Sailhan Michel: "Journaliste, défenseur des droits humains, quels points de rencontre?"

Sailhan Michel: "Journaliste, défenseur des droits humains, quels points de rencontre?"

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Qu’est-ce qu’une info ?

Pour répondre à cette question, j’ai pour habitude de proposer à mes étudiants de l’Ecole de journalisme de Sciences Po Paris,  l’image d’un lac, sous une météo clémente : la surface de l’eau y est tranquille, à peine agitée de rides insignifiantes. Et tout à coup survient une vague, un tourbillon, des remous, ou une simple bulle, qui viennent rompre cet immobilisme.

C’est cela, une information : la rupture de ce calme plat à la surface du monde. Ce peut être un accident de train après un parcours sans encombre, une catastrophe naturelle, un affrontement armé, l’action décisive dans un match de football jusque-là sans surprise, une annonce officielle, le décès d’une personnalité, ou la chute brutale d’une action en bourse réputée pour sa stabilité.
Face à cette rupture, qu’attend-on du journaliste ?   

La mission cardinale du journaliste est de se faire le témoin, le plus direct et le plus impartial, de cette situation de rupture. De se poser la question: Qu’y a-t-il, là, soudain, devant mes yeux, que le monde ne sache pas, et qu’il est de ma responsabilité de porter à la connaissance du public, en l’expliquant du mieux possible ?
Autrement dit, où est l’information, quelle est-elle ?  Et comment l’expliquer ?
Informer, vulgariser, telle est la double mission du journaliste.

Une mission a priori bien distincte, de celle du défenseur des droits humains.

Les synergies entre le journalisme et l'activisme

Correspondant pour l’AFP en Afrique de l’est dans les années 2000, basé à Nairobi, j’effectuais régulièrement des reportages dans des régions reculées d’Ethiopie, de Somalie et du Soudan, où des milliers de réfugiés ou de déplacés, privés de leurs ressources traditionnelles par la guerre ou la sécheresse, étaient menacés par la faim. Ma mission, et celle du photographe qui m’accompagnait, était de porter cette situation d’extrême détresse à la connaissance de l’opinion mondiale, par le truchement des « choses vues », du témoignage et de l’enquête.
Autre exemple : je suis à Paris et j’interroge un opposant politique burundais, qui témoigne du harcèlement et des menaces dont il est victime, lui et ses proches, depuis plusieurs mois à Bujumbura, de la part des autorités.

Ma mission est là encore de porter à la connaissance de mes clients médias (TV, Radio, presse écrite), et au-delà de l’opinion mondiale, la situation de cet opposant.
Ce faisant, j’apporterai une aide aux associations de défense des droits humains dans leur mission, qui est, elle, de dénoncer le mauvais sort qui est fait à cet opposant burundais, de dénoncer les privations de nourriture dont sont victimes des déplacés et réfugiés, et de trouver les moyens de mobiliser l’opinion pour changer l’ordre des choses, voire d’agir sur place.


Mais le phénomène fonctionne dans les deux sens. Dans les pays en développement, en particulier dans les zones de conflits, les journalistes profitent très souvent  des moyens logistiques importants dont disposent les ONG (transports dans les zones sensibles, infrastructures sur place, moyens de télécommunication).  Ils trouvent aussi une formidable source d’informations au contact des ONG, qui, au fil de leur mission sur le terrain, accumulent des témoignages et de précieuses  données sur la situation locale.    

C’est donc un rapport d’interdépendance, ou une relation donnant-donnant,  qui s’instaure entre le journaliste et l’humanitaire.

Professionnel ou militant ?

On voit bien que les deux missions, celle du journaliste et celle du défenseur des droits, celle du professionnel et  celle du militant, se rejoignent vite, et convergent vers un même résultat.
Mais elles n’ont pas le même point de départ.  Professionnel et militant : la différence de fonctions est une différence essentielle.
Parce que, si dans les deux exemples cités, le journaliste rejoint in fine le défenseur des droits humains en dénonçant une injustice, une inégalité, la misère d’une communauté, dans bien d’autres situations, il se cantonne à une activité bien différente.


Il sera souvent amené par son métier à s’intéresser à d’autres vagues qui agitent la surface du lac, qui l’éloigneront  de toute cause humanitaire : la faillite ou le succès fulgurant d’une entreprise, une victoire électorale, le chiffre exceptionnel de la vente aux enchères d’un tableau de maître, le compte rendu d’une compétition sportive, un défilé de mode.
Il n’y aura a priori, dans ces infos, que peu ou pas de grain à moudre pour les défenseurs des droits humains.
Parce que, comme on l’a dit, le journaliste est un professionnel, dont le métier est de débusquer des informations, et de les développer, de les vulgariser. Et de les mettre en forme pour un employeur, qui va ensuite les vendre à des lecteurs ou des téléspectateurs.

Exception faite de la presse partisane (par exemple les publications attachées à un parti politique) la presse n’est pas, par essence, une activité militante, bénévole ou gratuite. Ne dit-on pas « une entreprise de presse » ?

Le journaliste a certes des obligations d’intégrité, de rigueur, d’objectivité, mais il reste un professionnel, qui pratique une activité de services, s’adresse à une « clientèle »,  vit de son activité, et travaille pour une entreprise qui doit autant que possible dégager des bénéfices. Même si elle est souvent épaulée par les pouvoirs publics (aides à la presse) et si la nature de cette entreprise reste très éloignée d’une activité purement commerciale (on parle volontiers à propos de la presse d’une mission de service public).

En conclusion, on peut penser que le journaliste et le défenseur des droits humains, sont deux acteurs distincts et qu’ils n’ont pas la même mission, mais ils se retrouvent souvent sur le même terrain de l’alerte et de la mobilisation humanitaire. Car ils restent, l’un comme l’autre, des êtres humains, agités et motivés par leur sensibilité d’homme, leur situation personnelle et familiale, et ils partagent la même volonté de ne pas se satisfaire de la tranquillité souvent trompeuse des eaux du lac.  

 

Michel Sailhan

Contact information

Michel Sailhan est journaliste à l'AFP et écrivain. Il commence sa carrière au Bureau Parisien de l’Agence Associated Press (AP) en 1981. Il partage ensuite les premières années de sa carrière entre la France et l’étranger en travaillant entre autres, comme journaliste à Londres, à Nairobi, mais également comme chef-adjoint des informations générales à Paris et Directeur Général à Bordeaux. Par la suite, il a également assuré les fonctions de Directeur du Bureau du Caire de 1999 à 2004. De 2005 à 2009, il occupe le poste de Chef du Service politique à Paris, pour ensuite devenir Directeur du Bureau d’Istanbul de l’AFP de 2009 à 2012. Michel Sailhan est actuellement correspondant diplomatique à l’AFP depuis 2014 et enseignant en journalisme à l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) de Paris.

Recent publications

- « Irlande, des Latins du Nord » (Editions Autrement)

- « You money ! Fragments d’Ethiopie » (Mollat Editions)