politique, le Président russe apparaît également comme un acteur très actif sur le plan international.

Décidant de privilégier « l’étranger proche » au détriment de « l’étranger lointain », Poutine va multiplier les accords multilatéraux : dans la même logique que la Communauté des Etats indépendants (CEI), la Communauté d’Etat Eurasienne qui concerne essentiellement les questions économiques, douanières, commerciales et monétaires et qui rassemble six membres et trois observateurs[2] est créé en 2000 (aujourd’hui dissoute).

En 2002 voit le jour l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) regroupant la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan qui témoigne également de cette volonté de renforcer les rapports avec les pays de l’ancien bloc de l’est. Par ailleurs, en 2001 est créée l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Lorsque Eltsine démissionne en 1999, la situation économique du pays est désastreuse si bien que quand Poutine arrive au pouvoir, il commence par restructurer l’économie en nationalisant les secteurs clefs. A ce moment, l’idéologie et les besoins économiques coïncident. La guerre de Tchétchénie[3] positionne la Russie en pionnière dans la lutte contre le terrorisme qui n’hésite pas à s’engager aux cotés des Etats-Unis dans ce combat[4]. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la relative absence de réaction lors de la sortie du traité ABM[5] par les Etats-Unis en 2001 ou lors de la progression de l’Union Européenne et de l’OTAN. [6] En 2004 encore, le discours du Kremlin mettait en avant l’appartenance européenne de la Russie de manière récurrente[7], ce qui allait changer. D’un point de vue économique l’ouverture est également observable, comme lors de la relance des négociations pour un partenariat énergétique avec l’Allemagne, entreprise en 2000.

Cependant, d’autres signes annonçaient déjà la complexité du rapport de Moscou à sa politique étrangère

 

Des signes d’ambigüité

 Déclarant en 1999 que les « intérêts stratégique de la Russie incluaient les régions au sud de la Baltique »[8], Poutine démontre clairement sa volonté de réaliser « une politique d’expansion extérieure dans le sens positif du terme »[9]. Défendant l’idée d’une « verticale du pouvoir » populaire en Russie, Poutine parvient à « réconcilier » les différents héritages d’une « grande » Russie que tout oppose. En effet, d’aucuns estiment explicitement que le Kremlin n’aurait pas digéré la chute de l’Union soviétique attribuée au capitalisme occidental ainsi que les concessions de Eltsine, responsables des récessions économiques. Dès lors, il chercherait à restaurer sa puissance passée en centralisant, nationalisant et contrôlant (verticale du pouvoir) comme ce le fut du temps des tsars et de celui des bolchéviks. Ce discours allait se poursuivre comme lorsque le chef du Kremlin déclarait : « Nous vivons à l’Est et non à l’Ouest[10] » ou « Nous n’avons pas besoin d’adulation aveugle de l’Occident[11] ».

Ainsi, les contradiction de discours – entre une Moscou ouverte à l’étranger et une autre opposée à l’Occident, montrent comment la nécessité économique d’alors entraînait cette ambigüité, représentant un frein à la réalisation d’une idéologie cohérente.  

Pour comprendre le décalage entre la politique extérieure de la Russie et celle de l’Europe, il est impératif d’observer que la voie empruntée par Poutine diverge considérablement quand aux choix concernant la place de l’Etat dans l’économie et dans la société.

Pour rendre le pouvoir effectivement « vertical », (interprété par certains comme « mise au pas de pays méthodique quoique camouflée »[12]) une série de réformes concrètes visant à renforcer le pouvoir du Kremlin ont été adoptées : soumission de la Douma, nomination par le président de préfets pour chapeauter les gouverneurs, centralisation des transactions financières, « destitution » des oligarques trop puissants, contrôle grandissant sur la presse …

Finalement, un tel panorama permet de mieux appréhender l’idéologie du Kremlin qui se précise alors : cherchant la « verticale du pouvoir », Poutine tenterait d’allier les performances politiques propres au bolchévisme avec un centralisme hérité de l’époque tsariste.

Revenir sur le premier « quadriennat » de Poutine permet de sortir d’une analyse qui envisagerait sa présidence comme unidirectionnelle en ce qui concerne les relations étrangères.  En « resituant » l’exercice de la présidence de Poutine à l’aube du second mandat, ce panorama montre comment les nécessités face au débat économique ont conduit la Russie de Poutine à adopter une posture conciliante, non exempte d’ambigüité, mais qui sait faire preuve d’ouverture. Le facteur idéologique semblait alors se limiter à l’idée de rompre avec la politique de Eltsine et de relancer l’économie alors au plus bas.

Notons également qu’en 2004, la situation d’asymétrie entre les États-Unis et la Russie diminue la marge de manœuvre de cette dernière : PIB dix fois inférieur, tendance à l’autoritarisme, décalage entre Poutine et sa population.

 

2ième Partie : 2004 – 2007 : Durcissement politique, un renforcement idéologique ?

Des « offensives » occidentales

Dès sa réélection en 2004, Poutine nomme au poste de ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui malgré une certaine autonomie lui reste largement fidèle. Exerçant une très forte influence sur la politique étrangère russe et notamment en ce qui concerne la Syrie, il est qualifié par certains de « monsieur niet [13] » pour sa capacité à refuser toute ouverture à l’égard de l’Europe et des Etats-Unis.

Avec les élargissements successifs de l’Union Européenne[14] et de l’OTAN[15] perçus comme une percée dans sa sphère d’influence par la Russie, un sentiment négatif à l’égard des organisations internationales européennes tournées vers les Etats-Unis va se développer au Kremlin, sentiment renforcé par la révolution orange en Ukraine attribuée à l’Occident par Poutine. Les évènements en Ukraine doivent être lus dans un contexte plus large de troubles aux portes de la Russie en 2004 : troubles en Ingouchie, la prise d’otage de Beslan et l’assassinat de Kadyrov.

Il est important de rappeler que pour Moscou, ces institutions sont vues non pas comme des espaces de coopérations et de développement mais comme porteuses d’une idéologie héritée de la guerre froide et d’un caractère ingérant.

A ces évolutions s’ajoutent le maintien de l’amendement Jackson-Vanick qui impose des restrictions dans le commerce Russo-américain et une stagnation en ce qui concerne l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces éléments seront par la suite largement invoqués par le pouvoir comme des preuves des manœuvres déstabilisatrices occidentales.

 

La Russie assiégée

Si de nombreuses interprétations sur les responsabilités de ces évènements se sont affrontées, un certain dessein idéologique semble toutefois se concrétiser : centraliser l’essentiel du pouvoir politique, économique et médiatique au Kremlin.

C’est à ce moment que va se développer au sein des élites dirigeantes russe une rhétorique défensive : « l’ennemi est à nos portes … dans notre pays assiégé s’est formée une cinquième colonne de radicaux de droite et de gauche »[16]. Cette idée vient légitimer la nécessité d’instaurer une « verticale du pouvoir » afin garantir une unité. Pourtant cette légitimation peut apparaître comme paradoxale, la centralisation du premier mandat étant en partie responsable des différents troubles au niveau local.

Ainsi, il faut comprendre postérieurement le discours de Munich[17] comme une réponse au projet américain  d’installer en Pologne et en république tchèque un système d’armes balistiques présenté comme un bouclier antimissiles notamment contre l’Iran. Poutine durcit ses relations avec les Etats-Unis et l’OTAN en leur reprochant de se rapprocher de ses frontières. C’est ce discours qui consacre l’idéologie d’un monde multipolaire, unique alternative selon Poutine à « un monde d’un unique maître qui n’écoute par les minorités. »

Le discours se voit également comme une réponse aux révolutions colorées, attribuées à l’Occident par la Russie qui voit certains de ses pays voisins s’orienter d’une politique pro-russe à une politique pro-européenne et proaméricaine. Cette perte d’influence sur une partie de l’ « étranger proche » est expliquée par Moscou comme étant directement imputable aux agences de contrôle[18] qui orienteraient véritablement les politiques. L’orientation de la Russie sur le plan international apparaît ici comme essentiellement motivée par l’idéologie, cherchant avant tout à centraliser le pouvoir autour du « clan » présidentiel. Le combat économique semble céder sa place au facteur idéologique, les choix russes pouvant s’avérer économiquement volontairement contre-productifs. Lorsque la Russie coupe les vannes d’approvisionnement du gaz à l’Ukraine en 2005 après des accusations de vol, se servant de cette ressource comme un moyen de pression, Poutine fait le choix délibéré de réduire les bénéfices économiques.

 

Une ouverture vers l’Asie et le Moyen-Orient 

Parallèlement à ce durcissement à l’égard du monde « occidental », la politique du Kremlin renforce ses liens avec l’est et le sud et ce plus particulièrement depuis 2005. Esquissée dès les années 2000, l’ouverture au pays arabo-musulmans et à l’Asie se voit confirmée dans un espace qu’elle avait largement délaissé au profit de l’Europe au cours des années 1990. Ce retournement en matière de géopolitique explique la question que se pose Anne de Tinguy : « La Russie quitte-t-elle l’occident ? ».

En raison de ses 20 millions de citoyens musulmans[19], le pays va se positionner en véritable médiateur religieux et culturel entre les mondes chrétiens et musulmans, position renforcée par la présence de près d’un million de russes en Israël, au cœur du Moyen-Orient. Il faut toutefois prendre garde à ne pas surestimer la capacité russe à administrer et garantir de bonnes conditions pour sa plus grande minorité. Le spécialiste russe de l’Islam A. Malachenko rappelle que cette religion est souvent perçu comme étranger à la Russie et même que la majorité des Russes assimilent l’Islam aux conflits religieux (par exemple le Caucase du Nord)[20]. La sévérité de la politique russe en Tchétchénie ou la montée plus générale de la xénophobie permettent également de relativiser les déclarations de Moscou.

Principalement par la personne de S. Lavrov, la Russie va développer des partenariats avec l’Algérie, le Maroc, l’Arabie Saoudite et le Qatar entre 2006 et 2007. C’est la mise en place d’une politique que le ministre qualifie de « multi vectorielle ».

Parallèlement, l’Iran devient un enjeu majeur : se posant comme médiatrice, le message de la Russie est clair : « Ignorez-nous, et nous nous rapprocherons de l’Iran et des autres Etats parias[21] » (Lilia Shevtsova). C’est ici que germe l’idée d’un cercle d’infréquentables[22], solidarisés par le rejet qu’ils suscitent parmi lesquels on compte l’Iran, la Syrie ou le Soudan.

Pour l’Asie, Poutine va poursuivre et développer une coopération accrue notamment avec l’Asie pacifique et avec la Chine en développant les activités de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), qui dès 2005 devient ouvertement antiaméricaine.

Si l’année 2004, lourde en défis (Ukraine, Ossétie) qui précède une année 2005 positive, durant laquelle la signature d’une feuille de route avec l’UE est signée et un regain d’influence en Asie centrale et au Moyen-Orient est constaté, c’est en 2006 que l’assurance russe peut se révéler, comme elle le fait lors de la crise gazière qui lui permet de montrer sa puissance par le chantage sur l’approvisionnement énergétique. D’autant que le pétrole et le gaz russe sont alors estimés à respectivement 6% et 22% des réserves mondiales. D’un point de vue strictement économique, en plus du manque à gagner direct déjà évoqué, il faut ajouter le problème du non-emploi lié à l’arrêt de l’exploitation et celui du risque de perdre ses clients au détriment de la concurrence. Le discours de Munich marque ainsi l’avènement de l’idéologie de Poutine et marque une rupture dans sa manière d’envisager ses relations extérieures.

 

3ième Partie : 2007 –  , un nouveau rôle pour la Russie

Suite au deux premiers mandats de Poutine, la situation Russe est considérablement améliorée et le crédit dont il jouit dans la population est très important. Une idéologie singulière et propre à la Russie, outrepassant d’ores et déjà les enjeux économiques est alors en plein essor.

 

Une affirmation idéologique

Si l’élection de Medvedev en 2008 modifie de fait l’importance de la personnalisation de la politique par Poutine, il faut rappeler qu’il est nommé premier ministre, poste duquel il exerce une influence centrale sur le pays. Le changement est par ailleurs rapidement relativisé par la crise économique qui touche tardivement la Russie et participe à discréditer l’action personnelle de Medvedev.

C’est la crise économique mondiale de 2007 et 2008 qui permet à la rhétorique russe de prendre un nouveau tournant. Interprétant la récession comme une perspective de l’effondrement américain et européen, la Russie passe alors son appartenance au continent européen sous silence pour s’assimiler désormais au « camp des gagnants, des émergents[23] ». A. Douguine, éminence grise et idéologue de Poutine peut alors parachever d’imprégner la politique russe de ses thèses « eurasistes ». Il oppose en effet la civilisation russe, qualifiée d’orthodoxe et musulmane, à la mentalité socialisante, essentiellement tournée vers l’Asie et historiquement anti-occidentale à la civilisation « anglo-saxonne », protestante et capitaliste. Il affirme ainsi la nécessité « d’encourager le nationalisme russe et le rigorisme de l’église orthodoxe » et l’Occident, où le soleil se couche, représente le déclin.

Véritable doctrine, elle est à l’origine du projet d’Union eurasienne et trahit la volonté russe de s’identifier aux plus grandes puissances. Devant faire face aux menaces et aux sanctions européennes et américaines en raison de ses soutiens à des régimes dictatoriaux, la Russie co-fonde avec le Brésil, l’Inde et la Chine le BRIC (élargi à l’Afrique du Sud en 2012, BRICS). Représentant d’importantes garanties, ce groupe revendique près de 27% du PIB mondial en 2011[24]. Membre du G8, du G20, de l’OMC (Août 2012) et forte de son siège au conseil de sécurité de l’ONU, la Russie veut prendre part aux décisions et influencer l’agenda politique international.[25] Ainsi lorsqu’en en 2011 éclate la guerre civile en Syrie, le véto de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité interdit toute intervention sous l’égide de l’ONU. Par ailleurs la faible absence de réaction suite à l’action armée en Géorgie en 2008 conforte la Russie dans son sentiment de puissance majeure.

 

Une reconstitution de l’empire ?

Nombreuses sont les analyses qui lient le dessein de Poutine à la chute de l’Union soviétique perçue comme une défaire majeure pour le pays. Son souhait serait alors de reconstituer cet empire sur un tracé semblable à celui de l’URSS et il pourrait y parvenir en se servant de « l’arme » énergétique et d’alliances nouvelles.

Parallèlement au Soft Power [26], que ce soit à travers la langue russe, la restructuration de ria Novosti qui compte parmi les plus grandes agences de presse de Russieet de la création d’une chaine d’information en continu en anglais Russia today, le développement de centres culturels russes à l’étranger et plus largement du « Russkij mir »[27], la Russie fait également appel aux rapports de forces militarisés. L’intervention en Géorgie (2008), la présence de bases navales en Ukraine puis l’annexion de la Crimée en 2014 sont autant d’éléments qui montrent la détermination du Kremlin dans ses objectifs. D’un point de vue économique, la guerre en Ukraine et le rattachement de la Crimée se sont avérés très couteux et désavantageux, preuve que le facteur idéologique prime largement.

Cette démonstration du « Hard Power », peut être perçue comme une politique de puissance dangereuse menée par Moscou, qui se verrait en position de force face à une organisation transatlantique qualifiée « d’amorphe[28] » par Rogozine[29], représentant d’autant plus une menace pour la paix que la production et l’armement russe augmentent. Violant l’espace aérien de certains de ses voisins[30], finançant et armant les rebelles en Ukraine, la Russie a démontré sa capacité et sa volonté à agir dans son étranger proche sans craindre les mesures occidentales la visant.

Si en 2013 la gestion de l’affaire Snowden et le blocage de l’intervention en Syrie ont une nouvelle fois confirmé le poids russe sur la scène internationale, le boycott de la cérémonie du 9 mai par certains pays occidentaux en 2015 montre que la communauté internationale n’accepte pas l’attitude de la Russie en Ukraine. Comme les sanctions à l’égard des personnalités russes influentes, ces mesures apparaissent toutefois insuffisantes économiquement parlant, car Poutine poursuit sa politique et dispose d’autres leviers, tant qu’il y aura une situation de dépendance énergétique à son égard. Ainsi lorsque l’Union Européenne impose des mesures restrictives, Moscou répond en avril en interdisant pour une année l’importation agricole et alimentaire en provenance des pays responsables des sanctions, provoquant des pertes importantes pour l’UE.

Ainsi, le facteur économique, bien que central, n’apparaît pas comme structurant la politique étrangère russe mais bien comme un moyen de réaliser une idéologie sans cesse plus précise.

 

Conclusion

Il est difficile d’étudier dans une perspective historique des faits qui ont lieu dans le présent, ceci expliquant la fin abrupte de ce développement. Revenir sur ces quinze années précédentes amène nécessairement l’analyse à la question des acteurs et des motivations en ce qui concerne les choix en matière de politique étrangère russe.

Depuis la démission de Eltsine, d’importants changements ont été réalisés, augmentant généralement les marges de manœuvres du clan présidentiel et de Poutine qui incarne de façon grandissante le pouvoir. Pendant que s’est instaurée cette « verticale du pouvoir », force est de constater une renaissance sur le plan économique et sur la scène internationale, qui parce qu’elles coïncident avec la présidentialisation, permettent au Kremlin de revendiquer une forte légitimité. Si les transformations politiques ne sont pas complètement étrangères à ces succès, leur rôle est toutefois relativisé par leur qualité essentiellement liée à l’exploitation de ressources premières. Et les choix russes, plus précisément depuis la seconde moitié des années 2000, apparaissent de moins en moins liés aux enjeux économiques.

En effet, après un premier mandat d’ouverture et de coopération et notamment avec l’Europe et les Etats-Unis, le rôle grandissant de la Russie sur le plan international l’amène de façon de plus en plus récurrente à s’opposer au « monde occidental ». Ce discours s’appuie principalement sur ce qui est perçu comme une tentative d’assiéger la Russie : l’extension des organisations européennes et transatlantiques, l’action grandissante des marchés sur ses voisins, le développement d’organismes européens ou américains de « démocratie », les décisions unilatérales américaines …

De fait, il amène la Russie de Poutine à concrétiser une idéologie centrée sur l’idée de « résistance », mais n’exclut pas le sentiment de force qui l’anime et principalement lié au facteur énergétique, sentiment renforcé par la relative absence de réaction de la communauté internationale lors de ses actions militaires.

Ne craignant plus d’être considéré comme un indésirable et de subir les sanctions internationales, Poutine est dans un rapport de force où l’objectif semble être de résister le plus possible, tout en revendiquant le plus possible. Sachant l’Europe dépendante à son égard, il s’autorise de nombreuses défiances et dispose d’importants leviers économiques et diplomatiques pour se faire entendre. Sa « volte-face » l’amène alors à renforcer ses ambitions orientales et méridionales.

Toutefois, ces choix apparaissent économiquement défavorables montrant la primauté du facteur idéologique dans les motivations du Kremlin. Conciliant aujourd’hui l’héritage tsariste et soviétique avec sa propre conception du pouvoir, Poutine les réunit autour du centralisme politique, en prônant un homme fort à la tête d’un pays fort. Fort d’une légitimité accrue, Moscou se détourne de l’Europe et des Etats-Unis et par son discours d’antagonisme, fédère une importante partie de son pays. Ainsi nous pouvons nous interroger quant à cette volonté de « rassembler », ne serait-ce pas une volonté de « diviser » (séparer) la Russie de l’Occident pour mieux y régner ?

La guerre en Crimée a démontré que cette idéologie russe qui se précise sait se montrer offensive et déstabiliser durablement les échanges politiques et économiques. Disposant encore d’importantes ressources, la nécessité économique risque encore de rester reléguée longtemps au second plan par rapport au facteur idéologique.

Tadeusz Roth

Assistant de recherche au CIPADH

 

Sources :


[1] Thom Françoise, « Le deuxième mandat du président  Poutine » Une mentalité obsidionale, Commentaire, 2005/1 Numéro 109, p.63-70 DOI : 10.3917/comm. 109.0063

[2] Azerbaïdjan, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Moldavie, Ouzbékistan, Russie et Tadjikistan.

[3] La guerre commence le 26 août 1999

[4] de Tinguy Anne « L’Ouverture sur l’Asie et le monde arabo-musulman » in Isabelle Facon et al., Moscou et le monde, Autrement « Mondes et Nations », 2008

[5] ibid.

[6] ibid.

[7]Thom Françoise, « Le mirage russe en France et en Europe », Commentaire, 2004/2 Numéro 106, p. 409-416. DOI : 10.3917/comm.106.0409

[8] op.cit

[9] op.cit

[10] The New Republic, 22-11-1999

[11] Cité in A. Goltz, « Nakanune zamorozkov », Ezenedelny zurnal, n° 97, 30-11-2003

[12]Thom Françoise, « Le mirage russe en France et en Europe », Commentaire, 2004/2 Numéro 106, p. 409-416. DOI : 10.3917/comm.106.0409

[14] Pologne et République Tchèque

[15] Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie

[16] Gazeta. Ru, 29 septembre 2004

[17] Discours prononcé par Poutine à la Conférence de Munich le 10 février 2007

[18] de Tinguy Anne « Extraits » in Isabelle Facon et al., Moscou et le monde, Autrement « Mondes et Nations », 2008 

[19] 16 millions selon le recensement

[20] Malachenko Alekseï, « Kakim nam viditsia islam » (« Comment nous voyons l’islam »), Rossiia v Global’noï Politike, vol. IV, n°5, septembre-octobre 2006, p.116-127 In: de Tinguy Anne « Extraits » in Isabelle Facon et al., Moscou et le monde, Autrement « Mondes et Nations », 2008 p.173

[21] Selon l’expression de Shevtsova Lilia, Putin’s Russia, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, 2005, p.100-2001 In:de Tinguy Anne « Extraits » in Isabelle Facon et al., Moscou et le monde, Autrement « Mondes et Nations », 2008 p.182

[23]Thom Françoise, « La politique étrangère de la Russie », Commentaire, 2012/3 Numéro 139, p. 725-734. DOI : 10.3917/comm.139.0725 p.732

[24] Yves Bourdillon, 2001-2011, la décennie Bric, Les Échos du 1/12/2011

[25]Depuis 2007 : sept vétos au Conseil de sécurité

[26] Nye Joseph S. « Soft Power: The Means to Success in World Politics » New York. Public Affairs, 2004

[27]http://russkiymir.ru/en/ consulté le 10/05/2015

[28] Interview de D. Rogozine in Zavtra, 20 août 2008 In: Thom Françoise, « La politique étrangère de la Russie », Commentaire, 2012/3 Numéro 139, p. 725-734. DOI : 10.3917/comm.139.0725 p.734

[29] Dimitri Rogozine, homme politique proche de Poutine et notamment ambassadeur russe à l’OTAN.

[30] Notamment en Finlande et Ukraine

 

Category: