Rojava : un espoir démocratique dans une région en proie au terrorisme et à l’extrémisme

ANALYSE - Le 17 mars dernier, la Fédération démocratique du nord de la Syrie-Rojava s’est déclarée indépendante. Depuis le 23 mai, celle-ci possède même une représentation à Paris. Au milieu du chaos, cette région fédérale nommée Rojava tente de mettre en place depuis près de quatre ans un système politique démocratique et égalitaire. Elle survit à une situation désespérée et à un manque de soutien, et lutte efficacement contre l’organisation Etat Islamique. Quel avenir pour Rojava ?

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Combattantes du YPJ à Kobané, le 8 décembre 2014 / source : Biji Kurdistan, Flickr

La mise en place d’un système politique novateur hérité du Printemps Arabe


Rojava correspond à la région du Kurdistan syrien, région de facto autonome du Nord de la Syrie. Elle n’est cependant pas reconnue comme telle par le gouvernement syrien, de même que par l’ONU ou les Etats Unis. Elle est née du drame syrien, les agents du régime d’al-Assad ayant été chassés de la zone, ou délibérément retirés par le gouvernement qui aurait laissé le Kurdistan aux forces kurdes dans le but d’éviter de disperser l’armée sur trop de fronts, et de mettre sous pression la Turquie (opposée de longue date au PKK – parti des travailleurs du Kurdistan-, en lien avec l’émergence de Rojava). Les informations sont alors contradictoires sur la manière donc les forces du régime ont déserté la région, mais le résultat reste que cette zone est laissée à l’appréciation des populations l’occupant entre 2011 et mi-2012.


Un système politique révolutionnaire se met alors en place. Il s’agit de promouvoir un « confédéralisme démocratique », système où les citoyens se gouvernent eux-mêmes à travers des conseils locaux, régionaux, des assemblées, et des coopératives.  La démocratie directe en est effectivement la clé de voûte, puisque des assemblées populaires constituent les centres de décision suprêmes. La gestion de la région autonome se fait à travers trois cantons : ceux de la Jézireh, de Kobané et d’Afrin. Chaque canton est présidé conjointement par un homme et une femme, dans une structure à trois niveaux : les conseils municipaux, le gouvernement régional et le gouvernement fédéral. Le système est pyramidal et inversé, accordant davantage de pouvoir aux communes. Cette organisation politique est tirée d’idées développées par le PYD (parti de l’union démocratique), fondé en 2003 par un Syrien membre du PKK. Ils disposent aussi d’une branche armée, le YPG (les unités de protection du peuple).


Rojava n’a pas d’ambition territoriale, mais cherche seulement à être une région autonome dans une Syrie pacifique et démocratique. Suite à la déclaration le 17 mars de l’indépendance de la fédération de Rojava, le régime de Bachar al-Assad, mais également l'opposition syrienne, a immédiatement fait savoir qu'elle rejetait ce projet fédéral. De même, les Etats-Unis et la Turquie y sont hostiles. Il est néanmoins prévu au Rojava qu’un comité d’une trentaine de personnes, composé de plusieurs ethnies et confessions, se réunisse pour écrire une Constitution en six mois, et que des élections soient organisées.


Un modèle égalitaire : l’émancipation des femmes et le vivre-ensemble entre ethnies et confessions diverses


En première ligne de cette construction démocratique se trouve l’égalité des genres et l’émancipation des femmes dans les domaines politiques et sociaux. Saleh Muslim, le co-président du PYD, explique : « Nous avons établi un système de co-présidence – chaque entité politique possède toujours à la fois une femme et un homme comme président – et un quota de 40% de représentation féminine, notamment dans l’armée, dans le but de renforcer l’égalité des genres à travers les diverses formes de la sphère publique et dans la représentation politique ». Ainsi, il existe une armée féminine, le « YJA » (l’ « union des femmes libres »), de même que des conseils de femmes. Les articles 27 et 28 du contrat social, sorte de Constitution mise en place en janvier 2014, confirment juridiquement cette égalité entre les sexes. Ainsi, selon l’article 27 « les femmes ont le droit inviolable de participer à la vie politique, sociale, économique et culturelle », et selon l’article 28 « hommes et femmes sont égaux aux yeux de la loi. La Charte garantit la réalisation effective de l'égalité des femmes et oblige les institutions publiques à travailler à l'élimination de la discrimination entre les sexes. »


Les forces révolutionnaires font également leur possible pour inclure dans la lutte les différentes ethnies et religions minoritaires. Pour ce faire, ils mettent en place des principes de discrimination positive comme des quotas. De plus, les différents conseils veillent à ce que leur composition soit équilibrée en ce qui concerne les différentes ethnies. Dans ce même contrat social cité précédemment, l'article 23 stipule que « toute personne a le droit d'exprimer son identité ethnique, culturelle et linguistique, ainsi que les droits dus à l'égalité des sexes ».


Enfin, Rojava s’attache à mettre en place une société respectueuse de l’environnement et attachée aux principes écologiques. Ainsi, dans le même texte pré-cité, « toute personne a le droit de vivre dans un environnement sain, basé sur l'équilibre écologique ».


Rojava en lutte contre l’organisation Etat Islamique


Les forces militaires de Rojava luttent efficacement contre le groupe islamiste qui menace la région. Ils arrivent ainsi à  préserver leur territoire, à développe rleurs principes politiques à l’intérieur de ce dernier, tout en parvenant à libérer des villes et villages de la domination islamiste. Ainsi, les forces militaires de Rojava ont permis de libérer du joug de l’organisation des centaines de Yézidis sur le Mont Sinjar en 2014 en créant un corridor qui a permis de les évacuer. De même, en janvier 2015 elles ont rendu possible la reprise de la ville de Kobané aux mains de l’organisation terroriste. Citons également les victoires de l’alliance kurdo-arabe FDS (Forces démocratiques syriennes), qui comprend les milices kurdes YPG, divers groupes rebelles arabes dont le Jaich al-Thuwwar (Armée des rebelles) la milice tribale Jaich al-Sanadide, et un groupe armé chrétien assyrien). Elle a effectivement pris à l’OEI Tall Abyad en juin 2015, (qui « servait d'importante route de transit pour les combattants, les armes et les marchandises de la Turquie vers le territoire contrôlé par l'EI » comme l’a affirmé Aymenn Jawad al-Tamimi, du centre de recherche Middle East Forum), mais aussi le barrage de Tichrine sur l'Euphrate dans le nord de la Syrie ainsi que plusieurs localités sur la rive Est du fleuve le 26 décembre 2015, et de nouveaux territoires dans le nord de la Syrie, près de la localité d’Aïn Issa, à environ 50 km de Raqqa le 3 janvier 2016. Rojava s’affirme alors comme une force indispensable dans la lutte contre l’organisation Etat Islamique.


Des rapports ambigus avec les pays étrangers


David Graeber compare la situation de Rojava aux luttes socialistes au sein de la dictature espagnole, où les villes qu’ils contrôlaient faisaient l’objet d’une organisation démocratique directe, et où les femmes avaient un réel pouvoir politique. Les révolutionnaires  agissaient dans l’espoir de créer une société libre basée sur un modèle démocratique, mais se sont heurté à la non intervention des puissances occidentales. Effectivement, les pays occidentaux se montrent très distants de la lutte menée par Rojava, autant au niveau politique que dans la presse, alors que le but commun de l’éradication de l’organisation Etat Islamique pourrait les lier. Carol Mann, sociologue et présidente de War Women, dénonce alors ce silence des media occidentaux, alors même que, selon elle, « le Rojava constitue le seul rempart militaire et idéologique contre le délire fasciste des jihadistes de l’État Islamique ».


Plusieurs facteurs peuvent être à l’origine de cette mise à distance. Tout d’abord, le parti révolutionnaire de Rojava, le PYD est lié avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) car le fondateur du parti qui a donné naissance au Rojava en était membre. Or, le PKK est considéré officiellement par les Etats Unis, l’ONU et l’Union Européenne comme une organisation terroriste. Par capillarité, le PYD, bien que n’ayant jamais figuré sur la liste des organisations terroristes et ayant pris ses distances avec le PKK, est considéré comme étant affilié à ce dernier. D’autre part, la reconnaissance ouverte du Rojava pourrait bien remettre en cause un certain nombre d’alliance. Selon Mann, « reconnaître le Rojava et l’urgence de l’armer signifierait également l’obligation d’admettre l’échec cuisant de la coalition internationale contre l’E.I. ». Pour Graeber, l’Occident vient peu en aide à Rojava car l’idéologie dominante aurait accepté le principe selon lequel « les vraies révolutions ne peuvent pas durer », y compris les partis et mouvements de gauche. Il serait alors vain de leur venir en aide.


Cela a cependant des conséquences concrètes sur la vie des habitants du Kurdistan syrien et leur sécurité. Des mesures de rétorsions ont été notamment prises par la Turquie, ennemie de longue date du PKK, qui a mis en place un embargo sur Rojava, à cause duquel la population manque de médicaments et d’équipements de santé. En conséquence de cette aide étrangère très limitée, les citoyens du Rojava manquent de produits de première nécessité, certains habitants ayant témoigné que la vie y est très rude. De plus, les forces armées souffrent également de moyens militaires insuffisants, ce qui pourrait à terme altérer l’efficacité de leur lutte contre l’organisation Etat Islamique.


Il est néanmoins à noter que les Etats-Unis apportent une aide militaire par le biais d’attaques aériennes sur les positions islamistes pour faciliter les combats pour le YPG. Ces deux forces militaires doivent alors de coordonner et coopèrent en se communiquant mutuellement leurs positions.


De plus, Rojava s’exporte. Le 23 mai dernier a été célébrée l’ouverture de la représentation du Rojava à Paris. Issa Khaled, qui en est le représentant en France déclare alors qu’« il y a une nécessité de coordination entre l’administration en place à Rojava et les autorités françaises, à tous les niveaux, au niveau de la francophonie, au niveau commercial, et surtout au niveau de la coopération anti-terrorisme. Nous avons un ennemi commun très sauvage, barbare, c’est le terrorisme. Il ne faut pas oublier, nous avons une histoire commune : la France était une puissance mandataire et c’est sous les autorités françaises que notre territoire a été annexé à l’Etat syrien ». Cependant cette représentation n’aura rien d’officiel du point de vue des autorités françaises qui ne reconnaissent pas l’autonomie de Rojava.


Les pays arabes et voisins semblent rester muets concernant cette lutte. La ligue arabe se déclare seulement opposée à cette idée de fédéralisme en Syrie, et lui préfère une Syrie unie.


Rojava face à certaines critiques et difficultés


Les manières de procéder de Rojava ont été remises en cause par certaines ONG de protection des droits de l’homme. Effectivement, le YPG a été accusé d’avoir commis des crimes de guerre dans un rapport publié par Amnesty international le 13 octobre 2015, en ayant provoqué des déplacements massif de populations, et en rasant des villages rasés. Un membre de cette force armée, interrogé par Vice News, répond à ces accusations en justifiant la destruction de certains villages par le but ultime de libérer les populations du joug de Daesh. Selon lui, les civils ne seraient jamais touchés par cette armée. Il ajoute que « les Kurdes ont toutes les raisons de tuer jusqu'au dernier les djihadistes, mais ils ne le font pas. Lorsqu'ils assiègent un village, ils aménagent toujours une voie de sortie pour l'ennemi, afin d'épargner la vie de nos soldats ». Le YPG ferait alors, selon lui, tout son possible pour épargner les vies humaines. De même, Human Rights Watch (HRW) fait état de fait dans son dernier rapport (rapport mondial 2016) que « les autorités de ces régions ont commis des arrestations arbitraires, des violations du principe de régularité des procédures et ont échoué à agir face au problème des meurtres et des disparitions non élucidés ». L’ONG évoque également des déplacements forcés de populations, tout cela sans toutefois évoquer expressément le PYD. Cependant, les autorités kurdes syriennes ont nié toute politique de déplacement forcé ou autre ciblage des Arabes, d'après le même rapport.


D’autre part, l’intégration des populations locales arabes semble demeurer un problème. Ces derniers peuvent effectivement craindre l’avènement d’un grand Kurdistan qui serait le défenseur de ses propres causes, kurdes uniquement. Ainsi, en témoigne l’inquiétude provoquée par la déclaration d’indépendance du Rojava dans le monde arabe, ce qui a particulièrement pu être visible dans la presse. Selon Sami Daoud, dans un article pour Orient XXI, « au-delà des polémiques sur l’histoire et sur les identités, le débat porte sur l’avenir commun des Arabes et des Kurdes en Syrie et, plus largement, sur les structures étatiques qui naitront de l’actuel chaos ». Il s’agit alors pour le PYD de dissiper cette peur et de les inclure dans la lutte.


De plus, les conflits avec ses voisins ne facilitent pas la tâche de Rojava. Le fait que cette fédération soit frontalière du Kurdistan turc, qu’Erdogan s’applique à faire disparaitre, pose problème. En effet, la Turquie bombarde les positions du PYD au lieu de bombarder l’organisation Etat Islamique, qu’il utilise comme mobile de ses interventions armées. Les forces de Rojava ont alors été les cibles de plus de 300 bombardements instigués par le gouvernement turc depuis novembre 2014. Rojava est également en conflit avec le gouvernement syrien. Par exemple, des échanges de tirs ont eu lieu entre le régime et les forces du YPG autour de la ville de Hasakah en janvier 2015, et en avril dernier des affrontements ont aussi eu lieu à Qamışlo.


Est aussi parfois remise en cause la structure politique mise en place par Rojava. Le système institutionnel demeurerait assez vague et imprécis, et demanderait alors à être encore précisé.  « La division des pouvoirs entre des organismes différents est très peu claire, les procédures de prise de décisions réelles semblent être surtout informelles », estime Carl Drott.


Un espoir pour la sortie de crise ?


Le gouvernement de Rojava a l’ambition d’étendre ce système démocratique à l’ensemble de la Syrie, et même au Moyen Orient, pour qu’il soit capable de s’accommoder d’une diversité culturelle, ethnique et religieuse à travers ce système de confédéralisme démocratique. Cette diversité est effectivement une réalité dans la région. Pour Jeff Miley, membre de la délégation de l’université de Cambridge qui a pu se rendre sur place, « le confédéralisme démocratique, ce n’est pas dissoudre les frontières mais les transcender ».


Cette construction démocratique pourrait alors se poser comme une alternative aux régimes autoritaires dans la région. Ainsi, « le projet révolutionnaire du Rojava basé sur la participation démocratique, l’émancipation féminine, et l’adaptation multiculturelle, multi-religieuse, et même multinationale, représente une troisième voie, peut-être même la seule, pour parvenir à une paix juste et durable au Moyen Orient ». De même pour Mann, « soutenir le Rojava comme seule option démocratique de la région est central à toute solution pacifique ».


Le système fédéral peut effectivement s’avérer être une solution pour unir les différentes sociétés se revendiquant d’identités distinctes. Les interactions entre ces différentes sociétés, notamment dans les domaines social et culturel, ont été empêchées par les dictatures régionales, qui ont participé au rejet mutuel entre ces sociétés aux cadres identitaires qui semblent figés. C’est dans ce contexte que s’inscrit le rejet de la société kurde, qui s’est notamment traduite au XXe siècle par des propositions d’arabisation des kurdes en Syrie, par le biais de colonies de peuplement arabes au sein des villes kurdes, le retrait de la nationalité syrienne à des Kurdes en 1963. Plus tard est même interdite la langue kurde ainsi que tout ce qui a trait à cette culture et cette identité. L’arrivée du parti Baas au pouvoir n’a alors fait que perpétuer cette politique de rejet de la société kurde. Cela a alors eu pour conséquence de morceler les Syriens, les empêchant d’avoir une vision commune sur l’avenir du pays, les droits et les institutions. Le système prôné par Rojava pourrait alors s’avérer être une solution.


Les conditions de guerre et le chaos qui règne dans la région compliquent la mise en œuvre d'une réelle démocratie, et il semble encore trop tôt pour affirmer que ce système sera à la hauteur de tant d'espoirs. Toutefois, les perspectives optimistes ne sont pas à abandonner et il s’agit de suivre de près l’évolution de cet îlot qui suscite ces espérances, si rares dans la région.

Par Chloé Guille, assistante de recherche au CIPADH


Sources
Sami Daoud, « Polémiques autour de la fédération démocratique du nord de la Syrie, Rojava » (31.05.16), http://orientxxi.info/magazine/polemiques-autour-de-la-federation-democr..., Orient XXI
David Graeber, “Why is the world ignoring the revolutionary Kurds in Syria? “ (08.10.14), https://news.vice.com/fr/article/entretien-avec-un-jeune-communiste-fran...
http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/oct/08/why-world-ignoring-..., The Guardian
Pierre Magnan, « Rojava: naissance d'un Kurdistan en Syrie ? » (06.01.16), http://geopolis.francetvinfo.fr/rojava-naissance-d-un-kurdistan-en-syrie..., Geopolis
Meredith Tax, “The Revolution in Rojava” (22.04.15), https://www.dissentmagazine.org/online_articles/the-revolution-in-rojava, Dissent Magazine
C.T., « Heurs et malheurs du Rojava, modèle nouveau à aiguiser... » (03.06.16), http://www.lorientlejour.com/article/989261/heurs-et-malheurs-du-rojava-..., L’Orient le Jour
Wes Enzinna, “A Dream of Secular Utopia in ISIS’ Backyard” (24.11.15), http://www.nytimes.com/2015/11/29/magazine/a-dream-of-utopia-in-hell.htm..., The New York Times
RFI, « Rojava: les Kurdes syriens ont une représentation à Paris » (24.05.16), www.rfi.fr/france/20160524-rojava-kurdes-syriens-representation-paris-is..., RFI
Jeff Miley, Johanna Riha, “Can the Revolution in Kurdish Syria succeed?” (02.02.15), http://www.cam.ac.uk/research/discussion/can-the-revolution-in-kurdish-s..., University of Cambridge
Carol Mann, « Pourquoi ne pas reconnaître le Rojava » (30.06.15), https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/3006..., Mediapart

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