Smartphones et réfugiés : la connectivité, un moyen de survie

ANALYSE – À l’occasion de la Journée mondiale des télécommunications et de la société de l'information qui se célèbre le 17 mai, l’Union internationale des télécommunications (UIT) a pour but « de contribuer à sensibiliser l'opinion aux perspectives qu'ouvre l'utilisation de l'Internet ».[1] Plus précisément, cette institution spécialisée de l’ONU cherche à connecter tous les habitants de la planète et défendre le droit fondamental de communiquer. À cet effet, le CIPADH a décidé de s’intéresser à l’utilisation des smartphones par les réfugiés : dans un monde de plus en plus connecté et placé sous le signe de l’intelligence, quelle est la place du téléphone portable dans leur parcours migratoire ? Est-ce un outil de luxe ou un moyen de survie ? De quelle façon s’engage cette révolution technologique ? Analyse.

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Un réfugié utilise son smartphone dans le camps d'enregistrement de Moria (Grèce - octobre 2015) - Crédit photo : Gabriel GREEN

Le téléphone mobile est un appareil qui a énormément évolué ces dernières années. Outil de communication, il est successivement devenu une console de jeu, un appareil photo ou une centrale d’information. Quel est l’impact de son émergence dans nos sociétés ?

 

L’émergence de la téléphonie mobile, un outil de développement rependu

L’accessibilité au téléphone portable a fortement augmenté ces dernières années. En effet, l’émission française « Les dessous des cartes » dévoile qu’en 2001 dans le monde, près d’un milliard d’abonnement étaient contractés contre près de 7 milliards en 2014.[2] Le ratio est donc de 96 abonnements pour 100 habitants.[3] Une étude de 2010 affirme que « la téléphonie mobile a un impact positif sur la croissance économique ».[4] Ce constat est validé par une étude de l’Université de Berkeley qui explique les bienfaits dans le domaine de l’agriculture au Niger, ainsi que dans d’autres pays en voie de développement.[5] Les profits des agriculteurs ont augmenté de 29% parce qu’ils ont eu l’opportunité de négocier et vendre les denrées à des prix avantageux.

Source : Les dessous des cartes, ARTE (mars 2015)

La Banque mondiale (BM) affirme que le téléphone portable favorise la création d’emploi, l’accès à l’information et le développement humain et économique.[6] Il est surtout un formidable outil de connexion entre les personnes. Alors que cette révolution technologique s’est imposée en à peine vingt ans, est-il toujours un bien de luxe ? Comment bénéficie-t-il aux réfugiés ?

 

Le smartphone, un bien de luxe ou de première nécessité ?

Les récentes vagues migratoires en provenance de pays en conflit ont soulevé des questions autour de l’organisation de la migration : l’utilisation des smartphones. En effet, le Haut-Commissariat des réfugiés (HCR) estime qu’actuellement « la connectivité Internet et les smartphones peuvent devenir une bouée de sauvetage pour les réfugiés ».[7] Afin d’organiser son voyage et d’améliorer sa vie, il est donc nécessaire d’obtenir du wifi et du courant pour charger son téléphone.

James O’Malley, journaliste pour The Independent, explique que le smartphone est un outil très utile et qu’il est désormais rependu, comme mentionné dans notre première partie. À titre d’exemple, il présente les chiffres dévoilés par la CIA qui dit qu’en 2014, il y avait 87 téléphones portables pour 100 habitants en Syrie.[8] En quoi cette donnée est importante ? O’Malley explique comment notre utilisation d’Internet et du smartphone a évolué ces dernières années et permet désormais d’organiser des révolutions, comme ce fut le cas en Egypte. En tant que pays « à revenu moyen »,[9] selon la BM, il n’est pas surprenant que la population syrienne possède un smartphone et qu’elle l’utilise pour se déplacer.

Alexandra Zosso, coordinatrice de projets pour Northern Lights Aid, partenaire de notre exposition photo, nous a accordé une interview où elle explique que le smartphone permet à la fois de rester en contact avec les proches ainsi que d’accéder à l’information. La vague migratoire s’organisant en deux temps (d’abord les hommes puis les familles), la communication est nécessaire afin de réunir des familles éclatées. Est-ce vital ? « Oui », à en croire son analyse, « c’est principalement important pour leur survie psychologique mais aussi pour prévenir les garde-côtes lors de naufrage ». Comment cette aide s’organise-t-elle ?

 

Une connectivité organisée

Zosso nous a expliqué que de son expérience dans les camps non-officiels et gouvernementaux, elle a retenu l’importance de l’accès au wifi et au courant pour les migrants. Elle a notamment expliqué que dans les camps gouvernementaux, gérés par le HCR, le wifi est fourni au même titre que les tentes et la nourriture. Cette information se vérifie dans le rapport du HCR de septembre 2016 Connecting Refugees. How Internet and Mobile Connectivity can Improve Refugee Well-Being and Transform Humanitarian Action où l’importance de la connectivité pour les réfugiés est rappelée.

Source : Rapport du HCR (septembre 2016) où le degré de connectivité a une influence sur le bien-être des réfugiés

Les institutions internationales et les ONG ont désormais compris que la connectivité pour les réfugiés n’est pas qu’une mesure anecdotique, elle est inscrite dans un contexte précis. NetHope est une ONG qui a pour but de promouvoir la collaboration entre acteurs privés et publics dans le but de développer des solutions technologiques adaptées aux besoins des pays en développement. Dans le cas de la crise syrienne, NetHope s’est chargée de développer des bornes wifi et d’électricité, notamment dans les camps gouvernementaux, avec le soutien d’entreprises telles que Cisco, Facebook, Google, Microsoft et The Patterson Foundation.[10] Selon le HCR, « les partenariats avec le secteur privé sont essentiels pour les interventions en faveur de la connectivité à l’échelle mondiale ».[11] Le but est donc de permettre aux réfugiés de pouvoir rester en contact avec les proches et d’organiser leur voyage.

Source : Capture d'écran de la page d'accueil de NetHope où l'on voit une femme dans un camp en train de charger son téléphone

Hormis cette initiative, de nombreuses ONG dans le monde s’occupent d’aider les migrants à rester connectés de différentes façons. À titre d’exemple, l’organisation suisse d’aide aux réfugiés (l’OSAR) s’occupe de protéger les réfugiés et de préserver la dignité humaine, notamment en relayant l’existence de l’application I need qui permet aux personnes « en quête de protection de se retrouver en Suisse ».[12] Actuellement disponible pour les villes de Zürich et Bâle dans plusieurs langues, il donne un support technique et un repère aux réfugiés qui arrivent dans ces villes suisses. Pour une ONG britannique, Refugee Phones, le but est de collecter des smartphones et des cartes SIM pour les redistribuer auprès de réfugiés qui n’en ont pas. Un constat simple est à la base de cette initiative : s’il est difficile de nous envisager sans notre smartphone dans notre vie quotidienne, pourquoi ne le serait-il pas pour ces gens qui fuient la guerre ?

 

Considérations finales – La connectivité : une nécessité moderne ?

Une carte, une agence de voyage, un traducteur[13] : le smartphone devient ces entités et bien d’autres pour chacun d’entre nous, migrants compris. Le smartphone et l’utilisation d’Internet sont assurément des thématiques modernes, liées à l’essor des nouvelles technologies. En revanche, qu’en est-il de la connectivité ?

Si l’utilisation d’applications telles que Facebook sont souvent considérées comme superficielles dans un contexte apaisé, dans un contexte de guerre, il permet d’informer, de partager et de s’aider. Si l’émergence des réseaux sociaux est une thématique moderne, la connectivité qui se cache derrière ne l’est pourtant pas. Que ce soit grâce à la Poste ou à la Croix-Rouge, le déploiement de structure et de personnel afin d’assurer l’acheminement du courrier entre les personnes a toujours été perçu positivement depuis sa mise en place, courant de la première guerre mondiale. Y’a-t-il une différence avec ce que l’on constate actuellement ? Pas vraiment ! 

La reconnaissance de ce problème, savoir si un proche est en vie ou non, comment va-t-il, où se trouve-t-il, n’est donc pas actuelle. Aujourd’hui, le support a changé, l’emballage est moderne et rapide, mais l’utilisation d’un smartphone n’est pas si différente que l’envoie d’une lettre. Nous devons alors nous questionner sur notre propre aptitude à accepter ce changement et à le trouver positif en raison de sa vélocité, au lieu de le critiquer. Comme l’a dit Zosso lors de notre entretien téléphonique : « c’est avant tout un support technique, une bouteille à la mer moderne ».

 

Notes de bas de page

[1] Nations Unies, Journée mondiale des télécommunications et de la société de l'information, 17 mai. Disponible sur : http://www.un.org/fr/events/telecommunicationday/background.shtml (consulté le 15 mai 2017).

[2] Arte, Les dessous des cartes (mars 2015), « Téléphone mobile : outil de développement ? ». Disponible sur : http://ddc.arte.tv/nos-cartes/telephone-mobile-outil-de-developpement (consulté le 15 mai 2017).

[3] IBID

[4] HUET Jean-Michel, VIENNOIS Isabelle, LABARTHE Pierre et al., « La téléphonie mobile facteur de développement ? », L'Expansion Management Review, 2010/2 (N° 137), p. 118-127. DOI : 10.3917/emr.137.0118. URL : http://www.cairn.info/revue-l-expansion-management-review-2010-2-page-118.htm (consulté le 15 mai 2017)

[5] Arte, op. cit.

[6] BARROUX Rémi (18 juillet 2012), Le Monde, « Dans les pays les plus pauvres, le téléphone mobile devient un outil de développement ». Disponible sur : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/07/18/le-telephone-mobile-un-outil-de-developpement_1735197_3244.html (consulté le 15 mai 2017).

[7] UNHCR (septembre 2016), Connecting Refugees. How Internet and Mobile Connectivity can Improve Refugee Well-Being and Transform Humanitarian Action. Disponible sur : http://www.unhcr.org/5770d43c4 (consulté le 15 mai 2017).

[8] O’MALLEY James (7 septembre 2015), The Independent, « Surprised that Syrian refugees have smartphones? Sorry to break this to you, but you're an idiot ». Disponible sur :  http://www.independent.co.uk/voices/comment/surprised-that-syrian-refugees-have-smartphones-well-sorry-to-break-this-to-you-but-youre-an-idiot-10489719.html (consulté le 15 mai 2017).

[9] IBID

[10] NetHope (2017), « NetHope and its partners are working to provide hope to Syrian refugees ». Disponible sur : https://nethope.org/project/emergency-response-syrian-refugee-crisis/ (consulté le 15 mai 2017).

[11] UNHCR, op. cit.

[12] OSAR (2017), « Application smartphone : I need ». Disponible sur : https://www.osar.ch/aide.html (consulté le 15 mai 2017).

[13] KOZLOWSKA Hanna (14 septembre 2015), Quartz, « The most crucial item that migrants and refugees carry is a smartphone ». Disponible sur : https://qz.com/500062/the-most-crucial-item-that-migrants-and-refugees-carry-is-a-smartphone/ (consulté le 15 mai 2017).

 

Par Sonia Rodríguez - Chargée de projets au CIPADH

 

Webographie

- Arte, Les dessous des cartes (mars 2015), « Téléphone mobile : outil de développement ? ». Disponible sur : http://ddc.arte.tv/nos-cartes/telephone-mobile-outil-de-developpement (consulté le 15 mai 2017).

- BARROUX Rémi (18 juillet 2012), Le Monde, « Dans les pays les plus pauvres, le téléphone mobile devient un outil de développement ». Disponible sur : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/07/18/le-telephone-mobile-un-outil-de-developpement_1735197_3244.html (consulté le 15 mai 2017).

- HUET Jean-Michel, VIENNOIS Isabelle, LABARTHE Pierre et al., « La téléphonie mobile facteur de développement ? », L'Expansion Management Review, 2010/2 (N° 137), p. 118-127. DOI : 10.3917/emr.137.0118. URL : http://www.cairn.info/revue-l-expansion-management-review-2010-2-page-118.htm (consulté le 15 mai 2017)

- KOZLOWSKA Hanna (14 septembre 2015), Quartz, « The most crucial item that migrants and refugees carry is a smartphone ». Disponible sur : https://qz.com/500062/the-most-crucial-item-that-migrants-and-refugees-carry-is-a-smartphone/ (consulté le 15 mai 2017).

- Nations Unies, Journée mondiale des télécommunications et de la société de l'information, 17 mai. Disponible sur : http://www.un.org/fr/events/telecommunicationday/background.shtml (consulté le 15 mai 2017).

- O’MALLEY James (7 septembre 2015), The Independent, « Surprised that Syrian refugees have smartphones? Sorry to break this to you, but you're an idiot ». Disponible sur :  http://www.independent.co.uk/voices/comment/surprised-that-syrian-refugees-have-smartphones-well-sorry-to-break-this-to-you-but-youre-an-idiot-10489719.html (consulté le 15 mai 2017).

- OSAR (2017), « Application smartphone : I need ». Disponible sur : https://www.osar.ch/aide.html (consulté le 15 mai 2017).

- UNHCR (septembre 2016), Connecting Refugees. How Internet and Mobile Connectivity can Improve Refugee Well-Being and Transform Humanitarian Action. Disponible sur : http://www.unhcr.org/5770d43c4 (consulté le 15 mai 2017).

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