Sécurité alimentaire : un droit fondamental

ACTUALITE - L’accès à une alimentation adéquate est un droit fondamental [1]. L’Objectif n°2 de l’Agenda 2030 de l’ONU vise à « éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable » [2]. En 2008, de nombreuses « émeutes de la faim » ont secoué les pays en développement, en particulier l’Afrique de l’Ouest, en raison d’une flambée du prix des denrées alimentaires. Comment expliquer cette hausse des prix ? Comment ont évolué les prix des denrées alimentaires depuis 2008 ? Des mesures ont-elles été prises depuis cette crise ? Quelles critiques sont émises contre les politiques néo-libérales de l’agro-alimentaire ? Lumières sur le droit à l’alimentation.

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Source: Wikipédia

A l’origine des « émeutes de la faim » de 2008


Beaucoup de personne se souviennent de 2008 comme l’année de la crise financière mondiale des subprimes. Mais 2008 fut également celle d’une crise alimentaire mondiale, qui a particulièrement touché l’Afrique de l’Ouest. Les prix mondiaux du blé, du maïs, du riz et d’autres denrées alimentaires ont doublé voire triplé en quelques années, parfois en quelques mois [3]. Cette flambée des prix a conduit les populations affamées de nombreux pays pauvres à se révolter [4].


Comment expliquer cette hausse des prix mondiaux des denrées alimentaires en 2008 ? Selon Paul Krugman, économiste d’inspiration keynésienne, cette crise alimentaire « est une combinaison de tendances sur le long terme, de mal chance – et de mauvaises politiques » [5]. Pour lui, elle est d’abord la conséquence de la hausse du prix du pétrole et de la consommation de viande en Chine ainsi que des mauvaises conditions météorologiques dans des régions agricoles clés, telle que l’Australie.


Cependant, la crise de 2008 a également été causée, selon Krugman, par de mauvaises politiques. Il en met deux en évidence. La première réside dans les incitations économiques, passant surtout par des subventions, à produire davantage de biocarburant. Cette politique a conduit à une forte réduction des surfaces agricoles servant à produire de la nourriture, notamment au Brésil. Paradoxalement, cette politique entreprise au nom de la lutte contre le changement climatique a conduit à encourager la déforestation, partiellement responsable du réchauffement planétaire.


Une seconde politique ayant participé à la crise alimentaire est le choix de réduire les stocks de nourritures de secours par les gouvernements et les entreprises privées. Krugman explique que cette décision a été prise en raison de la croyance que les pays ayant eu des récoltes insuffisantes pourrait toujours importer la nourriture nécessaire. Mais cette politique est inefficace lorsqu’une crise alimentaire touche une multitude de pays en même temps, comme ce fut le cas en 2008.


Quelles leçons avons-nous tirées de la crise de 2008 ? Des mesures significatives ont-elles été prises afin de renforcer la sécurité alimentaire mondiale aujourd’hui ? 

La sécurité alimentaire mondiale en 2016


L’OCDE, organisation regroupant les pays les plus développés, et le FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, produisent en collaboration une analyse annuelle des tendances globales des marchés agricoles. Les Perspectives agricoles 2016-2025 présentent des projections pour les dix prochaines années en matière de production, de demande, d’échange et de prix des principaux produits agricoles de base [6]. Ce rapport veut faire l’état de la situation actuelle en matière de sécurité alimentaire mondiale.


En 2014 et 2015, les prix mondiaux des principaux produits agricoles ont connu une nouvelle augmentation. Le graphique ci-dessous, constitué à l’aide des données du FAO [7], montre que les prix mondiaux des principales denrées alimentaires ont fluctué depuis la forte hausse de 2008. Une nouvelle flambée des prix, semblable à celle de 2008, s’est déroulée en 2011. Elle a principalement touché la Corne de l’Afrique [8]. A l’exception du sucre, les prix des denrées alimentaires ont baissé depuis 2014. Comment expliquer cette diminution ?

 


Le rapport Perspectives agricoles 2016-2025 explique que la diminution des prix des principales denrées alimentaires, à l’exception du sucre, est causé par « la  forte  croissance  de  l’offre  plusieurs  années  durant,  le fléchissement de la progression de la demande dû à la crise économique globale, la baisse des prix du pétrole et la poursuite de l’accumulation de stocks déjà abondants » [9]. Le rapport précise également que la production de biocarburant est appelée à stagner en raison de la baisse des prix de l’énergie et d’une politique plus modérée. Les effets néfastes des deux politiques mises en évidence par Krugman semblent avoir été pris en considération par les décideurs.

Critique des politiques néo-libérales


Les politiques néo-libérales mises en œuvre dans le commerce international des produits agricoles est critiqué par certains économistes et par des mouvements altermondialistes. Le mouvement paysan international Via Campesina critique notamment la conception néo-libérale de la « sécurité alimentaire » défendue par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou la Banque mondiale (BM). Ces derniers considèrent que le libre-échange et la concurrence internationale nuirait à la sécurité alimentaire durable des populations des pays en développement [10].


Via Campesina propose le concept alternatif de « souveraineté alimentaire », désignant « le droit des populations, de leurs pays ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers » [11]. Le mouvement paysan international critique fortement l’agriculture industrielle et les multinationales agro-alimentaires [12], notamment en raison de leur incapacité à assurer une alimentation saine et nutritive.


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Pour conclure, il est nécessaire de rappeler que le droit humain à l’alimentation n’est pas un simple droit à être nourri, à avoir accès à une ration minimum de calories [13]. L’ONU précise que « la nourriture doit être disponible, accessible et adéquate ». Autrement dit, les aliments doivent être accessible dans les marchés et magasins, ils doivent être d’un coût abordable pour éviter de compromettre d’autres droits fondamentaux (droits de scolarité, médicament ou loyer) et doivent être de bonne qualité nutritive et sans dangers pour la santé. La lutte contre la malnutrition et l’insécurité alimentaire doit donc aussi prendre en compte la dimension qualitative et nutritionnelle de l’alimentation, et non reposer uniquement sur une conception quantitative et calorique de la nourriture.


FL – Assistant de recherche au CIPADH



[1] Il est  reconnu par la Déclaration des droits de l’homme (art. 25) et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (art. 11). Voir aussi: FAO (2006). « Le droit à l’alimentation dans les faits » [en ligne], URL : http://www.fao.org/3/a-ah189f.pdf
[2] http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/hunger/
[3] KRUGMAN Paul (2008, 7 avril). « Grains Gone Wild », New York Times [en ligne], URL : http://www.nytimes.com/2008/04/07/opinion/07krugman.html
[4] RICHE Pascal (). « Le prix des céréales provoque la révolte du tiers-monde », L’Obs avec Rue 89 [en ligne], URL: http://rue89.nouvelobs.com/2008/04/09/le-prix-des-cereales-provoque-la-r...
[5] KRUGMAN Paul (2008, 7 avril). Op. Cit.
[6] OECD et FAO (2016). Agricultural Outlook 2016-2025 [en ligne], URL : http://www.fao.org/3/a-i5778e.pdf
[7] FAO (2016, 8 Décembre). « Situation alimentaire mondiale » [en ligne], URL: http://www.fao.org/worldfoodsituation/foodpricesindex/fr/
[8] DOMENACH Hugo (2011, 6 août). « Corne de l’Afrique: le casse-tête des humanitaires », Le Monde [en ligne], URL: http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/08/06/corne-de-l-afrique-le-c...
[9] OCDE et FAO (2016). « Résumé et principales conclusions de l’édition 2016-2025 » [en ligne], URL: http://www.agri-outlook.org/fr/resume/
[10] DECARSIN Agathe (2012). « La souvraineté alimentaire ou le droit des peuples à décider de leurs politiques agricoles » [en ligne], URL : https://ideas.revues.org/538
[11] DECARSIN Agathe (2012). Op. Cit.
[12] VIA CAMPESINA. « Souveraineté alimentaire et commerce » [en ligne], URL : https://viacampesina.org/fr/index.php/les-grands-ths-mainmenu-27/souvera...
[13] NATIONS UNIES (2010). « Le droit à une alimentation suffisante » [en ligne], URL: http://www.srfood.org/images/stories/pdf/otherdocuments/factsheet34_fr.pdf

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