Trafic d'enfants et adoption : lumière sur un business lucratif

ANALYSE – Scandale sur l’adoption de bébés en Inde. Nous apprenons que des nouveaux cas de vols de bébés ont eu lieu dans un hôpital privé en Inde. Des agents auraient convaincu des jeunes femmes vulnérables cherchant à avorter de garder leur bébé et de mener leur grossesse à terme en vue d’une adoption. Les mères biologiques étaient donc conscientes du trafic et l’ont alimenté en échange d’une somme d’argent et de la garantie du secret médical. Ce crime est-il courant ? Le trafic d’enfants est-il un commerce qui provient des pays les plus défavorisés vers les pays les plus riches ou est-il global ? Jusqu’où peut-on aller pour adopter un enfant ? Quels sont les dérives de l’adoption ? Explication.

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Trafic d'enfants dans le cadre des adoptions - source : druckenmillerfamily.blogspot.ch/

Adoption sous les dictatures du XXe siècle, ou l’institutionnalisation d’une pratique illégale

 

Le vol de bébés et le trafic d’enfants ne sont pas des pratiques nouvelles. Sous certaines dictatures du XXe siècle, les institutions politiques et parfois religieuses dérobaient les nouveaux nés à leur mère, prétextant que celui-ci était mort. Dans ce genre de réseau, beaucoup d’organismes officiels étaient au courant. D’abord l’hôpital, qui par l’intermédiaire des médecins et des infirmiers s’occupaient de soustraire l’enfant. Puis l’Eglise, dans les Etats où elle avait du poids, qui jouait souvent le rôle d’intermédiaire entre l’hôpital et les agences d’adoption. Enfin, les politiciens qui poussaient à voler ces bébés pour des raisons idéologiques. 

Prenons l’exemple de l’Espagne. Sous la dictature, de 1939 à 1975, le vol des bébés était une pratique orchestrée par l’Etat de façon plus ou moins secrète. En effet, dans les premières années du franquisme et dans un contexte international préoccupant, le vol d’enfants était la norme puisque la finalité du projet était de prendre des enfants des familles Républicaines et communistes afin de les donner à des familles proches du régime et fortunées, dans le but de les « rééduquer de la perversion de la race républicaine inférieure ». Avec le temps, cette pratique a été réfrénée jusqu’à dans les années 60, où elle a fortement repris. Néanmoins, le profil des victimes avait changé. Ce n’était plus des parents qui voyaient leurs enfants volés et placés dans des familles franquistes avant d’être exécutés. Le trafic se perpétrait avant tout avec des jeunes filles, mères célibataires, cherchant à donner l’enfant ou à recevoir de l’aide, notamment de la part de l’Eglise catholique. Les jeunes filles vivaient le temps de la grossesse dans un couvent et lors de l’accouchement, on expliquait aux jeunes mères qui voulaient garder l’enfant que celui-ci était mort. Ces agissements ont eu lieu jusqu’au tout début des années 90, faute d’une législation précise sur l’adoption. 

Aujourd’hui, des associations se sont formées pour monter des procès et retrouver des coupables. Si l’Etat franquiste n’est plus, l’Eglise catholique s’est reçue plusieurs blâmes et une religieuse avait même été poursuivie, juste avant sa mort. 

En Argentine, la dictature avait également organisé un trafic d’enfants. Des mères enfermées en raison de leur opposition au régime s’étaient vues volées leur bébé à la naissance pour être remis à des familles sensibles aux valeurs de la dictature. Tout comme en Espagne, les politiques cherchaient à retirer les enfants pour leur inculquer des valeurs proches de leurs idéaux.

Contrairement au pays Ibère qui s’affronte à des résistances en matière juridique, le tribunal de Buenos Aires a condamné les anciens dictateurs du pays à des peines de prison pour avoir organiser un vol « systématique » de bébés. 

Ces deux exemples illustrent un problème lié au trafic d’enfants dans un contexte où les droits fondamentaux sont restreints. Ce trafic se perpétrait toujours dans un objectif idéologique mais également financier. Les familles proches de ces régimes étaient souvent des militaires haut-gradés ou des familles riches proches de ces valeurs, ce qui permettait aux médecins et aux religieux de faire fleurir un commerce à chaque fois plus important. Néanmoins, on peut se demander dans quelles mesures se déroule encore ce trafic aujourd’hui et dans quelles régions du monde ?

 

Rehoming : une pratique légale aux Etats-Unis 

 

Qu’est-ce que le rehoming ? Dans un contexte d’adoption, le rehoming est le replacement d’enfants dans une nouvelle maison. Après une première adoption, les enfants peuvent être renvoyés et placés dans une nouvelle famille, soit par une agence d’adoption, soit en privé.

Si cette pratique est généralement réservée aux animaux, où ces derniers peuvent être adoptés par plusieurs familles différentes tout au long de leur vie, aux Etats-Unis, il est possible de faire subir le même sort à des enfants, contre rémunération. Quel est le principe ? Les personnes qui soutiennent ce droit expliquent que l’entente est au centre de toutes relations. En effet, une fois l’enfant adopté, il n’est pas possible de le rendre, sauf lorsqu’une nouvelle famille est trouvée pour l’accueillir ou qu’il est signalé que l’enfant court un risque de maltraitance. Ainsi, si l’entente avec la première famille d’adoption ne fonctionne pas, celle-ci se réserve le droit de replacer l’enfant dans une autre famille prête à l’éduquer. Sophie Przychodny, auteure d’un documentaire à ce sujet, compare ce droit à celui du divorce. L’adoption serait comme une union que l’on pourrait briser si le rapport se passe mal.

Cette pratique est sans regard sur les origines. Il est donc possible de donner des enfants issus de l’adoption nationale ou internationale. Des pays comme la Russie ou le Congo ont désormais interdit l’adoption d’enfants par des parents d’origines américaines, en raison de ces agissements.

Quelle en sont les conséquences ? On surnomme ces enfants les « enfants jetables ». Certains sont redonnés jusqu’à cinq fois dans leur vie. Ce système a tout d’abord été perçu comme positif puisqu’il permettait une certaine souplesse dans l’adoption. Permettant par exemple à des enfants maltraités de retrouver une maison rapidement, cette méthode était bien perçue, bien qu’engendrant de l’instabilité pour le mineur (échange d’argents, manque de repères affectifs). Par l’intermédiaire d’agences d’adoption, un cadre garantissant la sécurité des enfants est affirmé. Avec l’essor d’Internet et la possibilité de régler les formalités en privé, les enfants sont envoyés dans des maisons dans lesquelles il n’y a presque aucun contrôle. La législation sur l’adoption étant étatique, le suivi des services sociaux est plus compliqué puisque lorsque l’échange est effectué entre deux Etats, l’intervention du FBI est nécessaire. De plus, si l’enfant provient d’un autre pays, les services sociaux n’assurent aucune forme de suivi et les parents sont livrés à eux-mêmes.

On touche ici le nœud du problème. Il est parfois difficile pour les parents adoptifs, comme pour l’enfant, de constituer une nouvelle famille. Un soutien administratif et psychologique est souvent nécessaire pour assurer la bonne continuation de la procédure et aider les différentes parties à se rassembler. Ce manque de suivi, ajouté aux différences législatives entre Etats des USA, laisse une liberté mais également un désarroi, qui peut pousser les parents à avoir recours à cette pratique. Il est important de noter que certains Etats interdisent complètement la rehoming privé et ne l’autorise qu’avec l’intermédiaire d’une agence mais beaucoup d’Etats ont encore une loi laxiste à ce sujet. 

Les dérives de ce système et l’échange d’argent pousse le Congrès des Etats-Unis à se pencher sur ce principe. En effet, de nombreux cas de pédophilie ont été révélés et des enfants ont été placés dans des familles qui abusaient d’eux, à la suite du rehoming. Les parents utilisent des sites d’annonce et des réseaux sociaux où l’on voit des photos et une description sur les enfants, comme si l’on vendait un objet. Il y est précisé les possibles maladies de l’enfant et une somme d’argent y est demandée, pour les frais administratifs. Cette méthode a permis à beaucoup de prédateurs sexuels d’acheter des enfants et de déménager dans un autre Etat, compliquant ainsi la recherche, par le FBI. 

Le Congrès est donc encore en discussion mais il semblerait qu’il est nécessaire de réunir 50 millions $ pour mettre en place ce projet et compter sur du soutien, mais cette somme est apparemment difficile à réunir. 

On constate un exemple tragique où les enfants ne sont pas la préoccupation principale. Vente par Internet, échange d’argents, pédophilie : on comprend difficilement comment le droit des enfants est respecté dans ces cas de figure et on en vient à se demander comment se gèrent les adoptions internationales, alors qu’il est déjà si difficile de les gérer au niveau national ? Si l’on constate un vrai trafic d’êtres humains dans ce cas de figure, que se passe-t-il lorsqu’on adopte un enfant provenant d’un pays moins développé ? La situation change-t-elle ?

 

Le trafic international, une forme de néo-colonialisme ?

 

Après le scandale de l’Arche de Zoé en 2007, l’ONG accusée d’avoir volé des enfants au Tchad pour les faire adopter en France, la question néo-coloniale s’est effectivement posée. Est-il envisageable de retirer des enfants de leur pays et de violer le principe de souveraineté pour une cause humanitaire ? Si la défense a répondu que l’ONG a agi sous couvert du devoir d’ingérence, il a été démontré que, dans ce cas de figure, l’utilisation de ce principe a été abusive. 

Ce scandale étant isolé, constate-t-on néanmoins des tendances au néo-colonialisme en matière d’adoption internationale ? 

Le trafic d’enfants est une préoccupation majeure au sein des ONG et des organisations internationales. Tout d’abord pour prévenir les cas de prostitution. Ensuite, parce que l’échange d’argent à un moment donné du processus dans le cadre des adoptions est courant : auprès des mères biologiques, des hôpitaux ou de l’administration, cette pratique brasse chaque année des sommes d’argent importantes. Bien que les futurs parents soient parfois prévenus de la pratique, peut-on parler de néo-colonialisme ? 

Le réponse est assez difficile à déterminer. Dans l’exemple de l’Inde, ce trafic est un véritable problème. En raison de l’interdiction d’avortement et de la mauvaise image liée à la mère célibataire, des femmes abandonnent leur enfant auprès de certaines cliniques contre de l’argent. Le choix est donc pris par les mères mais dans des circonstances précaires et de vulnérabilité, liée à la réputation et à la situation économique. Les trafics sont donc organisés par certains hôpitaux et certaines agences d’adoption, qui assurent la falsification des documents et le transfert vers l’international. 

Dans d’autres cas, le trafic est institutionnalisé et les gouvernements prennent part au trafic. Récemment, l’ONG « Against child trafficking » a mis en exergue les problèmes de l’adoption internationale avec l’Ethiopie. Dans ce pays, il a été révélé que des certificats de décès avaient été falsifiés dans le but de donner des enfants en adoption, brisant ainsi des familles et alimentant la corruption. Ici, les enfants sont volés à des familles qui croient les confier aux autorités, le tout avec la complicité de la police et des institutions étatiques. En raison de ces agissements, plusieurs Etats ont arrêté de coopérer en matière d’adoption d’enfants en provenance de ce pays, notamment le Danemark, qui considère ne plus pouvoir faire confiance aux autorités en place.

On constate donc que l’on peut dépasser l’analyse néo-coloniale. En effet, bien que les futurs parents proviennent souvent de pays riches et paient pour ce processus, les institutions et le gouvernement des pays d’où proviennent les enfants sont également avertis et participent à ce phénomène. Par ailleurs, la Bulgarie ou la Roumanie, deux pays de l’Union Européenne, sont également liés à des scandales de trafics, où des mères Roms ont vendu leur enfant en Grèce, en échange de 3500 euros. On constate donc que le problème est lié à la vulnérabilité économique ainsi qu’aux mensonges des institutions intermédiaires, qui cachent une partie de la vérité, tant aux parents adoptifs qu’à la mère biologique. 

 

Que peut-on en conclure ?

L’adoption est une pratique très positive où l’on recueille un enfant et l’on devient parent. On constate malheureusement qu’un trafic d’enfants est présent et important et que la détresse de certaines mères biologiques, liées à la réputation ou à des problèmes financiers, ainsi que des couples souhaitant devenir parents, donnent l’opportunité aux réseaux et aux institutions de commercer avec les enfants. Dans certains cas, ceux-ci sont même volés à leur famille et leurs documents de sorti sont faussés, aidés par les institutions étatiques. 

Aujourd’hui, certains Etats ont stoppé la coopération internationale en matière d’adoption avec certains pays et d’autres ont puni les crimes historiques, ce qui est un pas positif vers le rétablissement de la justice et la protection des enfants. 

 

Par Sonia Rodríguez, assistante de recherche au CIPADH

 

 

Webographie

 

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