Superstition et pauvreté : les camps de sorcières au Ghana

ACTUALITES – L’été dernier, le film I am not a witch de la réalisatrice Rungano Nyoni a été présenté au jury du prestigieux Festival de Cannes de 2017. Ce dernier, sous l’aspect d’un film satirique au décor parfois surréaliste, cache la triste réalité des femmes condamnées pour sorcellerie. Cette pratique méconnue est pourtant bien présente dans plusieurs pays d’Afrique, notamment le Ghana, où les « femmes sorcières » condamnées par leurs proches sont vouées à la mort ou à l’exil.

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Witch camp in Ghana - Source: Flickr

Malgré la méconnaissance internationale, plusieurs citoyens (majoritairement des femmes) de pays d’Afrique sub-sharienne continuent à faire face à des accusations de sorcellerie. Ces dernières, souvent basées sur des arguments subjectifs, poussent les femmes qui en sont victimes à quitter leurs villages et à vivre dans des « camps de sorcières ».

Ces « prisons qui ne portent pas leur nom » sont parfois excentrées des villages et réunissent majoritairement des femmes agées [1]. Ces dernières ont toutes, d’une manière ou d’une autre, en raison par exemple d’un décès dans le village et d’un refus d’épouser le frère de leurs défunts maris, été condamnées pour sorcellerie par des membres de leurs familles [2]. Les raisons des accusations peuvent être d’origines diverses et variées, mais cachent surtout des tensions familiales ou des jalousies économiques qui font de ces femmes des « insoumises dont il faut se débarasser » [3]. Une fois les accusations formulées, aucune  investigation objective n’est effectuée sur la véracité des propos et la femme voit son sort scellé par le chef de la communauté qui, en fonction de méthodes hasardeuses variant d’une communauté à une autre, juge l’accusée [4]. Une fois incriminée comme « sorcière », la femme est victime de violences et se voit, parfois pour éviter la mort, contrainte de fuir et de vivre dans un camp exilé de son village. Cependant, ces camps servent aussi de refuges à de nombreuses femmes agées qui se retrouvent seules dans des situations d’extrême pauvreté. Afin de combler cette précarité et aider avec les tâches quotidiennes, les enfants ou un proche de  la femme (généralement la petite-fille) sont envoyés dans les camps. Etant éloignés des écoles et ayant une charge de travail importante, les enfants sont généralement déscolarisés et n’ont donc aucun échappatoire à la pauvreté, ce qui accroit considérablement leur vulnérabilité. En effet, la précarité économique, familiale et sociale dans laquelle ces individus vivent en fait des proies faciles aux violences physiques, aux agressions sexuelles et aux viols [5].

Même si le Ghana est l’une des sociétés les plus croyantes au monde [6] et que les superstitions de sorcellerie y sont bien ancrées, cette démocratie octroie plusieurs droits à ses citoyens. En effet, elle reconnaît l’interdiction « de pratiques coutumières déshumanisantes ou néfastes pour la santé physique ou mentale » des individus [7]. Cependant, malgré la décision du gouvernement de fermer les « camps de sorcières » comme celui de Bonyasi en 2014, la réintégration des femmes au sein des sociétés locales reste, encore aujourd’hui, compliquée. Comme expliqué en janvier 2018 par la Ministre du Genre du Ghana, Otiko Afisah Djaba, la fermeture des camps est un problème plus complexe qu’il n’y paraît. Les femmes renvoyées dans leurs villages sont victimes de discriminations et de violences physiques, mais sont aussi contraintes de faire face à de nouvelles accusations les poussant une fois de plus à l’exil [8]. L’un des moyens proposés pour résoudre ce problème social est l’amélioration de l’éducation. En effet, ceci permettrait de mettre en lumière les causes factuelles derrières certains phénomènes, au lieu par exemple de prétendre que la sorcellerie est à l’origine d’un virus. Les facteurs scientifiques seraient de ce fait connus et éviteraient de nombreuses confusions [9]. De plus, un enseignement plus approfondi permettrait surtout aux femmes de connaître leurs droits et leurs donnerait la capacité de se défendre face à de telles accusations. L’éducation constitue donc un rempart durable non seulement contre la précarité économique mais aussi et surtout contre la discrimination et la reproduction sociale des inégalités dont sont victimes les femmes.

Alors que Rungano Nyoni semble, à travers sa fable satirique, avoir fait connaître à l’Europe les pratiques concernant les « camps de sorcières », ce phénomène reste malgré sa simplicité apparente, un sujet trouvant ses origines dans la culture locale, les relations sociales et le statut de la femme. Souvent accusées de sorcellerie pour des raisons sociales ou des différends familiaux, ces femmes généralement d’un certain âge se retrouvent discriminées et sans défense face à leur communauté, qui les oblige à vivre recluses dans une forte précarité. Ce phènomène dépasse largement la sphère religieuse puisque ces superstitions, une fois melées aux conditions socio-économiques, touchent des femmes aux moyens plus que limités et au niveau d’éducation faible, fragilisant par conséquent leur situation et aggravant leur statut économique. En dépit de ses efforts, le gouvernement semble être confronté à des enjeux sociaux antagonistes (croyance populaire et droits de la femme) et complémentaires (éducation et droits humains). Il convient, en vue de cette situation, de se demander dans quelle mesure les droits humains possèdent une dimension universelle et par quels moyens il est possible de combiner la culture et l’identité locale avec un respect pour la diginité et l’intégrité humaine.

Par Line Barabant – Assitante de recherche au CIPADH

NOTES DE BAS DE PAGE 

[1] ARSENEAULT, Michel. Ghana : sorcière mal aimées, diffusée le mardi 4 juillet 2017, Radio France International [en ligne.] Disponible sur : http://www.rfi.fr/emission/20170704-ghana-sorcieres-camps-sorcellerie-femmes-agees-refuges (Consulté le 25/01/2018).

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] SILVA FRANCO, Melissa. Desterradas por brujas. El País. [en ligne.] (modifié le 12 février 2016) Disponible sur : https://elpais.com/elpais/2016/02/11/planeta_futuro/1455208989_048063.html  (Consulté le 26/01/2018).

[5] ARSENEAULT, Michel. Ghana : sorcière mal aimées, op.cit.[1].

[6] MAGNAN, Pierre. Quels sont les pays les plus religieux et les plus athées ?. Géopolis. [en ligne.] (modifié le 19 janvier 2015) Disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/quels-sont-les-pays-les-plus-religieux-et-les-plus-athees-51231 (Consulté le 26/01/2018).

[7] ARSENEAULT, Michel. Ghana : sorcière mal aimées, op.cit.[1].

[8] IBRAHIM, Abubakar. Gender Minister committed to closing down witches camp - Otiko reassures. JoyOnline [en ligne.] (modifié le 25 janvier 2018) Disponible sur : https://www.myjoyonline.com/news/2018/January-25th/gender-minister-committed-to-closing-down-witches-camp-otiko-reassures.php  (Consulté le 29/01/2018).

[9] ARSENEAULT, Michel. Ghana : sorcière mal aimées, op.cit.[1]

 

WEBOGRAPHIE

ARSENEAULT, Michel. Ghana : sorcière mal aimées, diffusée le mardi 4 juillet 2017, Radio France International [en ligne.] Disponible sur : http://www.rfi.fr/emission/20170704-ghana-sorcieres-camps-sorcellerie-femmes-agees-refuges (Consulté le 25/01/2018).

IBRAHIM, Abubakar. Gender Minister committed to closing down witches camp - Otiko reassures. JoyOnline [en ligne.] (modifié le 25 janvier 2018) Disponible sur : https://www.myjoyonline.com/news/2018/January-25th/gender-minister-committed-to-closing-down-witches-camp-otiko-reassures.php  (Consulté le 29/01/2018).

MAGNAN, Pierre. Quels sont les pays les plus religieux et les plus athées ?. Géopolis[en ligne.] (modifié le 19 janvier 2015) Disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/quels-sont-les-pays-les-plus-religieux-et-les-plus-athees-51231 (Consulté le 26/01/2018).

SILVA FRANCO, Melissa. Desterradas por brujas. El País[en ligne.] (modifié le 12 février 2016) Disponible sur : https://elpais.com/elpais/2016/02/11/planeta_futuro/1455208989_048063.html  (Consulté le 26/01/2018).

 

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